L’Empereur et le Tombeau de la Chrétienne

Photographie de Félix-Jacques Moulin en 1856 d'après  "L’Algérie photographiée. Province d’Alger", Bibliothèque nationale de France.

Photographie de Félix-Jacques Moulin en 1856 d’après « L’Algérie photographiée. Province d’Alger », Bibliothèque nationale de France.

Lors de son voyage en Algérie en mai-juin 1865, Napoléon III fut captivé par la silhouette imposante du Tombeau de la Chrétienne (1), visible à l’horizon lors de sa traversée en calèche de la plaine de la Mitidja. Subjugué par cette masse antique, il décida sur-le-champ de commanditer des fouilles pour en percer les secrets. Ce monument, déjà connu mais mal exploré, devint ainsi un projet impérial, reflétant l’intérêt personnel de l’empereur pour l’archéologie – un domaine qu’il promouvait activement sous le Second Empire, avec un soutien accru du ministère de l’Instruction publique pour les missions scientifiques en Afrique du Nord.

emplacement du tombeau de la chrétienne sur une carte d'état major de Tipaza 1889

Emplacement du « Tombeau de la Chrétienne » sur carte d’Etat-major du canton de Tipaza, 1889.

Napoléon III, arrivé à Alger le 3 mai 1865, fut accueilli par Adrien Berbrugger (1), un archéologue et orientaliste français qui dirigeait alors la Bibliothèque et le Musée d’Alger. Impressionné par les travaux de Berbrugger, l’empereur le nomma commandeur de la Légion d’honneur et alloua des fonds pour accélérer les explorations archéologiques en Algérie. Spécifiquement pour le Tombeau de la Chrétienne, Napoléon III ordonna une fouille systématique afin de découvrir l’entrée réelle du mausolée, qui était jusqu’alors cachée. Cet ordre s’inscrivait dans une vision plus large : valoriser les vestiges romains et numides pour légitimer la présence française en Algérie, en les comparant aux conquêtes romaines sur les Gaulois rebelles – une analogie que l’empereur utilisait pour apaiser les tensions locales. Les fouilles furent financées par l’Empire et bénéficièrent de l’assistance militaire, fournie par le ministère de la Guerre, incluant des soldats pour le travail physique.

Adrien Berbrugger fut le principal exécutant de ces ordres. Déjà impliqué dans des recherches antérieures sur le site, il dirigea les opérations avec l’aide d’ingénieurs militaires et d’ouvriers. Les méthodes employées étaient rudimentaires pour l’époque : utilisation d’explosifs pour dégager les débris accumulés (notamment des pierres issues d’une tentative de destruction ottomane au XVIe siècle), et forage pour localiser l’entrée. Ces techniques causèrent des dommages permanents au monument, comme des fissures ou des altérations structurelles.

Les fouilles aboutirent rapidement à la découverte d’une porte basse sur le flanc est du tumulus, menant à l’hypogée (la chambre funéraire souterraine). À l’intérieur, on trouva un couloir, une galerie circulaire et une chambre centrale voûtée, mais vide de tout mobilier ou sarcophage – confirmant que le tombeau avait probablement été pillé dans l’Antiquité.

Les travaux culminèrent en 1866 avec une cérémonie officielle : le tombeau fut illuminé intérieurement pour une visite impériale symbolique, bien que Napoléon III n’y ait pas assisté personnellement après son retour en France. Cette exploration marqua le début d’un intérêt touristique pour le site, que l’empereur anticipait comme un atout pour l’Algérie coloniale – préfigurant le tourisme civil dans la région. Berbrugger documenta les fouilles, contribuant à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et les photographies prises à l’époque témoignent de cette entreprise.

(1) Beaucoup de documentation existe concernant ce monument appelé à tord le « Tombeau de la Chrétienne ». Pour résumer : Le Tombeau de la Chrétienne, également connu sous le nom de Mausolée royal de Maurétanie, est un monument funéraire antique impressionnant situé à Sidi Rached, proche de Tipaza. Ce site domine la plaine de la Mitidja à 261 mètres d’altitude, sur une crête des collines du Sahel algérois, non loin de Tipaza. Il fait partie du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1982, inscrit pour son témoignage unique sur la culture antique et son architecture exceptionnelle. La date exacte de construction reste débattue, mais le monument est mentionné dans un texte de Pomponius Mela datant des années 40 ap. J.-C., époque de l’annexion romaine du royaume de Maurétanie. Beaucoup d’historiens l’attribuent au roi numide Juba II (qui régna de 25 av. J.-C. à 23 ap. J.-C.) et à son épouse Cléopâtre Séléné II, fille de Cléopâtre VII d’Égypte et de Marc Antoine – ce qui en fait un symbole de l’alliance entre cultures berbère, égyptienne et romaine. D’autres analyses architecturales le datent du Ier ou IIe siècle av. J.-C., avant la domination romaine, le considérant comme une œuvre indigène influencée par des styles grecs. Le site a été exploré au XIXe siècle, notamment en 1865 sous Napoléon III, qui ordonna la découverte de l’entrée réelle. Il a subi des dommages en 1555 lors d’une tentative de démolition par le pirate ottoman Salah Raïs.

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