Le Sauvetage de « la Marne »

Pour Adeline Néron, ma cousine.

Cet article est basé sur les archives de la famille Néron, conservées par madame Dominique Néron. La biographie complète de Louis Jérémie Néron, ce personnage important à Marengo, contemporain de Michel Eugène Beauvais, a fait l’objet d’un précédent article disponible sur ce site. Les familles étaient par ailleurs associées, la fille ainée de Michel Eugène et Eulalie Chapotin, Euphémie Louise, ayant épousé Jérôme Néron, fils du personnage principal de cet article, Louis Jérémie Néron.

Reconstitution illustrative — IA d’après les sources historiques

Stora, 21 janvier 1841

Stora en 1841 : un port vital mais dangereux

Lorsque Louis Jérémie Néron arrive en Algérie en janvier 1840, le pays est encore en pleine phase de conquête. La prise de Constantine date de 1837, et Stora, l’antique Rusicade des Romains, n’a été officiellement occupée par la France que le 8 octobre 1838, sous le commandement du maréchal Valée. Ce petit port, niché dans une rade naturelle du golfe de Numidie, joue alors un rôle stratégique de premier plan : il est la porte maritime de Constantine. Philippeville est encore en construction, et c’est à Stora que débarquent troupes, ravitaillements et munitions destinés à l’armée d’Afrique. C’est là que mouillent, parfois simultanément, des dizaines de navires militaires et de commerce.

Carte postale, le phare de Stora et la corniche.

Mais la rade de Stora n’est qu’un abri naturel, protégé par les montagnes environnantes. Elle n’offre aucune infrastructure portuaire digne de ce nom, et par gros temps hivernal, elle se transforme en piège mortel. Les autorités françaises le savent, et pourtant les navires continuent d’y affluer.

La corvette La Marne : un navire de la Marine royale

La Marne est une corvette de charge de classe Meuse de la Marine royale française, un navire militaire de transport lourd, conçu pour acheminer troupes et matériels sur les côtes d’Afrique. Lancée à Toulon le 29 mai 1826, elle déplace 1 347 tonnes pour des dimensions de 43,30 x 10,40 x 4,90 mètres. En 1841, elle est armée de 18 canons-caronades de 24 et de 4 obusiers de 30. Elle est commandée en 1841 par le capitaine de corvette Gatier.

Le 15 janvier 1841, elle arrive à Stora avec à son bord 172 passagers et un important matériel d’artillerie destiné à Philippeville. Elle met à terre deux pièces de 36, une grande partie des affûts, 200 boulets de 36 et deux obusiers. Le maître du port l’amarre au mouillage le plus abrité, entre les deux rangées de navires de commerce. Le dispositif d’amarrage est solide : deux ancres de bossoirs, l’une avec 100 brasses de chaînes, l’autre avec 80, plus une ancre de veille de tribord mouillée par bâbord. Deux grélins fixés sur les roches de la plage tiennent par tribord. Mais la mer en décidera autrement.

La nuit du 25 janvier 1841 : la tempête

Le 21 janvier, la mer devient houleuse. Le baromètre tombe à 27 pouces 6 lignes. Des rafales violentes soufflent du N.N.E. Deux navires sont déjà jetés à la côte dans la nuit du 21 au 22. Le soir du 21, plusieurs navires de commerce demandent des secours, La Marne leur envoie ses ancres à jet et ses grelins. Des équipages abandonnent leurs bâtiments et viennent chercher refuge à bord. Le 22 au soir, la chaîne de bâbord se brise. Le câble et la seconde chaîne maintiennent encore le navire. Les 23 et 24, le temps semble s’améliorer. Mais dans la nuit du 24 au 25, il tombe des grains de grêle ; le vent du N.N.O. se lève et augmente progressivement de violence.

Le matin du 25, le capitaine Gatier note dans son rapport :

« Le golfe de Stora n’était plus qu’un vaste brisant d’où surgissaient des lames monstrueuses qui venaient déferler sur le mouillage. »

Il fait condamner les panneaux du pont et de la batterie. Ses canots de porte-manteaux et quelques hommes sont enlevés par la mer. Il y avait trente et un bâtiments sur la rade ce matin-là. À six heures de l’après-midi, vingt-cinq d’entre eux ont sombré dans la tempête.

