Le chemin de fer en Algérie (2/10)

Le premier projet.

Après avoir évoqué l’inauguration du tronçon de chemin de fer reliant El Affroun à Marengo, je présente ici ce qui constitue de manière certaine un des premiers documents officiels évoquant le sujet du chemin de fer en Algérie. Il s’agit d’une lettre confidentielle du Général Chabaud Latour (1), datée du 9 juin 1855, proposant au Gouverneur Général, le Général Randon, un tracé ainsi qu’un mode de financement.

Lettre confidentielle du Général Chabaud Latour au Gouverneur Randon 9 juin 1855. Collection personnelle de l’auteur.
Ernest de Chabaud-Latour (1804-1885)

Lorsqu’il écrit cette lettre en 1856, Chabaud Latour est le Général en chef du Génie en Algérie depuis 1852. Il y reste cinq ans, années pendant lesquelles il prend part aux expéditions des Babors en 1853, des Beni-Iuya en 1854, des Guetchoula en 1855 et de la Grande Kabylie en 1857, campagnes à l’issue desquelles il est promu général de division (1858). Au cours de ce séjour en Algérie, il fait à nouveau la preuve de son talent de planificateur en construisant la route de Tizi-Ouzou à Souk El Arba en seulement seize jours. Puis, en quatre mois, il fait construire Fort-Napoléon au centre du territoire de la tribu des Béni Raten. Il s’occupe également de construction de barrages hydrauliques et fonde plusieurs villages.

À peine la conquête de l’Algérie amorcée (1830), des voix s’élèvent déjà pour doter la colonie de voies ferrées. Dès 1833, le financier Émile Pereire publie un article préconisant une ligne reliant Bône, Constantine, Alger et Oran, envisageant le rail autant comme outil de colonisation que comme instrument militaire. La véritable première ligne est modeste : 11 km de voie étroite, construite près de Bône (Annaba) par la Société des Mines des Karezas, pour relier une mine de fer au port fluvial de la Seybouse. Elle entre en service le 1er septembre 1859, dédiée exclusivement au transport du minerai. Le vrai coup d’envoi officiel est donné par le décret impérial du 8 avril 1857, signé par Napoléon III à l’initiative du maréchal Vaillant. Il planifie un réseau de 1 357 km articulé autour d’une grande ligne côtière reliant Constantine, Alger et Oran, complétée de six embranchements vers les principaux ports.

Les premières lignes pour voyageurs.

Les travaux de la ligne Alger–Blida débutent dès décembre 1859, conduits initialement par l’armée française. Elle est ouverte aux marchandises le 8 septembre 1862 et aux voyageurs le 25 octobre 1862 : c’est la première vraie ligne de transport public du pays. La ligne complète Alger–Oran (420 km) ne sera finalisée qu’en 1871. Le développement s’opère à travers plusieurs compagnies concessionnaires (PLM, Compagnie de l’Est algérien, Bône-Guelma, Ouest algérien…), chacune avec ses propres écartements de voie — voie normale, voie métrique, voie étroite à 1055 mm — créant une grande hétérogénéité et un manque total de coordination. À l’aube du XXe siècle, le réseau dépasse 1 150 km, mais reste un puzzle difficile à exploiter.

Cette lettre du général Chabaud-Latour est écrite dans le contexte de la préparation du décret impérial de 1857.

Algérie
Service Général du Génie
Alger le 9 juin 1855
Confidentielle
 
Monsieur le Gouverneur Général, (à l’époque le Général Randon)
 
J’ai l’honneur de vous transmettre la lettre Monsieur Duening pour obtenir la construction du chemin de fer d’Alger à Oran jusqu’au point où il le rattacherai à un embranchement sur Blidah. Cette demande me paraît mériter votre intérêt par cette considération que la compagnie que représente Mr Duening exécuterait le chemin de fer suivant le tracé que reconnait, d’après vos ordres, monsieur l’ingénieur des ponts et chaussées Hardy, a que ce chemin fait à desservir Blidah par un embranchement qui pourrait servir de tête de ligne pour franchir le Soutas par la vallée de Bou Roumi en Alger avec Oran d’une part et avec Constantine de l’autre.

Le tracé présenté par la Compagnie Kerégau ( ?) le jette au-delà de la rive droite de l’Arratch avec L’Arba et Rovigo puis passe par Blidah ou il ne pourrait être utilisé pour la grande ligne, que dans la partie entre Alger et la Maison Carrée , il me paraitrai regrettable par ce motif qu’il fût retenu.

J’ai fait obtenir à monsieur Duening que la garantie d’autrui qu’il réclamait au taux de 5% pour les capitaux de la Compagnie me paraissait trop élevée, en raison du taux auquel l’état pourrait augmenter. Il m’a fait entendre que la réduction de cette garantie au taux de 4,5% ne serai probablement pas un obstacle à la formation de la Compagnie. Il y a lieu de croire d’ailleurs que cette garantie ne sera que nominale pour la partie du chemin de fer que propose d’exécuter Mr Duening ; mais je n’en crois pas moins nécessaire d’insister sur la réduction, afin de ne pas établir un précédent qui pourrait être sérieux pour l’état quand il voudra faire exécuter des portions de lignes de fer sur lesquelles le trafic serait moins développé.

Il y a certainement quelque chose de regrettable à concéder par parties du réseau de chemin de fer de l’Algérie, je crois que si le gouvernement avait su apprécier cette grande question comme elle doit être que … que l’on … ajourner l’exécution des chemins de fer après celle des routes c’est précisément parce qu’elles n’existent pas , qu’il en argue de créer d’emblée à tout le grande ordre.

L’intérêt qui en sera la conséquence, je crois, dis-je, que le gouvernement aurait facilement réussi à faire organiser une Compagnie puissante qui moyennant une garantie d’autrui se serait chargé de l’ensemble du réseau. Mais en présence de la froideur et de la retenue qui accueille ces idées à Paris dans les régions élevées de l’administration, il y a lieu d’accueillir la proposition de Mr Duening afin de commencer quelque chose. Le succès même de l’entreprise qui ne me parait pas douteuse si en effet Mr Duening a l’appuis de capitalistes sérieux décidera peut-être des capitaux plus considérables à s’engager dans la même voie, la Compagnie, sans les actions aurait obtenu au bon cours, sera tentée sans doute elle-même de continuer son œuvre à … par ses propres forces soit par l’actions des grands capitalistes, elle parviendra peut-être le noyau de cette compagnie générale que nous aurions bien pour l’Algérie de voir le jour dans les circonstances actuelles sous les hospices de Mr le Ministre de la Guerre.
 
J’ai l’honneur d’être avec un respectueux dévouement Monsieur le Gouverneur Général,

Votre très humble et très obéissant serviteur,
Le Général Commandant Supérieur du Génie à l’Armée d’Afrique

De Chabaud Latour

(1) François-Henri-Ernest, baron de Chabaud-Latour. Général et homme politique français, né le 25 janvier 1804 à Nîmes (Gard) et mort e 10 juin 1885 à Paris.

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