Les vrais liens entre les Kuhlman et les Néron

Deux familles d’Algérie française dont les destins se croisent, se nouent et se retrouvent 150 ans plus tard…

Le point de départ : un tableau retrouvé

Tout commence par une découverte inattendue. Dans les archives de Dominique Néron, épouse du petit-fils de Louis Ovar Néron, se trouve un tableau représentant une rue d’Alger. Peint vers 1890, il porte en creux une histoire que personne n’avait encore pleinement reconstituée.

Tableau peint par Georges Kuhlman fils de Sigurd K et Louise Chapotin père de Germaine Suzanne et Simone - peint vers 1888 89 offert à son cousin Louis Ovar Néron
Une rue de la Casbah d’Alger par Georges Kuhlman, peint vers 1890. Collection de Dominique Néron.

Les liens familiaux entre les Kuhlman et les Néron, je les avais déjà pressentis avec les Chapotin comme racine commune et Sigurd comme témoin à la naissance de Louis Ovar. Mais au fil des documents, c’est tout un réseau qui s’est révélé : voisins de rue à Oran, un même homme présent aux baptêmes des deux familles, un fils Kuhlman à Tunis au même moment que les Néron, et finalement deux cousins qui se retrouvent au Maroc, l’un magistrat, l’autre en quête d’un nouveau départ.

Ce n’était pas seulement une parenté mais une vraie proximité que l’on comprend trois générations plus tard.

La racine commune : les Chapotin de Marengo

L’histoire commence à Marengo, dans la plaine de la Mitidja, au sein d’une même famille : les Chapotin. Eulalie Chapotin épouse Michel Eugène Beauvais, propriétaire cultivateur et futur maire de Marengo. Elle sera la mère d’Euphémie Beauvais, future épouse de Joseph Eugène Néron.

Louise Chapotin, la jeune sœur d’Eulalie, épouse quant à elle Sigurd Kuhlman le 6 janvier 1864 à Marengo. Ce Suédois, fils du Consul Général Josef Kuhlman, s’est établi en Algérie comme courtier maritime.

Deux Chapotin. Deux mariages. Deux familles désormais liées.

Georges Kuhlman, fils de Sigurd et Louise, est donc le cousin germain d’Euphémie Beauvais. Louis Ovar Néron, fils d’Euphémie, est son cousin au second degré. Ce lien de sang, ténu mais réel, va se renforcer à chaque génération.

Un réseau oranais : Sigurd, Joseph Eugène et Bollard

Fin 1867, Sigurd et Louise quittent Marengo pour Oran, où Sigurd exerce comme courtier maritime. La famille s’installe successivement rue de la Douane, puis quai Sainte-Marie, puis rue de Mostaganem à partir de 1877. C’est précisément à cette adresse que réside également Joseph Eugène Néron lorsque naît son fils Louis Ovar en 1880. Voisins dans la même rue, ils gravitent dans le même monde de courtiers et commerçants européens.

Dans ce milieu, un troisième homme joue un rôle central : Edouard Bollard. Né à Oran en 1836, courtier de commerce puis négociant, il a épousé en 1865 à Mostaganem Marie-Joséphine-Eléonore Chauvin, fille d’un notable local. Sa famille est bien établie, son oncle paternel, Pierre-Jules Bollard, est maire de Mostaganem et chevalier de la Légion d’honneur.

Edouard Bollard est aussi présent à la naissance de Fernanda Kuhlman en 1874, fille de Sigurd et Louise, comme témoin pour Sigurd. Il est de nouveau présent à la naissance de Louis Ovar Néron en 1880, comme témoin pour Joseph Eugène. Le même homme, dans les deux familles, à six ans d’intervalle. Ce n’est pas une coïncidence : Bollard est un autre lien vivant entre les deux familles à Oran.

Sigurd, témoin à la naissance de Louis Ovar (1880)

Le 16 février 1880, Joseph Eugène Néron déclare la naissance de son fils à l’état civil d’Oran. Il choisit deux témoins : Edouard Bollard, 43 ans, négociant, et Sigurd Kuhlman, 44 ans, courtier maritime. Tous deux domiciliés à Oran, tous deux membres du même cercle.

On ne choisit pas ses témoins de naissance à la légère. Ce sont des proches, des gens de confiance. Sigurd est à la fois le cousin-par-alliance de la mère de l’enfant et le voisin de son père. Il est l’évidence même.

Acte de naissance de Louis Ovar Néron à Oran le 16 février 1880. Sigurd Kuhlman signe comme principal témoin.
Victor à Tunis, les Néron aussi (1886–1887)

La coïncidence suivante est encore plus saisissante.

Victor Kuhlman (1865-1892). Collection personnelle de l’auteur.

Victor Kuhlman (25 janvier 1865 – 8 décembre 1892), fils aîné de Sigurd et Louise, grand (1m81), aux yeux bleus, commis courtier comme son père, s’engage volontairement dans l’armée à 19 ans en 1884. Son dossier militaire est formel : à partir de novembre 1886, il est autorisé à résider en Tunisie jusqu’au 8 septembre 1887, son domicile officiellement enregistré à Tunis. Or c’est précisément cette même période, milieu des années 1880, que les Néron émigrent en Tunisie, entre Béja et Tunis. Joseph Eugène, représentant de commerce, et Euphémie croisent certainement dans les rues de Tunis ce jeune homme qu’ils connaissent depuis Oran.