L’effroyable scène du naufrage et du sauvetage

À deux heures et demie environ, La Marne donne son premier coup de talon sur la Pointe des Pierres-Noires. Elle eût été perdue corps et biens si elle avait naufragé sur ce point. Le commandant Gatier fait border l’artimon pour s’effacer et tenter d’échouer sur une plage de sable plus au sud, il réussit. À trois heures moins un quart, La Marne est complètement échouée, couverte de lames qui la poussent vers la côte. Elle a mis de nombreuses cordes à la mer. Le gui de la corvette est finalement halé jusqu’à terre, et c’est sur cette corde que le sauvetage commence laborieusement :

« Plusieurs hommes, transis de froid, et n’ayant pas la force de venir jusqu’à terre au moyen de ce secours, se sont laissé tomber à la mer ; il y avait impossibilité de les sauver. Ils étaient entraînés au large. »

À un signal de canon hissé pavillon en berne, la plus grande partie de la population et de la garnison de Philippeville se rend à Stora sous la conduite du colonel d’Alphonse, commandant supérieur. Des officiers et soldats de toutes les armes exposent leur vie pour secourir les naufragés. Plusieurs d’entre eux sont victimes de leur dévouement. La corvette se désagrège progressivement. Le grand mât tombe dans une direction avantageuse. Les hommes que les lames n’avaient pas encore emportés se jettent dessus. Le commandant Gatier, blessé, soutenu par deux hommes, est le dernier. À une vingtaine d’hommes, ils parviennent à se sauver. Les derniers à descendre, le commandant lui-même et un maître charpentier, se laissent tomber sur la grève, à bout de forces :

« Là, mes forces faillirent. J’ai appris depuis qu’un marin nommé Zénéco, et M. Dessoulliers, colon de Philippeville, avaient généreusement exposé leur vie pour me traîner à terre au moment où la mer allait m’atteindre et me reporter au large. »

Les héros du sauvetage : Néron cité dans le rapport officiel

Dans son rapport au contre-amiral de Bougainville, le commandant de la marine à Stora, M. de Marqué, dresse la liste des personnes qui ont « le plus efficacement contribué à sauver ce qui nous reste de l’équipage de la Marne ». On y trouve pêle-mêle des officiers, des civils, des prêtres, des capitaines de commerce, des marins italiens, et parmi ceux-ci :

Louis Jérémie Néron, vers 1860

« Néron, caporal au 1er régiment du génie. »

Louis Jérémie Néron, 24 ans, natif d’Angle dans la Vienne, caporal du génie, est ainsi officiellement reconnu dans les Annales Maritimes et Coloniales de 1841 comme l’un des sauveteurs de l’équipage de La Marne. Son nom figure aux côtés de ceux du curé de Philippeville Le Mauff, du capitaine au long cours Bacon (père de quatre enfants), du matelot napolitain Gaitaud, ou encore de Jean Porter, fusilier au 62e de ligne, mort victime de son dévouement.

C’est pour cet acte de bravoure que Néron reçut la médaille du sauvetage en 1841.


Le bilan : un désastre officiel

Le rapport officiel établit le bilan avec une précision glaçante :

Morts à bord de La Marne : MM. Dagorne (lieutenant de vaisseau, second), Karche (enseigne de vaisseau), Poinié (chirurgien-major), Rae (commis d’administration), Gaudet (volontaire), quatre maîtres — et quarante-quatre marins, matelots ou mousses.

« En somme, cinquante-trois personnes de cet équipage ont disparu dans ce court et désastreux événement. »

Seuls trois officiers échappèrent à la mort : le commandant Gatier, l’enseigne de vaisseau Nougarède, et le chirurgien de 3e classe Machereau.

Sur l’ensemble de la rade : 24 bâtiments brisés sur la côte de Stora et 3 coulés sur leurs ancres. Les bâtiments de commerce perdirent en tout quatorze marins.

Le refuge : le brick sarde l’Industrie

Dans la nuit du 25 au 26, presque tous les équipages des navires sinistrés avaient abandonné leurs bâtiments et s’étaient réfugiés à bord d’un seul navire encore intact dans la rade : le brick sarde l’Industrie, commandé par le capitaine Ferro. On dénombra à son bord 153 marins, dont ceux du stationnaire. M. de Marqué note :

« Ce bon capitaine Ferro a prodigué à tous les étrangers qu’il avait à bord tous les secours possibles. »

La légende de Notre-Dame de Stora
Notre Dame de Stora. Eglise Notre-Dame-du Bon-Voyage, La Seyne-sur-mer.

