Quand la République répare ses dettes

Les victimes du 2 décembre touchent leurs indemnités en Algérie (1882-1883)

Lettre adressée à Auguste Minjaud, interné politique à Boufarik. Datée du 4 juin 1853. Dans cette lettre, la mère conseille à son fils de solliciter une clémence et faire amende honorable. On sait que cela n’arrivera jamais. Collection personnelle de l’auteur.

Trente ans après le coup de force du 2 décembre 1851, la IIIe République naissante décida enfin de solder ses comptes avec l’histoire. La loi du 30 juillet 1881, dite de « réparation nationale », alloua une pension ou une rente viagère aux citoyens français victimes du renversement de la Deuxième République par Louis-Napoléon Bonaparte, ainsi qu’aux victimes de la loi de sûreté générale du 27 février 1858, texte répressif promulgué au lendemain de l’attentat d’Orsini contre Napoléon III, qui avait encore durci les libertés publiques. Si les intéressés étaient décédés, leurs veuves non remariées, leurs ascendants ou descendants au premier degré pouvaient faire valoir leurs droits. Environ 25 000 dossiers furent déposés à travers la France et ses colonies.

Un coup d’État, vraiment ?

La question mérite d’être posée, car la réponse est plus nuancée qu’il n’y paraît. Techniquement, le 2 décembre 1851 en est bien un : Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République élu, dissout illégalement l’Assemblée nationale, fait arrêter dans la nuit les principaux opposants, mobilise l’armée pour occuper Paris et s’empare des pleins pouvoirs en violant la Constitution qu’il avait pourtant juré de défendre.

Première liste publiée par le Petit Colon Algérien. 30 septembre 1882.

Mais le contexte complique le tableau. La Constitution de 1848 lui interdisait de se représenter à la présidence, et l’Assemblée, dominée par les monarchistes, avait refusé de réviser cet article. Cette même Assemblée avait par ailleurs voté en mai 1850 la loi du 31 mai, supprimant le suffrage universel masculin par une condition de résidence de trois ans, éliminant d’un trait trois millions d’électeurs, souvent ouvriers et républicains. Louis-Napoléon avait alors joué le rôle du défenseur du suffrage universel contre une chambre réactionnaire. Après son coup de force, le plébiscite du 20 décembre 1851 recueillit 7,5 millions de « oui » contre 640 000 « non » : la France rurale et populaire approuva massivement, soit par adhésion réelle à l’héritier de l’Empereur, soit par lassitude des querelles parlementaires. Victor Hugo, exilé, forgea le terme méprisant de Napoléon le Petit. Mais Hugo était dans le camp des vaincus. Il vaut donc mieux parler d’un coup de force dans une République déjà fragilisée, plutôt que d’un simple putsch militaire.

Ce qui s’était passé, et pourquoi il fallut trente ans
2 février 1883.

Dans les jours qui suivirent, la répression fut rapide et brutale. Des milliers de républicains furent arrêtés : élus, militants, simples paysans qui avaient pris les armes dans le Midi ou le centre du pays pour défendre la Constitution. Au total, 26 848 individus furent poursuivis devant des commissions mixtes, tribunaux d’exception composés de militaires et de préfets, sans jury ni débat contradictoire. Les peines allèrent de la surveillance policière à la déportation en Algérie ou en Guyane, en passant par l’exil contraint hors de France.

Pourquoi fallut-il attendre trente ans pour les indemniser ? Parce que pendant dix-neuf ans, le Second Empire rendit toute réhabilitation impossible. Et parce que la IIIe République elle-même, proclamée en 1870 sur les décombres de Sedan, mit du temps à se consolider suffisamment pour oser rouvrir ce dossier. La loi de 1881 fut votée dans un contexte d’affirmation républicaine, la même année que la loi sur la liberté de la presse et celle sur les réunions publiques.

7 février 1883.

Mais la loi posait une condition fondamentale : pour toucher une pension, il fallait prouver qu’on avait été poursuivi, condamné ou frappé à cause du 2 décembre ou de la loi de sûreté de 1858. Figurer sur ces listes n’était donc pas anodin : c’était l’équivalent d’un certificat officiel d’opposition à Napoléon III. À l’inverse, les familles dont aucun membre n’apparaît dans ces colonnes pouvaient s’en accommoder de deux façons : soit leurs ancêtres avaient traversé le Second Empire sans heurts, soit ils avaient subi des persécutions sans jamais déposer de dossier, faute d’information, de moyens ou simplement de volonté de remuer le passé. Le silence des listes ne signifie donc pas nécessairement l’adhésion. Mais l’inscription, elle, signifie bien quelque chose.

