Le bataillon Scolaire de Marengo

On a toujours tendance à penser que les évènements que nous vivons au temps présent sont uniques ou nouveaux mais quand on s’intéresse aux coupures de presse de journaux anciens on constate qu’il n’en n’est rien. Les turpitudes de la vie politique actuelle n’ont rien à envier à celles du passé et on pourrait même dire que les débats politiques étaient plus violents. Les insultes et noms d’oiseaux étaient courants, la seule différence étant finalement la notion de temps. Pas de réseaux dits sociaux pour s’informer en temps réel de faits sur lesquels on ne peut agir et souvent inutiles.

De la même façon, certaines préoccupations actuelles (réarmement, promotion de la réserve opérationnelle ou de réservistes citoyens – j’en suis) sont très proches de celles qui étaient en vigueur après la défaite de Sedan. A l’époque, par exemple, on ne parlait pas de « cadets de la défense » mais des « bataillons scolaires ». Et en Algérie, en 1884, la ville de Marengo fût la première à promouvoir ces bataillons scolaires comme on peut le constater ci-après.

Le 3 février 1884 le journal « Le Petit Colon Algérien » publie le petit article suivant :

« Notre numéro d’hier racontait en détail la fête de la Saint Charlemagne à Dellys ; quoique cette fête remonte déjà à quelques jours, nous ne pouvons passer sous silence, la touchante cérémonie qui a eu lieu à Marengo, à cette occasion. Les enfants du bataillon scolaire, tambour en tête, drapeau au vent, ont manœuvré devant la mairie comme de vieux lapins. Le maire, M. Beauvais, un vrai patriote, a fait un speech aux jeunes braves, et a fait accompagner de biscuits et de bon vin. Tous nos compliments à M. Freud, l’instructeur; nous avons déjà vu son petit bataillon, et aimé les idées de civisme et de patriotisme qu’il développe chez ses élèves, aidé en cela par l’honorable M. Petit, nous sommes assurés de l’avenir de Marengo ».

C’est en épluchant les journaux locaux que l’on découvre que Marengo a été la première petite ville à appliquer les nouvelles directives du ministère de l’éducation. Un thème qui, on le voit, rejoignait les préoccupations que nous rencontrons actuellement. Etonnant non ?

Création des bataillons scolaires en 1882 et intentions :
Nés au cœur de la Troisième République, les bataillons scolaires sont institués par le décret du 6 juillet 1882, dans le contexte post-1870. L’objectif affiché n’est pas de militariser l’école primaire, mais de compléter l’éducation civique et physique par une initiation ordonnée à la discipline, à la marche, aux alignements et, de manière encadrée, au tir. L’esprit est celui d’une préparation morale et corporelle des garçons, afin de consolider l’élan patriotique et de faciliter, le moment venu, l’entrée au service militaire. Le même été 1882, un arrêté inscrit l’« exercice militaire » dans le programme des écoles primaires de garçons, à côté de la gymnastique, pendant que la loi du 28 mars 1882 (dite « loi Ferry ») fixe le cadre de l’école obligatoire et de la gymnastique scolaire.

Fonctionnement et encadrement, le décret de 1882 fixe un cadre précis :
Constitution: possibilité de regrouper les élèves (à partir de 200 garçons âgés d’au moins 12 ans) en « bataillon scolaire », après vérification de leur capacité à exécuter l’école de compagnie par une commission (deux officiers désignés et l’inspecteur d’académie ou son délégué). Autorisation préfectorale requise.
Encadrement : un instructeur en chef et des instructeurs adjoints sont désignés par l’autorité militaire; au moins un maître accompagne les séances.
Tenue et matériel : aucun uniforme n’est obligatoire; tout uniforme éventuel doit être autorisé par le ministre de l’Instruction publique. Les armes d’exercice doivent être conformes au modèle approuvé par le ministre de la Guerre, non aptes au tir réel. Le tir scolaire (tir réduit) est encadré par un arrêté interministériel (dépôt des armes/munitions, stands, munitions comptées).
Symbolique: certains bataillons peuvent recevoir un drapeau du ministre de l’Instruction publique, généralement en récompense des meilleures notes d’inspection.
Dans les écoles, l’« exercice militaire » figurait au programme (arrêté du 27 juillet 1882), distinct de la gymnastique, avec une progression par cours (marche, alignements, école du soldat sans armes, exercices préparatoires au tir). Les écoles normales d’instituteurs, de leur côté, associent dès 1881 la gymnastique et des exercices militaires, pour outiller les maîtres chargés d’encadrer ces pratiques.
Diffusion et réalité de terrain :
La diffusion est rapide dans certaines grandes villes (Paris ouvre la voie dès 1880-1882 via le Conseil municipal, puis d’autres centres suivent), mais hétérogène ailleurs. La mise en place dépend des moyens municipaux, de la motivation des autorités locales et de la disponibilité d’encadrants (instituteurs, anciens sous-officiers, instructeurs désignés). Beaucoup de défilés se concentrent autour du 14 juillet et de fêtes républicaines; tambours et clairons rythment des parades où dominent fusils factices et rudiments d’ordre.
Dans les faits, le dispositif connaît un vif élan initial (1882-1886 environ), puis un tassement: les exigences d’effectifs, la lourdeur d’organisation et les ambiguïtés pédagogiques limitent l’ancrage durable. Les inspections et les retours d’expérience soulignent une dérive vers la parade, loin des objectifs pédagogiques initiaux.
Fin et réorientations (années 1890) :
Dès la fin des années 1880, l’administration infléchit la doctrine. En 1887 l’« exercice militaire » est réduit dans les programmes des écoles primaires (cours moyen et supérieur seulement) et en 1893 le tir scolaire est conservé (carabine Flobert à 10 m), mais l’accent glisse vers la gymnastique. Sans décret formel de suppression, les bataillons scolaires s’éteignent de fait au tournant des années 1890. L’idée de « préparation » perdure hors de l’école avec l’Union des sociétés d’instruction et préparation militaire (1890, puis 1907), tandis que l’école publique recentre l’éducation physique sur la gymnastique et un tir scolaire allégé.

En Algérie, le cadre juridique et pédagogique suit la métropole. La documentation atteste des initiatives locales alignées sur le décret de 1882, mais la diffusion semble restreinte et ponctuelle. Au total, l’Algérie reproduit les orientations métropolitaines mais avec des réalisations raréfiées et inégales selon les villes. Comme en métropole, l’élan retombe dès les années 1890 au profit de la gymnastique scolaire et des sociétés de tir post-/périscolaires. Les bataillons scolaires, en tant qu’institution structurée, n’y laissent pas de trace durable et homogène à l’échelle du territoire.

Journal « Le Petit Colon Algérien » 12 avril 1884.

Principaux textes
– Décret du 6 juillet 1882 relatif à l’instruction militaire et à la création des bataillons scolaires (BAIP 1882, p. 15-18)
– Arrêté du 27 juillet 1882 introduisant l’« exercice militaire » dans les écoles primaires de garçons; rappel de l’arrêté du 3 août 1881 pour les écoles normales
– Loi du 28 mars 1882 (« loi Ferry ») portant organisation de l’enseignement primaire, incluant la gymnastique obligatoire
– Arrêté du 18 janvier 1887 (réduction du périmètre de l’« exercice militaire » dans les programmes)
– Arrêté du 27 juillet 1893 (exercices de tir à la carabine Flobert à 10 m pour les plus de 10 ans).

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