Les premiers photographes d’Algérie

La photographie arrive en Algérie peu après son invention en 1839 par Louis Daguerre en France, coïncidant avec la conquête française entamée en 1830. Ce médium naissant sert rapidement d’outil de documentation coloniale, capturant les paysages, les monuments, les populations locales et les transformations urbaines sous l’administration française. Des photographes européens, majoritairement français, s’installent ou voyagent en Algérie pour produire des images destinées à un public métropolitain fasciné par l’“Orient”. Ces œuvres, souvent teintées d’orientalisme, incluent des vues architecturales, des portraits de types “indigènes” et des scènes mises en scène. De 1840 à 1900, la photographie évolue techniquement, passant de procédés artisanaux uniques à des méthodes plus accessibles et reproductibles, facilitant la commercialisation via albums, cartes de visite (CDV) puis plus tard cartes postales. Cette période contribua fortement à influencer l’imaginaire européen sur l’Algérie.

Alger le Port et l’Amirauté vers 1865. Photographe anonyme. Collection personnelle de l’auteur.

L’évolution technique de la photographie en Algérie suit étroitement les avancées européennes, adaptées aux contraintes du terrain colonial : voyages longs, climats chauds et besoins documentaires. Voici un aperçu chronologique :

Alger, le port. Plus vieux Daguerréotype connu datant de 1844, Alger vue du port (photographe inconnu), acheté par l’Etat en 2015

  • 1840-1850 : L’Ère du Daguerréotype et du Calotype
    Le daguerréotype, inventé en 1839, produit des images uniques sur plaques de cuivre argentées, nettes mais fragiles et longues à exposer (jusqu’à 30 minutes). En Algérie, il est utilisé pour des vues urbaines et archéologiques, comme par Delemotte et Alary en 1850. Le calotype (1841, par Henry Fox Talbot) introduit les négatifs sur papier, permettant des tirages multiples en papier salé. Des photographes comme Charles Marville (1851) et Paul Jeuffrain (1854) l’emploient pour capturer la lumière méditerranéenne et des portraits de cheikhs ou de monuments. Ces procédés sont limités par la sensibilité faible et la portabilité.
  • 1850-1870 : Le Collodion Humide et les tirages à l’Albumen
    L’invention, attribuée en 1851 à Frederick Scott Archer et au Français Gustave Le Gray (1), offre des négatifs plus nets et des expositions plus courtes (quelques secondes), idéal pour les expéditions. En Algérie, Félix Moulin (1856) produit des albums comme « L’Algérie photographiée » avec des tirages à l’albumen (2), introduit vers 1850, qui donnent des tons riches mais jaunissent avec le temps. Les ambrotypes (positifs sur verre) et tintypes (sur fer) émergent vers 1855 pour des portraits bon marché, utilisés par des studios comme Alary-Geiser à Alger. Le papier ciré (amélioré par Gustave Le Gray) facilite les voyages, comme pour Gustave de Beaucorps (1859).
  • 1870-1900 : Plaques Sèches et Procédés Industriels
    Les plaques sèches au gélatino-bromure (1871, par Richard Leach Maddox) révolutionnent le médium : plus sensibles, stockables et sans préparation immédiate, elles permettent la photographie instantanée. En Algérie, des firmes comme Neurdein Frères (1868-1900) produisent des vues pour postcards. Vers 1888, George Eastman introduit le film en rouleau (Kodak), rendant la photographie accessible aux amateurs. Des applications scientifiques émergent, comme les cartes célestes des frères Henry à Alger (1886-1891). Les tirages au gélatino-argent et photogravures améliorent la reproduction de masse, favorisant l’export d’images orientalistes.

Le pont du Nador, entre Marengo et Cherchell. Photographie anonyme vers 1870-1880. Collection personnelle de l’auteur.

Tableau récapitulatif des principaux photographes installés en Algérie :

