Le début des ennuis …

tract de H.Lemoine, jan 1881

En janvier 1881, la vie politique de Marengo commence à s’animer. sur un ton particulièrement vif dans une Lettre aux électeurs de Marengo signée H. Lemoine (1), mécanicien. D’emblée, l’auteur revendique une posture de combat : il dit s’adresser à des électeurs confrontés, selon lui, à l’influence d’un « parti financico clérical », qu’il accuse de peser sur les affaires locales et de chercher à conserver des positions de pouvoir. Cette « lettre » consititue en fait un véritable pamphlet visant à la fois Jérémie Néron, Maurice de Malglaive et Michel Eugène Beauvais.

Jérémie Néron
Jérémie Néron (1816-1898)

Lemoine concentre principalement son attaque sur la gestion de l’eau d’irrigation. Il s’en prend au fonctionnement de la commission des Eaux, chargée de la distribution de l’eau d’arrosage, qu’il décrit comme un foyer de mécontentements anciens. Dans son récit, l’influence dominante reviendrait à M. Néron (père), qu’il présente comme proche de M. de Malglaive, figure importante du secteur. L’idée qu’il martèle est simple : à Marengo, contrôler l’eau, c’est disposer d’un levier déterminant sur la vie économique et sur l’équilibre politique. Il raconte ensuite un tournant qui, selon lui, met le feu aux poudres. Lors d’une réunion annuelle, M. Néron ne serait pas reconduit et Lemoine affirme avoir été élu à la commission. Il présente cet épisode comme le déclencheur d’une réaction immédiate du camp adverse : tentatives de reprise en main, pressions, stratégies de réunion. Son pamphlet prend alors l’allure d’une chronique locale où l’on devine que les débats techniques masquent un affrontement de pouvoir.

Louis Maurice de Malglaive 1841 1921
Maurice de Malglaive (1841-1921)

C’est dans ce contexte que Lemoine met en avant un élément qu’il traite comme une pièce à conviction : une délibération municipale du 29 mai 1866, retrouvée dans les registres. Elle mentionne des travaux à réaliser, notamment un siphon en maçonnerie et des opérations de nivellement/terrassement sur le boulevard, avec un calendrier évoqué dans la délibération. Lemoine insiste sur le fait que, d’après lui, ces travaux seraient restés en suspens pendant de longues années. Il transforme ainsi un dossier d’ouvrage hydraulique en accusation politique : comment une décision officielle a-t-elle pu rester lettre morte, et qui a laissé la situation s’enliser ?

Michel Eugène Beauvais maire de Marengo de 1870 à 1886
Michel Eugène Beauvais (1826-1904).

Le pamphlet contient une scène racontée pour marquer les esprits : Lemoine affirme que le maire Beauvais aurait d’abord déclaré ne pas connaître cette délibération, avant qu’on ne la retrouve et qu’on constate la présence de son nom parmi les signataires. Il utilise cet épisode pour accréditer l’idée d’une mairie qu’il juge défaillante—ou, selon son interprétation, trop prudente—lorsqu’il s’agit de faire appliquer certains engagements. À partir de là, Lemoine déroule une succession de réunions d’usagers qu’il décrit comme de plus en plus tendues. Il explique avoir voulu demander des éclaircissements sur la gestion passée de la commission, notamment sur l’emploi des fonds et la conduite des décisions liées à l’eau. Mais il dépeint des séances interrompues par des invectives et des manœuvres destinées à empêcher que le sujet soit discuté sereinement. Il évoque même des menaces et une quasi-agression, soulignant à quel point l’affaire, à ses yeux, est devenue explosive dès qu’il est question du siphon et des responsabilités. Lemoine consacre également des passages à une bataille de tracts. Il répond à une circulaire qu’il attribue à M. de Malglaive, qu’il présente comme un document de campagne visant à influencer les usagers et à le discréditer. Il y réaffirme son droit à interroger la gestion de l’eau et met en garde contre un projet qu’il estime défavorable à Marengo, lié à une modification des équilibres de circulation de l’eau.

Pour tous ceux qui ont suivant l’histoire de la création de Marengo, cette « lettre » a de quoi surprendre pour plusieurs raisons, la principale étant l’accusation pour aux Malglaive alors que l’on se souvient des investissement réalisés sur ses propres fonds par le Capitaine. Enfin, voir le maire Beauvais accusé d’être de connivence avec un parti « financico clérical » lui qui signait ses ses discours (voir par ailleurs) d’un « vive la République Radicale a de quoi surprendre.

Le dénommé Lemoine aura même l’outrecuidance de rappeler les premiers temps de Marengo, lui qui n’était pas là lors des débuts :

« les deux cent familles parisiennes appelées à composer la population de Marengo, arrivèrent sur place en plein saison des pluies que, cette année, furent de longue durée. A proximité de l’emplacement où devait être construit le village, on avait coupé les broussailles et dressé des tentes de campement. Chacune d’elles devait contenir plusieurs familles et là, hommes, femmes, jeunes garçons , jeunes filles, durent vivre dans la plus dégoutante promiscuité. La cuisson des aliments se faisait en plein air. Cela dura jusqu’à ce que l’ont eut construit des baraques divisées en compartiments par des planches mal jointes On conçoit le désespoir de ces mères de famille, arrivant de Paris, où relativement, elles avaient leurs petites aisances. Quelle déception ! » »

A partir de ce moment les choses ne vont plus être vraiment comme avant. Les élections approchant (1884), les sujets de polémique ne manqueront pas d’arriver dont le débat houleux concernant le chemin de fer (voie étroite ou voie normale ?).

Il signe Henri Lemoine, Mécanicien et fabricant de Tarares ventilateurs à Marengo.

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(1) Lemoine dit avoir été un fervent républicain dès 1848 et que c’est à se titre qu’il fut « transporté en Algérie en 1852 à Blidah». Puis a habité dix ans à Alger. Son fils après des études à Aix est rentré aux Chemin de fer et fût tué au déraillement du train à Hussein-Dey le 30 juin 1869. A habité 20 mois à Marengo en 1854-55; village qu’il a fuit pour « échapper à sa banque philanthropique ». Au moment de cette lettre Henri Lemoine a 72 ans. La loi du 30 juillet 1881, dite de réparation nationale, a alloué une pension ou une rente viagère aux citoyens français victimes du coup d’état du 2 décembre 1851. Ce même texte prévoyait une indemnisation des victimes de la loi de sûreté générale du 27 février 1858, promulguée au lendemain de l’attentat d’Orsini contre Napoléon III et qui restreint plus encore qu’auparavant les libertés publiques. Environ 25 000 personnes déposeront un dossier de demande de réparation. Les insurgés « de base » du 2 décembre, qui se sont cachés quelque temps en ville ou dans les forêts, se voient attribuer (eux-mêmes ou leurs ayants droit s’ils sont décédés) une pension annuelle de 100 francs (environ un mois et demi de salaire d’un ouvrier non qualifié). Lemoine toucher, quant à lui, 1200 francs de l’époque, l’équivalent d’un an de salaire d’un ouvrier…

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