Après son séjour tunisien, Victor rentre à Oran, reprend le travail aux côtés de son père, puis rejoint la ferme familiale de Bourkika où son frère Georges gère la propriété. Il y décède le 8 décembre 1892, à seulement 27 ans.

Georges épouse une demi-sœur d’Euphémie (1893)

L’année suivante, en 1893, Georges Kuhlman épouse à Marengo Ida Zoé Beauvais, fille de Michel Eugène Beauvais de son second mariage avec Mathilde Zaepffel. Ida Zoé est la demi-sœur d’Euphémie. Il n’y a pas ici de consanguinité au sens strict : Georges a du sang Chapotin par sa mère Louise, mais Ida Zoé tient son sang de son père Beauvais et de sa mère Zaepffel, pas d’Eulalie Chapotin, première épouse de Michel Eugène. Ils ne partagent aucun ancêtre commun. Mais c’est un mariage profondément endogame : Georges épouse la fille de l’homme dont sa mère était la belle-sœur. Dans le petit monde colonial de Marengo, ces unions au sein des mêmes cercles familiaux étaient courantes, presque naturelles. Les deux lignées, déjà cousines par les Chapotin, s’en trouvent resserrées encore davantage.

Zoé Ida Beauvais (1877-1919). Collection personnelle de l’auteur.
Euphémie Beauvais (1854-1915). Collection personnelle de l’auteur.
Le tableau offert à Louis Ovar (~1890)

Vers 1890, Georges et Louis Ovar entretiennent une vraie relation de cousins. La preuve en est ce geste simple : Georges peint une rue d’Alger et l’offre à son cousin Louis Ovar. Personne dans la famille ne savait que Georges peignait, un talent entièrement oublié, que seule la découverte de ce tableau a révélé, cent trente ans plus tard.

Georges suit Louis Ovar au Maroc (vers 1919–1923)

La Grande Guerre passée, Georges Kuhlman se retrouve seul. Sa femme Ida Zoé est décédée en 1919. Vers 1919-1923, il prend une décision radicale : il part pour le Maroc, à Kénitra (Port-Lyautey). Ce choix n’est pas anodin. Son cousin Louis Ovar Néron, héros des Dardanelles, décoré de la Croix de guerre avec palme, cité à l’ordre de la Légion d’honneur, avait lui aussi fait le choix du Maroc, où il exerçait la fonction de Procureur général à Rabat. Comme le note kuhlmansaga.com, cette présence familiale « a pu jouer un rôle, en offrant à Georges à la fois un point d’appui, un exemple de réussite et peut-être même une possibilité de relais au moment de tenter de se relancer. »

Deux cousins issus des deux familles Chapotin de Marengo, l’un magistrat, l’autre colon à la recherche de nouveaux horizons, se retrouvent au Maroc, à quelques kilomètres l’un de l’autre.

La découverte, cent cinquante ans plus tard

Et puis, bien après la mort des uns et des autres, la boucle se referme.

Dans les archives de Dominique Néron se trouvent le tableau de Georges, une photo de Louis Ovar jeune annotée de son nom, et une photo de Georges enfant, sans aucune indication. De l’autre côté, dans l’album familial Kuhlman, figurait la même photo de Louis Ovar, mais sans identification, visage anonyme que personne ne savait nommer et la même photo de Georges, cette fois annotée.

Georges Kuhlman (1872-après 1923). Collection personnelle de l’auteur.
Louis Ovar Néron (1880-1950). Collection personnelle de l’auteur.

Chaque famille avait donc conservé sans le savoir une image de l’autre. Et chacune avait oublié de nommer ce qu’elle possédait, précisément là où l’autre avait gardé la mémoire. C’est la confrontation des deux albums qui a tout révélé : les Néron ont nommé Louis Ovar pour les Kuhlman. Les Kuhlman ont nommé Georges pour les Néron. La même photo, de chaque côté d’une histoire partagée et oubliée.

Ce que ces croisements nous disent

L’histoire des Kuhlman et des Néron n’est pas une série de coïncidences. C’est le portrait d’un monde, celui de la communauté européenne d’Algérie française où les familles se connaissent, se marient, se retrouvent de ville en ville, de rive en rive, sur plusieurs générations. Les Chapotin de Marengo ont engendré deux branches qui ont voyagé ensemble sans toujours le savoir, d’Oran à Tunis, de Tunis à Bourkika, de Bourkika au Maroc.

Un tableau et des photographies oubliés. Des actes de naissance, des dossiers militaires, quelques lettres … et voilà que cent cinquante ans d’histoire familiale reprennent petit à petit tout leur sens.

Sources : actes d’état civil de Marengo, Oran et Tunis ; actes de naissance des enfants Kuhlman ; acte de mariage Bollard-Chauvin (Mostaganem, 1865) ; acte de décès d’Edouard Bollard (Oran, 1894) ; dossier militaire de Victor Kuhlman (ANOM, Aix-en-Provence) ; kuhlmansaga.com ; marengodafrique.fr ; collection personnelle de Dominique Néron.

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Une réflexion sur « Les vrais liens entre les Kuhlman et les Néron »

  1. Hello
    J’ai lu avec intérêt cet article et j’aime bien le tableau (mais je le suis un peu perdue dans la généalogie)
    Intérêt pour les lignées qui se croisent
    Je ne suis pas tjs assidue mais lectrice du dimanche matin 🙂

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