Journal d’un colon, par Vivant Beaucé

PréAmbule : Comprendre le contexte
Les convois de 1848 : Quand la République déportait ses pauvres au nom du progrès

Avant d’entamer ensemble la lecture du journal de Vivant Beaucé, il m’a paru nécessaire de rappeler le contexte de l’époque et d’en profiter pour proposer une lecture différente de cette histoire.

En effet, si il est convenu, pour évoquer la genèse du Second Empire (1851-1870) de parler de putsch ou des déportés pour nommer les 6200 opposants (1) au nouveau régime qui furent emmenés en Algérie dans des camps de travail forcé (2), qu’en est-il du traitement des révoltés de 1848 ?

Dans le premier cas le caractère autoritaire du Second Empire est donc, dans la mémoire commune, « acquis » et accepté sans remise en cause alors que dans l’autre on va parler pudiquement de « convois » en passant sous silence le traitement par la République de ses révoltés.

C’est l’objet du présent article de proposer une lecture alternative à cet épisode méconnu de l’histoire de France au XIXe siècle.

Introduction : 1848, l’année des illusions brisées

L’année 1848 demeure gravée dans l’histoire de France. Beaucé rappelle que la IIe République émergeait des espoirs de démocratie, de justice sociale et de suffrage universel. Cependant, derrière les discours enflammés de Lamartine, Ledru-Rollin ou Louis Blanc, se cache une réalité plus sombre. Après avoir proclamé liberté, égalité et fraternité, le régime a déporté des milliers de ses citoyens vers l’Algérie.

Les convois de 1848, ces 17 expéditions organisées entre octobre 1848 et mars 1849, symbolisent à eux seuls les contradictions criantes de cette République. Entre répression sociale, propagande coloniale et hypocrisie politique, cet épisode révèle une ironie tragique : le premier régime à se revendiquer démocratique et social en France a aussi été l’un des plus brutaux envers ses propres ouvriers.

Contexte : La Révolution de 1848, entre espoirs et désillusions

1. Février 1848 : La chute de la monarchie et l’avènement de la République

En février 1848, Paris s’embrase. Le peuple, excédé par la corruption de la Monarchie de Juillet (1830–1848) et par la crise économique (chômage, famine, hausse des prix), se soulève contre le roi Louis-Philippe. Les banquets républicains, interdits par Guizot, deviennent le détonateur d’une révolution éclair. En trois jours (22–24 février), le régime s’effondre. La IIe République est proclamée, portée par un gouvernement provisoire où siège une génération d’idéalistes : Lamartine, Arago, Ledru-Rollin, Louis Blanc, ou encore Victor Schœlcher, qui abolit l’esclavage le 27 avril 1848.

Pour la première fois en France, le suffrage universel masculin est instauré. Les Ateliers Nationaux – ces chantiers publics destinés à employer les chômeurs – sont créés. Paris respire l’utopie : on parle de démocratie sociale, de droit au travail, de fraternité entre les classes.

Le Général Cavaignac (1802-1857). Collection personnelle de l’auteur.

2. Juin 1848 : Le tournant répressif

Mais l’euphorie est de courte durée. Les Ateliers Nationaux, mal organisés et coûteux, deviennent le symbole des dépenses excessives aux yeux de la bourgeoisie. Le 15 mai 1848, une manifestation pacifique dégénère en émeute. Le 22 juin, le gouvernement, dominé par les modérés, ferme les Ateliers. Résultat : 120 000 ouvriers se retrouvent sans emploi.

Le 23 juin, Paris se soulève à nouveau. Pendant quatre jours, les barricades se multiplient. La répression, menée par le général Cavaignac, est impitoyable : 10 000 morts, des milliers d’arrestations, des déportations massives vers les colonies. La République, qui se voulait sociale, montre son visage autoritaire.

Les convois de 1848 : Une déportation déguisée en aventure coloniale

1. Le décret du 19 septembre 1848 : Une « solution » pour vider Paris de ses pauvres.

Le Général Lamoricière (1806-1865). Collection personnelle de l’auteur.

Pour calmer les tensions et éliminer les éléments subversifs, le gouvernement de Cavaignac et son ministre de la Guerre, Lamoricière, imaginent une solution radicale : exporter la misère vers l’Algérie. Le 19 septembre 1848, un décret est promulgué :

– 12 000 colons doivent être envoyés en Algérie avant le 1er janvier 1849.

– Un crédit de 50 millions de francs est alloué sur 5 ans.

– Chaque colon se verra attribuer un lot de terre gratuit (2 à 12 hectares) après trois ans de travail.

Sur le papier, le projet semble généreux.

Cependant, il offre une seconde chance aux ouvriers parisiens, leur permettant de devenir propriétaires terriens.

Dans les faits, il s’agit d’une déportation déguisée.

2. Une sélection ciblée : les « indésirables » de Paris

La Commission Trélat (du nom de son président) est chargée de sélectionner les candidats. Officiellement, le départ est volontaire. En réalité les quartiers ouvriers (12e, 9e, 8e, 5e arrondissements) sont ciblés : ce sont ceux qui ont le plus participé aux émeutes de juin. Les anciens des Ateliers Nationaux, les chômeurs, les militants républicains sont fortement incités à partir, sous peine de répression. Les critères de santé sont sommaires, voire falsifiés : des malades ou des aliénés sont parfois embarqués, tant l’urgence est grande de vider Paris. Et pour couronner le tout, seul un petit pourcentage (moins de 20%) avaient réellement des aptitudes à l’agriculture…

L’ironie républicaine : Quand la République devient championne de la déportation

Voici le paradoxe (l’imposture ?) de la République.

