(7/9) La Montée de l’Antisémitisme en Algérie Française de 1870 à 1900

La période de 1870 à 1900 en Algérie coloniale marque l’émergence et l’intensification d’un antisémitisme virulent parmi les colons européens. Ce phénomène, distinct de l’antijudaïsme traditionnel musulman ou chrétien, est largement alimenté par le décret Crémieux du 24 octobre 1870, qui accorde la citoyenneté française aux environ 37 000 Juifs indigènes d’Algérie, les intégrant au système politique et économique au même titre que les colons européens (Français, Espagnols, Italiens, Maltais). Les colons, craignant une concurrence accrue dans le commerce, l’administration et les élections, perçoivent cette mesure comme une usurpation qui dilue leur suprématie et transgresse la hiérarchie entre colons et indigènes. L’antisémitisme devient ainsi une idéologie de masse, mobilisant toutes les couches sociales européennes, de la droite royaliste à la gauche républicaine, et culminant avec l’affaire Dreyfus en métropole (1894-1906), qui amplifie les tensions locales.
Les Débuts : Années 1870-1880, Racines Économiques et Politiques
Dès l’adoption du décret Crémieux, l’antisémitisme s’organise autour de l’idée que les Juifs, désormais citoyens, “ruinent” les colons par leur insertion économique (prêts, commerce) et politique (accès au vote). En 1871, la première Ligue Antijuive est fondée à Miliana (département d’Alger), marquant le début d’un antisémitisme structuré. Le décret Lambrecht du 7 octobre 1871 tente de restreindre la portée du décret Crémieux en définissant les “indigènes israélites” comme ceux nés avant la conquête, mais cela ne calme pas les passions. Pendant la révolte de Mokrani (1871), certains colons accusent les Juifs de collusion avec les insurgés musulmans, bien que sans preuves, alimentant des rumeurs de “complot juif” pour justifier des exactions locales. Dans les années 1880, des journaux comme Le Républicain de Constantine (fondé en 1878) propagent un discours haineux, appelant au boycott des commerces juifs et à leur exclusion des emplois publics.
La structuration du discours antisémite (1878-1894)
Dès 1878, Charles Marchal (1849-1912) fonde Le Petit Colon Algérien, qui deviendra petit à petit l’un des principaux organes de presse antisémites. Marchal, conseiller général radical d’Affreville depuis 1879, utilise son journal pour critiquer la présence juive dans la vie publique algérienne. Son influence dans le département d’Alger est considérable et ne cessera de croître jusqu’à son élection comme député antisémite en 1898. En 1882 commence véritablement la structuration idéologique de l’antisémitisme algérien. Émile Roger publie cette année-là un pamphlet au titre explicite : Nécessité de réviser le décret Crémieux. Il y développe trois arguments qui vont devenir le socle de tout le mouvement : le grief politique (l’achat du « vote juif »), le grief économique (l’usure), et le grief moral et religieux (l’impossibilité d’assimiler les Juifs). En 1884, Fernand Grégoire (1859-1892) crée la Ligue socialiste antijuive, première organisation politique structurée autour de l’antisémitisme. L’année suivante, en 1885, il fonde Le Radical Algérien servira de tribune à tous les antisémites d’Algérie. Ce journal, qui paraîtra jusqu’en 1906, devient rapidement l’un des fers de lance du mouvement. Fernand Grégoire, phtisique, mourra jeune à 33 ans en 1892, mais son journal lui survivra. En 1886, la parution de La France juive d’Édouard Drumont marque un tournant. Ce pavé antisémite de plus de 1 200 pages consacre tout un chapitre à l’Algérie. Drumont y développe une vision en miroir : l’Arabe noble, valeureux soldat qui a combattu pour la France en 1870, victime des colons et des usuriers juifs ; le Juif lâche, oriental, incurable, enrichi par des moyens malhonnêtes. C’est une « islamophilie » stratégique qui sert surtout à attaquer les Juifs.


