Les sauterelles

En Algérie, les invasions de sauterelles et de criquets étaient courantes et les cultures étaient régulièrement dévastées. Mais celles des années 1865 et 1866 furent dramatiques engendrant une famine que l’on avait encore jamais connue depuis le début de la conquète.

Dès 1865 sévit une sècheresse extrême en Algérie Française, alors légèrement exportatrice en céréales, qui abîme les récoltes. Le fléau s’aggrave en 1866 puis persiste tout au long de l’année 1867. Il sévit dans toute l’Afrique du Nord, mais de manière variable selon les endroits, voire plus au sud. Alphonse Daudet en témoigne en 1867 dans un de ses livres depuis le Sahel . Alors qu’on n’avait pas vu les criquets dans la région d’Alger depuis deux décennies, un témoin, Villacrose décrit dans son livre leur arrivée « sur un front de huit kilomètres ». Ils franchissent l’Atlas le 13 avril 1866 puis ils pondent. La rapidité du phénomène, que signale Le Moniteur de l’Algérie du 26 juin 1866, est foudroyante : « Les jeunes sauterelles ont envahi depuis quelques jours, les environs d’Alger, la Bouzaréa et la pointe Pescade (…) dans la région de Constantine on signale de graves dégâts (…) l’apparition de ces insectes a eu lieu presque simultanément du Sahara à la mer et de Bougie à La Calle ». Dès juin 1866 le Gouverneur Général signala que le prix du blé avait doublé. Le Courtier Maritime suédois Joseph Kuhlman, dans une lettre à sa sœur Ingeborg témoigne le 26 juin 1866 :

lettre de Joseph Kuhlman à Ingeborg Kuhlman datée du 26 juin 1866. Archives Nationales de Suède.

« Alger, 26 Juni 1866

Ma chère Ingeborg,

J’ai bien reçu ta lettre du 17 courant et je te dois des excuses de mon retard de t’écrire. Mais j’ai remis et remis la correspondance dans l’espoir de pouvoir t’envoyer de l’argent. Pour y arriver j’avais espéré de vendre un chargement qui reste encore invendu à Oran par compte de Mr B. Almquist. J’ai été obligé d’en payer le fret et avant de rentrer un peu dans mes fonds je n’ai pas le sou. Ensuite, j’ai vendu le terrain au quartier d’Isly avec un petit bénéfice mais je n’en pourrai pas toucher le prix avant 6 semaines à 2 mois. Je suis réellement contrarié de ne pas avoir pu savoir te payer surtout dans l’état de gène où tu te trouves mais l’époque s’approche où je pourrai m’acquitter. C’est fâcheux de voir les propriétés si dépréciées en Suède. Il faudra tacher attendre un moment favorable pour tout vendre. Si tu pouvais obtenir 30000 Ryksdallers, je crois que tu ferais bien de les accepter – laisser 20000 hypothéquées contre 6% et avec les autres 10000 acheter une petite maison à Stockholm ou autre ville. Tu trouves peut-être que je fais bon marché de notre (je veux dire « ton ») asile héréditaire de l’ancienne maison des Kuhlman. Vraiment je n’y tiens pas beaucoup. Ah, si tu étais propriétaire de « Sjöberg » alors je ne voudrais pas te le voir vendre à aucun prix.

Ici nous sommes abimés par les sauterelles. Il y a 2 mois qu’il en est venu des nuées qui se sont abattues par toute l’Algérie. Quand on les voyait voltiger dans l’air, elles faisaient l’effet d’un gros tourbillon de neige. Un vrai snöfak med tyocka fllingen sam förde af vinden sänsker sig i sned rektung sakta moh jonden (1) . Ces sauterelles, quoique nombreuses, n’étaient rien du tout en comparaison des criquets (yngel), leurs enfants, qui maintenant envahissent tout. Là où ils passent et où on ne réussit pas de les détruire, ce qui est presque impossible, ils détruisent tout en mangeant jusqu’à l’écorce des arbres. Il y a des endroits où ils sont épais comme une main. Ces criquets n’ont pas encore des ailes. Nous en sommes littéralement infectés.

Ma femme et les bébés sont à Bourkika où je vais de temps en temps quand les affaires me le permettent. Henrik grandit et cause. La petite vient aussi très bien. Louise va accoucher au mois de Juillet. La famille Kuhlman s’augmente (sic). Sigurd et Louise t’embrassent.

Voici la guerre commencée. Elle sera générale. Ça m’ennuierait assez car je compte sans faute d’aller en Suède en mai l’année prochaine si Dieu me prête vie.

Mes amitiés aux Maklin et à tout le monde.
Ton Frère, Josef

PS : le Consul Rouget de Saint Hermine est à Stockholm. Je serai bien aise d’avoir une photographie ou deux représentant l’expédition ».

(1) traduction littérale : « Les flocons de neige portés par le vent descendent lentement vers le sol de façon oblique ».

Ramassage de criquets dans la plaine de la Mitidja, vers 1870.

Cette lettre est écrite en français et démontre l’attachement des Kuhlman à la langue française. S’il était normal, en effet, de considérer que Joseph devait être familier avec le français, lui qui fut parmi les premiers arrivants en Algérie, il est surprenant qu’il ne s’adresse pas à sa soeur, restée à Norrköping, en Suédois.

Marie-Pauline Carraux (1839-1924), 2e épouse de Joseph Kuhlman et le petit Victor né le 13 décembre 1864 à Alger. Victor est mort jeune, en 1892 et est enterré à côté de son père dans le Carré des consuls, au cimetière de Saint-Eugène. C’était le demi-frère de Sigurd. Collection personnelle de l’auteur.

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