Car d’un côté, la République se présente comme le régime de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, celui qui a aboli l’esclavage (grâce à Schœlcher), instauré le suffrage universel, et promis la justice sociale. Ses dirigeants, comme Lamartine ou Ledru-Rollin, sont des orateurs enflammés, des défenseurs des opprimés, des visionnaires qui rêvent d’une société plus juste.

De l’autre, elle réprime dans le sang les émeutes de juin 1848, ferme les Ateliers Nationaux, et déporte des milliers d’ouvriers vers l’Algérie sous prétexte de les « sauver » de la misère. Pire : elle utilise la colonisation – un système injuste et violent par définition – comme outil de contrôle social.

Une République plus répressive que la monarchie ?

– Sous Louis-Philippe (Monarchie de Juillet, 1830–1848), les révoltes ouvrières (comme celle des canuts lyonnais en 1831 et 1834) avaient été durement réprimées, mais sans déportation massive.

– Sous la IIe République (1848–1852), on assiste à une radicalisation :

– 10 000 morts en juin 1848 (contre quelques centaines sous Louis-Philippe).

– 12 000 déportés en Algérie en moins d’un an.

– Restriction du suffrage universel dès 1850 (loi du 31 mai), qui exclut les ouvriers itinérants.

La République se comporte en réalité comme un régime autoritaire, tout en se parant des vertus de la démocratie.

Colonisation et social : un mariage contre nature.

Le projet des convois de 1848 révèle une autre contradiction : Officiellement, il s’agit d’aider les pauvres en leur offrant une terre. En réalité, il s’agit de vider Paris de ses éléments subversifs (ouvriers révolutionnaires, socialistes), peupler l’Algérie pour consolider la présence française (la conquête de l’Algérie, débutée en 1830, est encore fragile) et éviter une nouvelle révolution en éloignant les fauteurs de troubles…

La République utilise donc la misère sociale comme levier colonial. Les colons, souvent des révolutionnaires de février ou de juin 1848, se retrouvent instrumentalisés au service d’un projet impérialiste.

L’ironie est cruelle : Ces ouvriers parisiens, qui avaient lutté pour la justice et l’égalité, se voient imposés comme colons dans un système où ils deviennent eux-mêmes des oppresseurs potentiels (ou du moins, des acteurs d’un système oppressif envers les Algériens). (3)

Une tradition républicaine de la déportation ?

L’histoire se répétera. En 1871, après la Commune de Paris, la IIIe République (pourtant née de la défaite de Napoléon III) déportera 20 000 communards en Nouvelle-Calédonie ou en Algérie. En 1885, les Kanaks de Nouvelle-Calédonie, révoltés contre la colonisation, seront déportés vers d’autres îles du Pacifique.

La République française, souvent présentée comme le bastion des droits de l’homme, a aussi été une machine à déporter.

La mémoire des convois

Ce « Journal d’un colon » de Vivant Beaucé constitue donc un témoignage unique des difficultés que nos ancêtres ont vécu dans les premières années de la colonie.

« Nous étions entassés comme des bêtes. Les enfants pleuraient, les femmes s’évanouissaient. On nous avait promis l’Eldorado, on nous donnait l’enfer. »

Michèle Perret, Le Premier Convoi – 1848 (roman historique) :

« Ces hommes, ces femmes, ces enfants, partis avec l’espoir d’une vie meilleure, se sont retrouvés dans un désert, sans eau, sans outils, sans espoir. »

Conclusion : 1848, le miroir brisé de la République

Les convois de 1848 sont bien plus qu’un simple épisode de colonisation : ils sont le symbole des contradictions de la IIe République. Un régime qui, au nom de la liberté, a déporté ses propres citoyens ; qui, au nom de la justice sociale, a utilisé la misère comme outil de répression ; qui, au nom du progrès, a exporté son autoritarisme vers les colonies.

L’ironie est là, cruelle et implacable. La République, championne des droits de l’homme, a été l’une des plus grandes déportatrices de son histoire. La République, défenseure des opprimés, a opprimé ses propres ouvriers. La République, porteuse d’utopies, a créé des cauchemars.

Alors, imposture ? Oui, sans doute. Mais aussi le reflet d’une époque où les idéaux démocratiques se heurtaient à des réalités brutales : la peur du peuple, la logique coloniale, et l’hypocrisie d’un système qui, pour se maintenir, devait sacrifier ses propres principes.

Tout régime comporte ses zones d’ombres, de progrès, de malheurs et d’injustices. Mais ce qui est choquant, car on a collectivement le réflexe de l’oublier, la République n’a eu de cesse de gommer ses aspects sombres et de réécrire l’histoire à son bénéfice. (lire « Sur une ligne de crête » du même auteur).

Et vous, que retenez-vous de cette histoire ? Une simple parenthèse sombre, ou le symbole d’une hypocrisie structurelle qui perdure ?

Étienne LAUDE

(1) Ces 6000 personnes furent parmi les plus lourdement condamnés parmi les 27 000 individus qui furent poursuivis suite à l’insurrection de décembre 1851 et des diverses formes de protestations contre le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte.

(2) Dont celui de Bourkika à côté de Marengo.

(3) Souvenons-nous toujours de la manière dont les descendants de ces mêmes colons de 1848 furent accueillis, en 1962, à leur « retour » en France . Cette histoire comporte beaucoup de zones d’ombres (le sujet lui même), de cynisme ( » je vous ai compris » de de Gaulle) et d’imposture de la part des chantres de bon nombre « d’humanistes » républicains …

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