(3/9) Les Principaux Partis et Mouvements Politiques en Algérie Française de 1870 à 1900.
Pendant cette période, l’Algérie était une colonie française intégrée en départements, et les activités politiques étaient dominées par les colons européens. Il n’existait pas de partis politiques autonomes structurés comme en métropole, mais plutôt des factions, des lobbies et des extensions des courants français, souvent informels et alignés sur les élections locales ou nationales. Les colons étaient majoritairement républicains, avec des clivages internes, et un mouvement antisémite virulent émerge à partir des années 1880-1890, alimenté par la concurrence économique avec les Juifs (citoyens depuis les décrets Crémieux de 1870). Environ trente à quarante mille électeurs européens seulement prennent part aux votes sur un total de trois millions d’habitants en incluant les sujets musulmans. Six députés et trois sénateurs conduisent à Paris la politique algérienne de la France. Dans cette « petite République française » selon la formule de Charles-Robert Ageron, ce sont des réseaux de notables, des clientèles et des tendances qui s’affrontent plutôt que de véritables partis organisés.
Voici une liste des principaux, classés par tendance idéologique, avec leurs caractéristiques clés en Algérie :
- Les Républicains Opportunistes (Modérés) : Héritiers des républicains modérés post-1870, ils représentaient la bourgeoisie coloniale (grands propriétaires, commerçants). Favorables à une colonisation civile et à l’assimilation progressive de l’Algérie à la France, ils dominaient les conseils locaux et défendaient l’exploitation économique (ex. : loi Warnier de 1873 pour l’expropriation des terres). Figures comme Auguste Warnier. Ils s’alliaient parfois aux antisémites pour des raisons électorales.
- Les Républicains Radicaux : Plus progressistes et démocratiques, issus de la petite bourgeoisie européenne (petits colons, employés). Ils poussaient pour plus de décentralisation et une colonisation intensive, excluant les autochtones musulmans. Influents dans les élections municipales, ils critiquaient les opportunistes pour leur modération. À la fin des années 1890, certains radicaux se rapprochent du mouvement antisémite pour capter l’électorat populaire.
- Les Royalistes (Légitimistes et Orléanistes) : Minoritaires mais persistants, surtout parmi les grands colons terriens et les nostalgiques de la monarchie. Opposés à la République qu’ils jugeaient instable, ils critiquaient l’administration civile post-1870 et défendaient un colonialisme hiérarchique et “chrétien”. Souvent alliés à la droite cléricale, leur influence était idéologique plutôt qu’électorale en Algérie.
- Les Bonapartistes : Déclinants après la chute du Second Empire (1870), ils restaient influents parmi les militaires et les colons autoritaires. Soutenant un régime fort et impérial, ils s’opposaient aux républicains radicaux. À la fin de la période, ils se fondent parfois dans des mouvements conservateurs ou antisémites.
- Mouvement Antisémite (ou Antijuif) : Pas un parti unique, mais un mouvement de masse virulent dès les années 1870, culminant en 1897-1898 avec des émeutes et des ligues comme la Ligue Antijuive d’Algérie (fondée en 1871 à Miliana, puis généralisée). Aligné sur l’extrême droite, il mobilisait des Européens de toutes origines (Français, Espagnols, Italiens) contre les Juifs, accusés de concurrence économique et d’“infiltration” républicaine. Leaders : Édouard Drumont (député d’Alger en 1898), Max Régis (maire d’Alger en 1898 sur une plateforme antisémite), Émile Morinaud (à Constantine). Des partis locaux émergent, comme le Parti Antisémite à Oran (1896-1905, qui contrôle le conseil municipal), et un “Groupe Antijuif” à la Chambre des députés (1898-1902, avec 4 députés algériens sur 6). Ce mouvement transcende les clivages, attirant républicains et royalistes, et domine la politique coloniale fin de siècle.