Georges Meynié adapte aussitôt les thèses de Drumont au contexte local avec deux ouvrages : L’Algérie juive (1), publié en 1887 et Les juifs en Algérie (1888). Le discours se radicalise : les Juifs sont dépeints comme des êtres inassimilables, restés « arabes de religion mosaïque » malgré près de vingt ans de citoyenneté. Comme l’écrivait le préfet Charles du Bouzet en 1871 : « Les israélites algériens ne sont pas des Français. Leur langue maternelle est l’arabe qu’ils parlent mal et écrivent en caractères hébraïques […], leurs mœurs sont orientales et chez presque tous, le costume est celui de l’Orient ».
Le paradoxe est total : ce que les antisémites reprochent le plus aux Juifs, ce sont précisément leurs manières « arabes », alors qu’ils vouent par ailleurs aux Arabes musulmans un respect non déguisé. Les Juifs sont condamnés pour ce qu’ils sont (orientaux) et pour ce qu’ils deviennent (Français).
L’antisémitisme algérien développe une véritable obsession raciale. Il participe à la construction d’un mythe, celui de la « race latine » ou « race algérienne », issue de la fusion des meilleurs éléments européens : Français du Midi, Italiens, Espagnols, Maltais. Cette nouvelle race, virile, courageuse, travailleuse, serait l’incarnation même du progrès face à un Orient décadent. Le Juif, lui, ne peut en faire partie : il pollue, corrompt, avilit.
Le Pic : Années 1890, Émeutes et Succès Électoraux
Influencé par l’affaire Dreyfus, l’antisémitisme explose dans les années 1890, devenant un mouvement de masse avec des émeutes, des ligues et des victoires électorales. À Oran, en 1895, Paul Bidaine (un Belge naturalisé français) lance une campagne qui mène à la prise du conseil municipal par un parti antisémite de 1896 à 1905. Cela instaure des mesures vexatoires contre les Juifs, culminant en mai 1897 avec des émeutes : des foules saccagent des magasins juifs, commettent des violences physiques et pillent pendant plusieurs jours, créant un climat de terreur.
À Alger, Maximiliano Milano, dit Max Régis (un immigré italien), devient une figure emblématique. Élu maire en 1898 et président de la Ligue Antijuive, il mène des campagnes incendiaires via le journal L’Antijuif algérien (1897-1904), déclarant : “Nous arroserons de leur sang l’arbre de notre liberté.” En janvier 1898, des émeutes éclatent : des bandes attaquent des quartiers juifs, brisent des vitrines et agressent des passants, forçant de nombreux Juifs à se barricader. Édouard Drumont, auteur de La France juive et antisémite notoire, est élu député d’Alger la même année.

À Constantine, Émile Morinaud, élu maire en 1896, licencie les employés municipaux juifs et publie dans Le Républicain de Constantine des appels au boycott et à la violence. Une anecdote : Lors des élections législatives de 1898, quatre des six députés algériens forment un “groupe antijuif” à la Chambre des députés (Drumont et Marchal pour Alger, Morinaud pour Constantine, Firmin Faure pour Oran), illustrant comment l’antisémitisme devient une force parlementaire unique en France.
Ces événements impliquent souvent des immigrants européens non français (comme Régis ou Bidaine), qui utilisent l’antisémitisme pour s’intégrer et affirmer leur “latinité” face aux Juifs “intrus”. Des dizaines de journaux antisémites prolifèrent (45 recensés entre 1898 et 1914), appelant non seulement à la haine mais à l’action : boycotts, pillages et destructions.
Impact et Héritage
Cet antisémitisme, électoral et violent, persiste bien que réprimé par les autorités républicaines après 1902. Il pose les bases d’un clivage durable en Algérie, exacerbant les tensions entre communautés et préfigurant les pogroms des années 1930 (comme à Constantine en 1934). Des anecdotes comme les discours de Régis ou les émeutes d’Oran montrent comment la haine se banalise, transformant des frustrations économiques en violence collective, souvent tolérée par les colons unis contre un “ennemi intérieur”.

(1) Pour illustrer le contexte politique nauséabond caractéristique de la fin du XIXe siècle, je rajouterai deux documents extraits de la bibliothèque nationale de France. Le premier document trouvé est un article d’un des principaux journaux de la colonie, « l’Akhbar », daté du 5 juin 1887 et qui fait référence à un répertoire des juifs d’Algérie. Suite à la publication en France de l’ouvrage « La France Juive », pamphlet à l’encontre des juifs « contrôlant » l’économie du pays et qui liste les principales familles visées, en Algérie on n’est pas en reste et peu de temps après parait « l’Algérie Juive » publié par un dénommé Meynié. L’article de « l’Akhbar » dénonce fermement ce type de publication tout en précisant les nombreuses inexactitudes qu’il contient et mettant en avant la plus criante à son sens, les Kuhlman… Suite à la publication de « l’Algérie Juive », Sigurd avait cru bon écrire au journal pour mentionner cette inexactitude. Le journal se sert de cet exemple en parlant « d’une vielle famille Algérienne parfaitement connue ».

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