Les transportés de Bourkika : une population à ne pas confondre avec les pionniers de Marengo

Il est ici essentiel de ne pas mélanger deux populations très différentes. Les fondateurs de Marengo en 1848 étaient des colons volontaires, recrutés en France dans le cadre du grand programme de colonisation de la IIe République, arrivés avant le coup d’État. Leur histoire est celle du défrichement, du choléra, de la construction d’un village au prix d’un sacrifice humain considérable.

Les transportés du 2 décembre forment une tout autre histoire. Environ 6 200 républicains furent expédiés en Algérie par convois maritimes depuis Sète ou Toulon, parfois enchaînés pour le trajet. À leur arrivée, ceux qui exerçaient une profession agricole étaient précisément dirigés vers Bourkika et ses environs, pour y travailler la terre sous surveillance militaire. Les documents de l’époque sont explicites : « Des cultivateurs ou exerçant une profession annexe sont envoyés à Bourkika et peupleront ensuite Aïn Benian et Aïn Sultan. » Ce n’était donc pas une colonisation : c’était une peine, déguisée en mise au travail.

Après les amnisties progressives, notamment celle de 1859, une partie de ces hommes choisit de rester en Algérie plutôt que de rentrer dans une France qui les avait expulsés. Ils s’installèrent dans la région, certains à Bourkika même, d’autres dans les villages alentour, dont Marengo. C’est là toute la subtilité de ces listes d’indemnités : quand on y voit en 1882-1883 des noms rattachés à Marengo, il s’agit en réalité de ces anciens déportés ou de leurs veuves, des gens enracinés de force dans la Mitidja, qui avaient refait leur vie sur place après avoir tout perdu en métropole.

Des noms dans les colonnes du Petit Colon

Lorsque les listes d’attribution des pensions commencèrent à paraître dans le Bulletin des Lois puis à être reprises par la presse locale, notamment Le Petit Colon d’Alger, les noms de résidents établis autour de Marengo apparurent parmi les bénéficiaires.

Le 28 septembre 1882, Le Petit Colon publiait en « Dernière Heure » un premier relevé des pensions accordées aux victimes du 2 décembre en Algérie, avec notamment Jeauvain à Marengo (800 francs). Le 2 février 1883, une nouvelle liste faisait apparaître Vve Bourgeois à Marengo (600 francs). Le 7 février 1883, une troisième livraison confirmait Fossé, Vve Bourgeois, Marengo (600 francs). Ces veuves et ces hommes n’étaient vraisemblablement pas des pionniers de 1848 : c’étaient les héritiers d’une autre histoire, celle des républicains punis, déracinés de force, qui avaient fini par s’ancrer dans la même plaine.

Pour les insurgés de base, la loi prévoyait une pension annuelle de 100 francs, soit environ un mois et demi de salaire d’un ouvrier non qualifié. Un geste symbolique autant que matériel, trente ans après les faits.

Lemoine contre Maglaive, Néron et Beauvais

En tête des listes du 30 septembre 1882 apparaissait un certain Lemoine, ex-avoué à Alger, indemnisé à hauteur de 1 200 francs, soit l’équivalent d’une année de salaire ouvrier, la pension la plus élevée mentionnée dans ce relevé. Sa singularité : il était l’auteur d’un pamphlet contre Maglaive, Néron et Beauvais. Les tensions politiques de l’époque napoléonienne avaient engendré bien des querelles et des règlements de comptes qui resurgissaient, trente ans plus tard, au détour des colonnes du Bulletin des Lois. Pour aller plus loin lire : « les opinions politiques de Michel Eugène Beauvais« .

Une mémoire tardive mais officielle

Ces listes publiées dans la presse coloniale entre 1882 et 1883 constituent aujourd’hui des sources précieuses pour les généalogistes et les historiens de la colonisation : elles révèlent non seulement des engagements politiques enfouis, mais aussi les trajectoires de ces hommes et de ces femmes que la répression avait jetés en Algérie contre leur gré, et qui y avaient construit, à leur manière, une vie nouvelle. Ils n’étaient pas les pionniers volontaires de Marengo. Mais ils étaient, eux aussi, des bâtisseurs de la Mitidja, porteurs d’une histoire que la République finit, au bout de trois décennies, par reconnaître.

Sources : Le Petit Colon, 28 septembre 1882 ; Bulletin des Lois, listes des 2 et 7 février 1883 ; loi du 30 juillet 1881, dite de réparation nationale ; Barbier, Michel, « Les transportés en Algérie de décembre 1851 dans le Languedoc-Roussillon », Généalogie Algérie Maroc Tunisie, n° 41, 1993 ; Devos, Denise, « La loi de réparation nationale du 30 juillet 1881 », Revue d’histoire du XIXe siècle, 1985.

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