L’hégémonie des républicains opportunistes
Durant les années 1870-1890, la tendance dominante demeure celle des républicains opportunistes. Modérés, conservateurs, farouchement attachés à l’assimilation administrative de l’Algérie à la France, ils représentent avant tout les intérêts des grands propriétaires terriens et des notables européens. Ces hommes incarnent la République coloniale triomphante, celle qui a définitivement rompu avec la politique « arabophile » du Second Empire pour gouverner, selon les mots mêmes de Jules Ferry prononcés au Sénat en mars 1891, « dans le sens de la colonisation française (…) essentiellement par la dépossession de l’Arabe ». Parmi ces opportunistes, deux figures dominent le paysage politique algérien pendant près d’un quart de siècle. Eugène Étienne (1), député d’Oran depuis 1881, incarne parfaitement cette génération. Sous-secrétaire d’État aux Colonies à plusieurs reprises entre 1887 et 1892, cet homme politique habile maîtrise l’art de la manœuvre parlementaire. Il sait faire voter à Paris les projets qui intéressent les colons en exploitant les silences de la Constitution et les facilités offertes par les règlements de la Chambre. Les lois concernant l’Algérie sont souvent adoptées en fin de session, dans la précipitation, sans véritable débat. À ses côtés, Gaston Thomson (2), député de Constantine depuis 1877, n’est pas moins influent. Plusieurs fois rapporteur du budget algérien, ministre de la Marine dans divers gouvernements, cet élu apparaît comme l’homme fort du département de Constantine, où son emprise sur l’administration préfectorale et sur les réseaux locaux semble inébranlable. Ces républicains modérés bénéficient d’un soutien électoral précieux : celui des Juifs d’Algérie naturalisés français par le décret Crémieux de 1870. Cette alliance durera jusqu’à ce que, pour des raisons électorales, certains opportunistes n’hésitent pas à flirter avec l’antisémitisme dans les années 1890.

Les radicaux : entre principes et compromissions
Plus à gauche, les radicaux représentent un courant certes minoritaire mais actif. Davantage anticléricaux que les opportunistes, ils se montrent parfois plus critiques envers l’administration coloniale. C’est ainsi qu’au Sénat, le radical Louis Pauliat, élu du Cher, provoque en 1890-1891 un véritable séisme politique en dénonçant dans son rapport budgétaire les abus commis en Algérie : expropriations massives, détournements, concussion, réquisitions de main-d’œuvre sans rémunération. Son interpellation, soutenue par d’autres radicaux comme Auguste Dide, ouvre une période de débats parlementaires intenses qui révèlent au grand jour les scandales de la colonisation. Cependant, à partir de 1895-1896, certains radicaux n’hésitent plus à rallier le mouvement antisémite par pur calcul électoral, montrant ainsi que les principes peuvent céder devant les réalités du terrain.
L’explosion antisémite (1882-1902)
À partir de 1882, une nouvelle force politique émerge en Algérie : l’antisémitisme organisé. Les premières attaques sont portées par Émile Roger qui publie dès 1882 « Nécessité de réviser le décret Crémieux ». En 1886, l’arrivée des thèses d’Édouard Drumont avec « La France juive » trouve un écho immédiat dans la colonie où Georges Meynié adapte ces idées avec « L’Algérie juive » (1887) et « Les juifs en Algérie » (1888).
Mais c’est entre 1895 et 1902 que le mouvement prend une ampleur considérable, devenant la principale force politique d’Algérie. La crise économique liée au phylloxéra et à la mévente des vins, conjuguée aux scandales financiers, crée un climat propice. Les ligues antijuives se multiplient : « Ligue radicale socialiste antijuive », « Ligue antijuive d’Alger ». Une presse violemment antisémite se développe avec L’Antijuif fondé en 1897 par Max Régis, Le Petit Colon, Le Radical Algérien, Le Républicain de Constantine. Les élections de 1898 marquent le triomphe de ce courant. Max Régis, jeune agitateur de vingt-six ans, devient maire d’Alger. Édouard Drumont lui-même se fait élire député d’Alger avec 11 000 voix. À Constantine, Firmin Faure l’emporte, tandis qu’Émile Morinaud et Marchal sont également élus. Ces hommes, souvent issus de milieux modestes, savent instrumentaliser le ressentiment populaire et la question du décret Crémieux pour bâtir leur fortune politique. Des émeutes violentes, des agressions éclatent dans les grandes villes. L’Algérie vit au rythme d’une violence politique inconnue jusque-là. Cependant, dès 1900-1902, le mouvement s’essouffle. Les querelles internes, l’échec à améliorer concrètement la situation des petits colons, le désintérêt relatif de Paris pour ces agitations finissent par marginaliser les antisémites. La vie politique algérienne retrouve progressivement son cours ordinaire, dominée à nouveau par les réseaux opportunistes et radicaux traditionnels.
Les conservateurs et autonomistes : des forces marginales
Les conservateurs et monarchistes, bien que présents, ne jouent qu’un rôle marginal dans cette Algérie républicaine. Quelques succès électoraux ponctuels ne leur permettent jamais de peser véritablement sur les orientations politiques.
