Il n’est pas rare de nos jours de lire ici où là que le lion de l’Atlas fut décimé au XIXe siècle par les affreux colons français. Si on doit, bien sûr, déplorer la disparition du Roi des animaux dans l’Atlas, la vérité est comme souvent « un peu » différente. Et ces chasses au lion n’étaient pas uniquement destinées au commerce de peaux de fauves mais aussi à protéger les habitants et leurs troupeaux, régulièrement attaqués et décimés. Comme évoqué dans ma toute première « brève », relative au chasseur de panthères Bombonnel, voici ce que son ami Jacques Chassaing (1821-1871) écrit dans son livre « Mes chasses au lion » publié en 1865 :
« Là des empreintes apparurent en grand nombre et de toutes dimensions. Cette découverte me décida à choisir ce lieu pour y dresser une embuscade dans une petite cépée de chênes verts. Mais, contre mon attente, j’y passai deux nuits, deux longues nuits, sans rien voir et sans même entendre la voix des lions. Ceux-ci cependant n’étaient pas restés inactifs, car ils avaient utilisé ces deux nuits en pénétrant dans le douar où ils avaient couvert la terre de victimes. La vue du carnage qu’ils avaient fait me remplit de colère contre ces animaux qui avaient si habilement déjoué mes prévisions et trompé la vigilance des Arabes ; ces derniers passaient les nuits aux aguets, mais, me sentant près d’eux, et fatigués des veilles précédentes, ils s’étaient peut-être un peu relâchés de leur surveillance et n’avaient que trop à s’en repentir. J’en étais aux expédients quand les Arabes vinrent eux-mêmes, sans le vouloir, me fournir à leurs dépens l’occasion de regagner le temps perdu. Ces Arabes ont l’habitude de mener paître leurs troupeaux dans la montagne, où l’herbe est abondante ; depuis longtemps la crainte du lion les en avait empêché ; mais, ce jour, ils partirent en me priant de les accompagner.
« Tu nous garderas, me dirent-ils, nous avons confiance en toi. » Plutôt par distraction que par tout autre motif, je les suivis machinalement, marchant en éclaireur en avant du troupeau, et me tenant toujours sur les éminences pour mieux observer. Je riais intérieurement de la terreur des Arabes qui n’avançaient qu’avec la plus grande circonspection, lançant tout autour d’eux des pierres avec des frondes, scrutant tous les buissons, et poussant des cris continuels pour éloigner le lion dont ils soupçonnaient la présence. Ajoutez à ces manœuvres les injures qu’ils ne cessaient de proférer contre les redoutables ravisseurs, et le tableau sera complet. Nous arrivâmes ainsi jusqu’au sommet de la montagne du Bou-Arif ; il était à peu près midi. Nul être étrange n’avait signalé sa présence, ce qui me fit dire aux Arabes : « Vous le voyez, il n’y a point de lions ; je vais redescendre à la tribu afin de faire mes préparatifs pour la nuit prochaine. »

Les chasseurs Chassaing et Bombonnel, dessin de Martinus illustrant le livre de Jacques Chassaing « Mes chasses au lion » publié en 1865 aux éditions Dantu à Paris. Collection personnelle de l’auteur.
Ces livres d’époque sont intéressants pour qui veut comprendre un peu mieux les interactions qu’il pouvait y avoir entre les nouveaux arrivants (les français) et les peuples autochtones de la région. Nous sommes bien loin des clichés présentés de nos jours…

Lettre autographe du chasseur Jacques Chassaing, datée du 19 mai 1862 et envoyée de Batna. Collection personnelle de l’auteur.
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