Marengo, octobre 1849. Dans ce village de colonisation à peine sorti de terre, une épidémie ravage une population déjà fragilisée par la misère, la fièvre et l’exil. C’est dans ce contexte dramatique que naît la première infirmerie de Marengo.

Un village à l’agonie
L’automne 1849 trouve Marengo dans un état de désolation absolue. Vivant Beaucé, peintre et illustrateur envoyé sur place par le journal L’Illustration pour couvrir la naissance de la colonie, livre un témoignage bouleversant, publié en feuilleton en 1850 et 1851 :
« 19 octobre 1849. Notre pauvre village a un aspect de tristesse et de désolation que la plume ne saurait rendre, les rues sont désertes, presque toutes les baraques sont vides ; à peine si quelques malades montrent de loin en loin leur figure amaigrie par la fièvre, la misère et le chagrin. C’est la mort dans la mort. »
Depuis près de dix mois, une population d’ouvriers parisiens, hommes, femmes et enfants, vit sous la tente et dans des baraques de fortune. La fièvre, la dysenterie, les gastrites ont déjà fait leur œuvre. Puis le choléra s’abat sur le village, emportant chaque jour plusieurs de ses habitants. Le curé lui-même, trop malade, ne peut plus accompagner les convois funèbres au cimetière.
L’appel au secours de De Malglaive

Face à cette catastrophe humaine, le directeur de la colonie, De Malglaive, refuse de se résigner. Comprenant que les malades ne peuvent être transportés jusqu’aux hôpitaux de Cherchell ou de Blida, il adresse une demande urgente d’envoi de Sœurs de Charité auprès du général Charon, Gouverneur Général de l’Algérie. La demande est immédiatement approuvée.
Trois religieuses sont alors désignées pour cette mission périlleuse : la mère supérieure Danflous, la sœur Jargot et la sœur Michel. Elles arrivent à Marengo aux alentours du 15 octobre 1849 et s’élancent dans leur œuvre sans attendre.
Une infirmerie née de l’urgence
À leur arrivée, tout est à improviser. On dresse à la hâte une tente jouxtant la baraque où sont regroupés les malades les plus gravement atteints : c’est là que naît, dans le dénuement le plus total, la première infirmerie de Marengo.
Les sœurs ne se contentent pas de ce maigre abri. Ne pouvant y accueillir tous les malades, elles sillonnent le village, entrant dans les baraques et les rares maisons dispersées au milieu des broussailles, prodiguant soins du corps et réconfort de l’âme à quiconque en a besoin. Face à l’afflux croissant de malades, une deuxième baraque est montée, puis une troisième, puis d’autres encore.
L’infirmerie de Marengo était créée.
Les conditions d’accueil restent épouvantables. Les femmes et les enfants, très nombreux, sont entassés dans les baraques. Les hommes, eux, dorment sous la tente, couchés sur des jonchées de diss ou de palmier nain.
Deux mois d’épidémie
Pendant près de deux mois, le choléra fait entre quatre et huit victimes par jour. Autour des sœurs, une poignée d’hommes dévoués tiennent bon : M. de Malglaive, M. Garnier, médecin major du 2e léger, et M. Desbois, curé épuisé, relayé un temps par l’abbé Havet. Les sœurs traversent l’épreuve avec un dévouement qui force l’admiration de tous. Mais la mère supérieure Danflous, exténuée, doit finalement être remplacée pendant un mois par la sœur Wahu.
Lorsque l’épidémie s’éteint enfin, le bilan est accablant. Le décompte des morts révèle que les célibataires ont payé le plus lourd tribut, tandis que les enfants ont été, paradoxalement, les plus épargnés.
Un bilan humain dévastateur
À l’issue de cette première année, le taux de mortalité atteint le chiffre terrifiant de 23,4 %, soit près du quart de la population. Un chiffre d’autant plus frappant que cette population était jeune, avec peu de personnes âgées en son sein. Sur les 170 familles parisiennes initialement installées, il n’en restait plus que quarante.
Le découragement était immense. Pourtant, sous l’impulsion tenace de De Malglaive, les survivants s’accrochèrent. De nouveaux arrivants comblèrent progressivement les vides, et la colonie, meurtrie mais debout, continua son chemin.
La première infirmerie de Marengo reste l’un des symboles les plus forts de ces débuts tragiques : née dans l’urgence, sous une tente dressée à la hâte, elle incarne à la fois la détresse des premiers colons et la force de ceux qui, malgré tout, ont choisi de rester.
Sources : témoignage de Vivant Beaucé, publié dans L’Illustration (1850-1851) ; Mémoire de la congrégation de la mission (1864).
© 2025 marengodafrique.fr – Marengo d’Afrique. Tous droits réservés.
Ce site présente des informations et ressources sur Marengo d’Afrique. Toute reproduction, même partielle, est interdite sans autorisation préalable.