Plus intéressant est le courant autonomiste qui se développe dans les années 1880-1890. Ces hommes revendiquent davantage d’autonomie pour l’Algérie vis-à-vis de la métropole, s’opposant à la politique d’assimilation administrative conduite depuis Paris. Leur combat aboutit partiellement en 1898 avec la création des Délégations financières, assemblées consultatives qui donnent aux colons une plus grande maîtrise de leur budget.
Les gouverneurs : entre soumission et réforme
Face à ces parlementaires, le pouvoir exécutif en Algérie est incarné par les gouverneurs généraux. Après une série de titulaires effacés, l’arrivée de Jules Cambon en 1891 marque une rupture. Cet ancien préfet du Rhône, excellent connaisseur de l’Algérie où il a déjà servi dans les années 1870, tente de reprendre le contrôle d’une administration coloniale livrée aux appétits des élus locaux. Pendant six ans, il multiplie les enquêtes administratives, bouscule les préfets complaisants, s’attire l’hostilité des puissants. Charles Jonnart, député du Pas-de-Calais et ancien directeur du cabinet du gouverneur Tirman dans les années 1880, le soutient à la Chambre en sa qualité de rapporteur du budget algérien en 1892. Libéral convaincu, Jonnart n’hésite pas à dénoncer le « gaspillage » et les « abus » de l’administration coloniale, rappelant aux conseils généraux et municipaux d’Algérie que « le Parlement ne peut admettre » leurs protestations contre son droit de contrôle.
Mais l’énergie de Cambon finit par lasser. En septembre 1897, le président du Conseil Jules Méline cède à la pression d’Étienne et de Thomson : le gouverneur réformateur est rappelé à Paris. C’est un coup d’arrêt brutal donné aux velléités de mise au pas de l’administration coloniale.

(1) Eugène Étienne, né le 15 décembre 1844 à Oran et mort le 13 mai 1921 à Paris, est un homme politique français. Il fut avant la Première Guerre mondiale l’un des principaux chefs du « parti colonial », avec Auguste d’Arenberg, et organisa notamment en 1892 le Groupe colonial et des affaires extérieures à la Chambre des députés qui comptait environ deux cents parlementaires. Affilié à l’Alliance démocratique, il était gambettiste. Devant l’histoire, il est tenu pour avoir une part de responsabilité dans l’hécatombe de soldats français des premiers mois de la Première Guerre mondiale, ayant refusé de changer les couleurs de leur uniforme, en s’exclamant « Le pantalon rouge, c’est la France ! », alors qu’il était ministre de la guerre en 1913.
(2) Gaston Thomson, né le 29 janvier 1848 à Oran (Algérie) et mort le 14 mai 1932 à Bône (Algérie), est un homme politique français. Député sans discontinuer de 1877 à 1932, il détient la palme de la longévité parlementaire en France, avec 54 ans et 320 jours. Rédacteur de L’Homme Libre, proche de Jaurès, Ferry, Gambetta et Clemenceau, il sert de témoin à ce dernier lors de son duel avec Déroulède à la suite du scandale de Panama. Thomson prend la défense de Dreyfus lorsqu’éclate la fameuse affaire qui coupe la France en deux. En 1898, il perd son poste de maire de Constantine au profit de son adversaire, l’avocat Émile Morinaud, qui l’accuse de « n’être élu que grâce au vote massif des juifs ».
(3) Charles Célestin Auguste Jonnart, né le 27 décembre 1857 à Fléchin et mort le 30 septembre 1927 à Paris, est un homme politique français. Issu d’une famille bourgeoise du Nord, Charles Jonnart fait ses études à Saint-Omer, puis à la faculté de droit de Paris. Séduit par l’Algérie qu’il avait visité jeune homme, il est nommé par Gambetta au cabinet du gouverneur général de l’Algérie en 1881. En 1884, il est nommé directeur du service de l’Algérie au ministère de l’Intérieur. En 1900, il retourne en Algérie, où il est nommé gouverneur général par Waldeck-Rousseau, fonction dont il démissionne en 1901 pour raisons de santé. De retour à Alger en 1903, il contribue à accélérer la carrière du futur maréchal Lyautey. Celui-ci, qui n’était encore que colonel, est promu général et se voit confier par Jonnart l’exécution de la politique algéro-marocaine. En tant que gouverneur d’Algérie, Jonnart met en place le « Comité du vieil Alger » soucieux de préserver le patrimoine historique pré colonisation de la ville.
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