Le mystère de la salle des Beaux-Arts

Comme si reconstituer l’histoire du petit village de Marengo, devenu la perle de la Mitidja, ne suffisait pas à ma peine, il a fallu que j’invente des énigmes qui n’existent peut-être pas. Mais quand même…

Marengo, la salle des Beaux-Arts. Collection personnelle de l’auteur.

Sur cette photographie datant de 1885 environ et éditée en carte postale, on voit clairement l’indication « Salle des Beaux-Arts » sur l’arche centrale. Je me suis souvent demandé comment une petite ville comme Marengo pouvait avoir une salle des Beaux-Arts alors que les autres communes modestes n’avaient, pour la plupart, que des « salles des fêtes » pour celles qui en avaient… On retrouve des salles des Beaux-Arts à Alger puis à Oran, mais pas dans les communes de moindre importance.

Comment se fait-il que Marengo ait eu une salle des Beaux-Arts ?

J’ai cherché dans l’histoire du maire Michel Eugène Beauvais tout élément qui pouvait le rapprocher des arts. Il y a bien sûr sa correspondance avec son neveu Charles Henri Beauvais (1862-1909), dont la biographie figure sur ce site internet. On trouve assez facilement des œuvres de Charles Henri, peintre, dessinateur et illustrateur, et ses affiches se vendent encore de nos jours pour des prix avoisinant les mille euros. C’est d’ailleurs dans les archives de sa fille Daisy que ma cousine éloignée Annette retrouvera la carte de visite de Michel Eugène.

Un autre indice réside dans ces lettres postées de Marengo à un certain « Beauvais » à Paris. Le 17, quai Voltaire [1] était l’adresse privée d’un certain Eugène Louis Michel Beauvais, notaire et homme de bien. Il décède à Paris en 1884 à l’âge de 61 ans. Mais pourquoi s’intéresser à un personnage dont le lien de parenté avec « nos » Beauvais est loin d’être établi ?

Enveloppe d’une lettre expédiée à Eugène Louis Beauvais à Paris le 3 mars 1870.

Deux éléments m’ont poussé à approfondir le sujet. Le premier est cette écriture sur l’enveloppe, qui ressemble étrangement à celle de Michel Eugène à cette époque. Un Beauvais de Marengo aurait-il écrit à un autre Beauvais de Paris ? Quelles étaient leurs relations réelles ? Et cette lettre dont ne subsiste que l’enveloppe n’est pas unique ! J’ai pu en retrouver deux autres, datées de 1869 et de 1873. La correspondance entre nos deux Beauvais devait être régulière et suivie.

Jeanne Proust, 1880, Musée Marcel Proust-Maison de tante Léonie par Anaïs Beauvais.

C’est une autre de mes cousines éloignées (descendante Chapotin) qui s’est penchée sur le personnage de Eugène Louis Michel Beauvais et a trouvé que celui-ci s’était marié le 30 novembre 1848 à une certaine Modeste Amandine Pierrette Théolinde Lejault… alias Anaïs Beauvais, une peintre qui eut un certain succès dans les années 1870-1890. Femme du monde, elle fréquente dès cette époque de nombreux artistes, comme Aristide Hignard, Pablo de Sarasate ou Eugène Verconsin, dont elle réalisa les portraits, ou encore Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ. Elle suit successivement les cours du peintre allemand Lazarus Wihl, puis de Jean-Jacques Henner et Carolus-Duran, peut-être au sein de l’atelier des dames, à partir de 1877.

Elle expose au Salon pour la première fois en 1867, sous le nom d’Anaïs Beauvais, et y participe régulièrement jusqu’en 1891. Elle obtient une mention honorable à l’Exposition universelle de 1889. Anaïs peint en 1880 la seule représentation qui nous reste de la mère de Marcel Proust. Après le décès de son premier époux, elle se remarie en 1889 avec le peintre Charles Landelle, qui voyagea plusieurs fois en Algérie.

Une de ses peintures indique qu’Anaïs est allée en Algérie au moins une fois. Il s’agit d’un tableau peint en 1890 et intitulé La Bouzaréah à Alger. Or, à cette période de sa vie et après avoir perdu la mairie de Marengo (voir par ailleurs), Michel Eugène Beauvais cherchait à obtenir à Alger un poste de… commissaire-priseur, comme l’atteste son dossier de magistrat conservé aux archives du ministère de la Justice.

Certes, tous ces indices sont ténus et rien ne prouve — pas encore ! — la véracité de tous ces liens permettant, peut-être, d’élucider ce mystère de la Salle des Beaux-Arts de Marengo.

Un élément curieux pour terminer cette évocation. La mention Salle des Beaux-Arts fut plus tard effacée de la façade du bâtiment et la salle rebaptisée Salle des fêtes… comme partout ailleurs. S’agissait-il à nouveau d’un coup bas porté à la mémoire du premier maire de Marengo ?

Marengo – la salle des fêtes. Carte postale datant du début du XXe siècle. Collection personnelle de l’auteur.

[1] La piste du 17, quai Voltaire est particulièrement intrigante : c’était l’un des quais les plus artistiques de Paris, fréquenté par Ingres, Delacroix, Baudelaire, Wagner… Un notaire et un peintre Beauvais dans ce quartier, à la même époque, mérite effectivement d’être creusé. L’atelier des dames de Carolus-Duran et Jean-Jacques Henner mentionné plus haut était situé précisément au 17 bis, quai Voltaire — de 1877 à 1889. C’est-à-dire la même adresse que celle de Eugène Louis Michel Beauvais. La connexion entre le notaire du 17 quai Voltaire, l’atelier des dames voisin, et la formation artistique d’Anaïs Beauvais n’est peut-être pas du tout le fruit du hasard…

© 2025 marengodafrique.fr – Marengo d’Afrique. Tous droits réservés.
Ce site présente des informations et ressources sur Marengo d’Afrique. Toute reproduction, même partielle, est interdite sans autorisation préalable.

l'Echo du Chenoua, la lettre d'abonnement au site Marengo d'Afrique

Restez informés ! Abonnez-vous à l'Echo du Chenoua, la lettre de Marengo d'Afrique

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.