VillePhotographeDates d’activitéAdresses connues
AlgerJean-Baptiste Antoine Alary1854-18671 rue Neuve-Mahon ; rue Bab Azoun et 2 rue Sainte (1859) ; succursale à Mustapha, Villa-Roux (1863)
AlgerAlary-Geiser (avec Jean Geiser)1854-1867Rue Bab Azoun ; 1 rue Neuve-Mahon
AlgerClaude-Joseph Portier1860-18807 rue Napoléon (puis 9) ; 14 rue Bab Azoun (1872)
AlgerAdolphe Clavier1863-18748 rue Bab Azoun
AlgerPierre Antoine Léonce Nesme1864-190417 rue Napoléon ; 22 rue Bab Azoun (1873) ; 26 rue de Constantine
AlgerGeiser Frères (Louis Frédéric, Lucien-James, Jean-Théophile)1860s-1900Rue Bab-Azoun ; 1 rue Neuve-Mahon ; 11 passage Malakoff ; succursale Blida
AlgerJules Berthomier (Bertomieux/Berthomier)1870s-1890sBd République ; 5 rue Colbert ; Bd Maison Blasselle (1873) ; succursales à Bône, Philippeville, Constantine et Bougie
AlgerAlexandre Leroux1880s-1900Trois studios à Alger ; place Bresson ; 3 rue Louis Thuilier (activité dès 1880s)
OranRené Bruneau1860s2 rue de Gênes (1895)
OranJoseph Aimé Decugis18652 rue de Madrid
OranLéon Cairol (Cayrol)1869Rue de Turin ; boulevard Séguin (1878) ; boulevard Oudinot ; place Kléber, entrée 2 rue de Madrid
OranT. Dupont1870Studio à Oran (rue non précisée, actif en 1870)
OranMichel Eberhardt1870s-1880sRue des Jardins ; 6 rue Philippe (associé à Karsenty) ; mention à Blidah (succursale possible)
OranEdmond Louis Dajou1875Boulevard Charlemagne ; 8 boulevard du 2ème Zouave ; boulevard Oudinot (1895)
OranAlbert Guillaume Eberhardt1880Rue de Genes ; 6 rue Philippe (avec Karsenty)
OranCharles Karsenty1880-190015 rue Chabrière ; 21 rue Chabrière ; 22 rue Mogador ; 44 rue Philippe (1890)
OranEliaou Karsenty1886Rue Dublineau ; 20 rue de Mostaganem
ConstantineEmile Milianablanc1860sNon spécifiée
ConstantineLéonce Arnaud1870s12 rue Michelet
ConstantineOberthy Sarrault1860s-1870sStudio à Constantine (succédé par Jacquet)
ConstantineEugène Jacquet1870Non spécifiée (successeur de Sarrault)
BôneFrançois ArnaudAvant 1867Non spécifiée (portraitiste à Bône, possible début de carrière après service militaire)
BôneJean Prod’hom (Henri Jean Prod’hom) et épouse Elodie Carel1860s-1898En face de la mairie (avant 1870) ; 12 rue Damremont (avant 1870) ; 12 rue Caraman (après 1870), en face de la pharmacie Housset ; loge maçonnique à La Calle (1866)
BôneAdolphe Henri Prod’hom (fils)1884+Rue de Castiglione (domicile en 1884)
BôneBurgue1877Non spécifiée
BôneCaspari FrèresAvant 18802 rue Constantine (Photographie d’Art)
BôneJ. Ferrière1880sRue Bugeaud
BôneJ. Joly1880-1890Rue Bugeaud (successeur de Ferrière)
BôneVincent Baudin1884Rue Mesmer
BôneGeorges Aigon1884Non spécifiée (déclare décès d’un ami photographe, présence à 20 ans)
BôneL. DavidVers 1880-1890Non spécifiée pour Bône (activité confirmée en Algérie, incluant Bône et Blida ; portraitiste)
TlemcenJoseph Augustin Pedra (Petra/Pedra)Après 1857Non spécifiée (studio à Tlemcen)
BlidaJean Geiser (succursale)1860s-1900Succursale de la famille Geiser (d’Alger)
BlidaJ.A. Gasquet1880sNon spécifiée (à Blidah)
BlidaMichel Eberhardt1890sRue Faidherbe, Place de l’Eglise (élève de Klary, déménagement d’Oran)
BlidaAlbert Eberhardt (Albert Guillaume)1890sRue Bizot (avant 1895-1896) ; Place Saint Charles (succursale, association familiale)
BlidaL. DavidVers 1880-1890Rue Bizot (studio prêté à Augustin de Moerder ; portraitiste actif à Blida et Bône)
PhilippevilleArnaud1860sNon spécifiée (studio)
PhilippevilleCh. Prévalet1870sNon spécifiée
PhilippevilleAd. Fleurot1890sNon spécifiée
Sidi Bel AbbèsNorbert BoumendilJusqu’à 190030 rue Mogador
Souk AhrasEdouard Catala1870sNon spécifiée
Souk AhrasA. Bellisson1900sNon spécifiée
SaïdaEdouard GonetFin 19eNon spécifiée
MostaganemMichel1860sNon spécifiée
MostaganemAlexandre1880sNon spécifiée
BougieE. Lauthe1880sRue Vauban

Un petit panel de signatures des principaux photographes d’Algérie de la seconde moitié du XIXe siècle. Collection personnelle de l’auteur.

Source principale : Michel Megnin (4 mai 2023). Notices monographiques : les studios photographiques à Alger sous le Second Empire. Photographes et éditeurs en Orient.

(1) Le procédé était connu dès le 1er juin 1850, date de la première publication du Traité pratique de photographie sur papier et sur verre par le Français Gustave Le Gray qui fut le premier à remplacer l’albumine par le collodion pour fixer l’émulsion sur le verre. Bien que la polémique sur la paternité de la découverte ait fait rage à l’époque, ni l’un ni l’autre ne souhaitèrent déposer de brevets pour cette invention majeure et ils finirent tous deux dans la misère. (source Wikipédia)

(2) Ce procédé de tirage argentique utilise l’albumine que l’on trouve dans le blanc d’œuf afin de fixer les éléments chimiques photographiques sur du papier. Il devint le principal procédé d’obtention de positifs de 1855 jusqu’au tournant du siècle avec un apogée d’usage entre 1860 et 1890. Vers la deuxième moitié du XIXe siècle, la production de photo carte de visite en était le principal usage.

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