La Marne transportait à son bord, ce 25 janvier 1841, une statue de la Vierge à l’Enfant tenant un bateau. Au plus fort de la tourmente, le commandant Gatier avait formé le vœu de la déposer dans le premier port atteint si lui et son équipage parvenaient à survivre. Gatier survécut, traîné sur le rivage de Stora par le marin Zénéco et le colon Dessoulliers. Fidèle à son vœu, il fit déposer la statue à Stora. On lui donna le nom de Notre-Dame de Stora, qui devint la sainte patronne du village. Sa procession annuelle réunissait pêcheurs italiens, familles françaises et fidèles de toute la région.

La statue demeura à Stora pendant plus d’un siècle. En 1964, elle fut rapatriée à La Seyne-sur-Mer (Var) et installée dans la chapelle Notre-Dame-de-Stora, annexe de l’église Notre-Dame-du-Bon-Voyage, construite en 1674 sur le rivage du port, où elle est toujours vénérée.

Note : Le lien entre la statue et La Marne est attesté par le site laseyneen1900.fr, qui cite le commandant Gatier comme l’auteur du vœu. Les rapports officiels de 1841 (Annales Maritimes et Coloniales) ne mentionnent pas la statue, mais confirment que Gatier a bien survécu au naufrage et a été sauvé sur le rivage de Stora.

Un désastre annonciateur

Le naufrage de La Marne ne fut malheureusement pas un accident isolé. La rade de Stora continua de dévorer les navires au fil des années. C’est finalement après un nouveau désastre en 1854 qu’une commission approuva la construction d’un vrai port à Philippeville, achevé en 1872. Stora ne fut plus jamais le port de Constantine.

Mais dans la mémoire des familles de pêcheurs italiens et des anciens combattants qui avaient vécu cette nuit-là, le nom de La Marne resta longtemps associé à la fois à la fureur de la mer et à la fraternité des hommes face à la mort.

Cet homme, Louis Jérémie Néron, qui traversera toute l’épopée de la colonisation française, des guerres d’Algérie aux milices de la Mitidja, des Sociétés de Secours Mutuel de Marengo aux tramways d’Alger où il mourra à 82 ans, avait commencé son histoire algérienne par ce geste fondateur : tendre la main à des hommes que la mer voulait engloutir.

Sources

Annales Maritimes et Coloniales — 1841, Tome 1 Publiées par le ministère de la Marine et des Colonies. Document officiel de la Marine royale française.

Rapport n° 22Rapport adressé à M. le ministre de la marine et des colonies, par M. Gatier, capitaine de corvette, sur le naufrage de la corvette La Marne. Stora, le 26 janvier 1841. Pages 146 à 150.

Rapport n° 23Rapport adressé à M. le contre-amiral de Bougainville, commandant de la marine à Alger, par M. de Marqué, capitaine de corvette, commandant particulier de la marine à Stora. Philippeville, le 30 janvier 1841. Pages 151 à 158.

Ces rapports contiennent :

  • Le récit détaillé du naufrage par le commandant lui-même
  • La liste officielle des 53 victimes de La Marne
  • La liste nominative des sauveteurs, dont Néron, caporal au 1er régiment du génie (page 157)
  • Le bilan général du désastre (24 bâtiments brisés, 3 coulés)
  • La mention du brick sarde l’Industrie, capitaine Ferro, qui recueillit 153 naufragés

Téléchargement libre et gratuit : https://diffusion.shom.fr/shom_downloadable/download/freelink/product_id/252/

Citation recommandée : SHOM, 1841. Annales Maritimes et Coloniales — Tome 1. http://dx.doi.org/10.17183/AMC_1841_T1


Sources complémentaires

Shipscribe.com — French Navy Ships 1816-1859 Fiche technique de La Marne : classe Meuse, lancée à Toulon le 29.5.1826, fate : Lost 25.1.41. https://www.shipscribe.com/marvap/711.html

La Seyne en 1900 — « Le Kairouan » Confirmation du lien entre la statue de Notre-Dame de Stora et le commandant Gatier de La Marne, et de son rapatriement à La Seyne en 1964. https://www.laseyneen1900.fr/2020/08/01/le-kairouan/

La Seyne en 1900 — « L’église Notre-Dame-du-Bon-Voyage » Description de la chapelle Notre-Dame-de-Stora et de la statue. https://www.laseyneen1900.fr/2020/08/01/notre-dame-du-bon-voyage/

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