Ce que les historiens ont appelé « la Commune d’Alger » reste un épisode méconnu de l’histoire de l’Algérie Française. Et si j’évoque cette histoire c’est que Marengo et Cherchell sont cités dans le rapport d’enquête publié des années plus tard de ce qui fût une véritable tentative de déclaration « presque » d’indépendance.
La chute de Sedan, le 2 septembre 1870, marque un tournant décisif dans la guerre franco-prussienne. Napoléon III est capturé par les forces prussiennes, entraînant la fin du Second Empire. Deux jours plus tard, le 4 septembre 1870, la République est proclamée à Paris par le Gouvernement de Défense nationale. Cet événement résonne immédiatement en Algérie, colonie française depuis 1830, où la population européenne – composée majoritairement de colons républicains hostiles au régime impérial – célèbre la nouvelle et s’organise pour contester l’autorité militaire centrale, perçue comme un vestige de l’Empire. Dès septembre 1870, des comités de défense républicains se forment dans plusieurs villes algériennes, dont Alger. Les colons, organisés au sein de la Garde nationale, réclament l’instauration d’un régime civil républicain pour remplacer le régime militaire en place.
« A Marengo, le 11 septembre à sept heures du matin, la garde nationale se réunit sur la place du village pour recevoir des mains du commissaire civil, le drapeau des colons de 1848. On avait ressorti pour l’occasion le vieux drapeau tricolore qui avait été donné aux pionniers des convois ! Ce drapeau « dormait » à la mairie depuis l’avènement de l’Empire. Cela faisait dix-huit ans que l’on ne l’avait pas ressorti. La population applaudit lorsque le doyen du village, un dénommé Bourelly, soldat de la première république, sortit de la mairie, le drapeau à la main escorté par les miliciens de la ville au milieu des autorités et des représentants des premiers colons qui lui faisaient une haie d’honneur. A l’occasion, le commissaire civil Montaigu fit un discours plein de patriotisme, discours qui fut acclamé par le cri unanime de la population « vive la République ! ». Le drapeau fut porté dans les rues du village accueilli par les cris enthousiastes des habitants. La fièvre qui avait envahi Marengo et Bourkika lors de la visite de l’Empereur, cinq ans auparavant, était maintenant bien loin ». (extrait de « Marengo d’Afrique », tome II).
Des tensions émergent avec le gouvernement central, alors basé à Tours, qui peine à maintenir son autorité face au chaos de la guerre. Auguste Warnier (1), un médecin et républicain saint-simonien, est nommé préfet du département d’Alger par Léon Gambetta, ministre de l’Intérieur, en septembre 1870. Il soutient les aspirations républicaines des colons mais n’occupe pas le poste de maire.Romuald Vuillermoz (de son nom complet Romuald Benoît François Désiré Vuillermoz, né en 1820 à Saint-Claude et mort en 1877 à Alger), avocat républicain déporté en Algérie après le coup d’État de 1851 et amnistié en 1859, joue un rôle central. Président d’une association républicaine dès septembre 1870, il est élu maire d’Alger le 9 octobre 1870. Soutenu par la population européenne et la Garde nationale, Vuillermoz force le gouverneur provisoire Walsin-Esterházy (2) à démissionner et à s’embarquer pour la France le 28 octobre 1870. Le comité de défense et le conseil municipal le déclarent alors “commissaire civil par intérim”, un rôle équivalent à gouverneur civil intérimaire, pour assurer la continuité de l’État face à l’inaction perçue du gouvernement central. Le 8 novembre 1870, Vuillermoz est investi commissaire extraordinaire civil par intérim par décret, et il proclame le régime civil, refusant toutefois les pleins pouvoirs pour aligner l’Algérie sur les structures administratives françaises. Vuillermoz tente alors de rallier à lui les principales communes d’Algérie. Marengo et Cherchell répondent favorablement :
« Marengo, le 9 novembre 1870, Le Maire de Marengo, à M. le Maire, président du Comité de Défense, Alger.
« A l’unanimité le Conseil municipal de Marengo se rallie à la résolution prise par le Comité de Défense et le Conseil municipal d’Alger, sur l’attribution au citoyen Vuillermoz des fonctions de Commissaire extraordinaire civil par intérim.
Pour extrait conforme :
Le Maire,
Des Cours »
« Cherchell le 9 novembre 1870, à 8 h.35 du soir.
Le Maire, à M. le Maire, Président du Comité de Défense à Alger.
Le Conseil municipal de Cherchell, réuni en séance extraordinaire aujourd’hui 9 novembre, à 8 heures du soir, après en avoir délibéré, donne son adhésion à la résolution prise par le Comité de Défense, qui investit M. Vuillermoz, maire d’Alger, des fonctions de Commissaire extraordinaire civil par intérim. Cette délibération est prise à l’unanimité des membres présents, au nombre de neuf.
O. Lafitte »
Les conditions de la nomination du nouveau maire de Marengo, André Augustin Descours (né le 13 juin 1811 à Manduel dans le Gard et décédé le 20 septembre 1882 à Marengo), géomètre de métier, restent obscures. Il sera finalement destitué pour être remplacé début décembre par Michel Eugène Beauvais. A Cherchell en revanche, Ovar Lafitte restera à la tête de la municipalité de Cherchell encore une dizaine d’années.
Cependant, le gouvernement de Tours ne confirme pas la nomination de Vuillermoz comme commissaire de la république et désigne Charles du Bouzet le 16 novembre 1870 (qui arrive le 17 novembre), mettant fin à cette situation intérimaire. Vuillermoz reste maire d’Alger jusqu’en 1873 et continue à soutenir les aspirations républicaines des colons. Il est élu député en 1871 mais démissionne en 1872.
Ces événements préfigurent l’insurrection plus structurée. La capitulation de Paris face aux Prussiens le 28 janvier 1871 accentue les tensions, favorisant des mouvements autonomistes. Le 8 février 1871, les insurgés proclament la “Commune d’Alger”, inspirée des idéaux républicains de liberté, d’égalité et d’autonomie locale. Elle vise à remplacer définitivement le régime militaire par un gouvernement civil républicain. Un comité de salut public est formé, et des mesures sont prises : liberté de la presse, élections locales et tentatives de réformes agraires favorables aux colons. D’autres villes algériennes, comme Oran ou Constantine, suivent partiellement ce mouvement. Alexandre Lambert, délégué des colons, est envoyé à Paris pour coordonner avec les républicains français.
La population indigène (Arabes et Kabyles) est initialement exclue, et la Commune refuse d’accorder des droits aux autochtones et répriment les soulèvements naissants. L’arrivée des nouvelles de la Commune de Paris en mars 1871 inspire une insurrection massive en Kabylie, menée par le cheikh El Mokrani. Cependant, la Commune d’Alger, loin de s’allier à eux, participe à la répression, aggravant le conflit. Cette révolte kabyle est écrasée en 1872, entrainant des confiscations massives de terres.
La Commune d’Alger s’effondre en avril 1871 avec l’arrivée de renforts français et la chute de la Commune de Paris en mai. Les leaders sont jugés, certains exilés en Nouvelle-Calédonie, où ils rejoignent des communards parisiens. La Commune d’Alger et la Commune de Paris (du 18 mars au 28 mai 1871) partagent des similitudes mais révèlent des différences profondes dues au contexte colonial. Elles émergent toutes deux de la défaite franco-prussienne et de l’opposition au gouvernement central (Adolphe Thiers à Versailles pour Paris ; l’autorité militaire en Algérie). Portées par des républicains radicaux, elles adoptent des structures similaires : Garde nationale, comités de salut public, et mesures progressistes comme la liberté de presse ou la séparation de l’Église et de l’État. Le lien est concret : Lambert participe aux débats parisiens, et les nouvelles de Paris accélèrent les événements en Algérie.
Les deux insurrections sont réprimées violemment par l’armée française – semaine sanglante à Paris, massacres des deux côtés en Kabylie – avec des déportations en Nouvelle-Calédonie. Des figures comme Louise Michel (de Paris) y sympathisent avec les révoltés kabyles.
Cependant, Alger la Commune d’Alger mais s’apparente plus à une révolte coloniale bourgeoise que prolétarienne et socialiste comme à Paris (influencée par Proudhon et Blanqui). À Alger, les colons excluent les indigènes et renforcent la spoliation des terres, incarnant un “colonialisme républicain” paradoxal (3). Paris, en revanche, débat d’émancipation coloniale, soulignant les limites du républicanisme français face à l’impérialisme. Si la Commune de Paris devient un mythe ouvrier mondial, celle d’Alger reste oubliée mais préfigure les luttes anticoloniales.
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(1) Auguste Hubert Warnier, né le 8 janvier 1810 à Rocroi et mort le 15 mars 1875 à Versailles, est un médecin et homme politique français. Saint-simonien, il a été préfet puis député d’Alger. Son personnage a inspiré celui d’Odilon Hubert dans la série « L’Algérie des Chimères » sortie en 2001 sur Arte. Une série à voir sans aucun doute.
(2) Jean Louis Marie Ladislas Walsin-Esterhazy, né le 12 juillet 1804 à Nîmes, et mort le 12 décembre 1871 à Lyon, est un officier et homme politique français. Actif de la Monarchie de Juillet au Second Empire, général de division en 1856, il a participé notamment à la conquête de l’Algérie. En octobre 1870, après la chute de Napoléon III, il est nommé gouverneur général (intérimaire) de l’Algérie par le gouvernement de la défense nationale ; venu d’Oran à Alger le 23 octobre, il subit une insurrection populaire, appuyé par le conseil municipal d’Alger, les Français d’Algérie ne voulant plus être soumis à un gouverneur militaire ; dès le 28 octobre, il est obligé de démissionner et de se réfugier sur un navire dans le port d’Alger.

Le Général Walsin-Esterhazy, CDV de 1865. Collection personnelle de l’auteur.
(3) paradoxal ou pas suivant les points de vue. Si Napoléon III, l’Empereur, le petit dictateur comme diront certains, était sincèrement attaché à la recherche d’un équilibre apaisé avec les populations autochtones, les gouvernements « Républicains » qui lui succèderont, dans un soucis « d’évangélisation » de populations considérées à l’époque comme « inférieures » ne manqueront pas d’accélérer les processus de colonisation à la fois en Algérie et en Indochine. Alors fût-ce une attitude « paradoxale » par rapport à la doctrine républicaine ou le fruit d’une imposture ? Le débat mérite d’être posé.
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