Le comptoir d’escompte de Marengo

La banque des colons de la Mitidja.

Carte postale de Marengo, fin XIXe siècle. Le bassin et le comptoir d’escompte. Collection personnelle de l’auteur.

Sur cette carte postale, une des plus communes de Marengo on peut distinguer le plan d’eau d’abord, avec sa placette et juste derrière, l’édifice aux persiennes closes qui abritait le comptoir d’escompte. Ce comptoir discret fut, pendant plus de quatre-vingts ans, le cœur financier de la Mitidja occidentale, la maison où les colons portaient leurs traites de vendange, où les négociants de tabac allaient chercher leur trésorerie, et qui aida ce village né des convois de 1848 une capitale de canton comptant, en 1958, cinq banques.

Mais Qu’est-ce qu’un comptoir d’escompte ?

L’escompte est l’opération la plus ancienne du métier de banquier. Le cultivateur ou le commerçant qui détient une traite, cette promesse de paiement signée par son acheteur, payable à trois ou six mois, peut la porter à sa banque avant l’échéance : la banque lui verse immédiatement le montant, moins un intérêt et une commission, et encaisse l’effet à terme. L’escompte, c’est donc transformer en trésorerie immédiate le crédit que l’on s’accorde entre gens de confiance. Le « comptoir » d’escompte est la maison qui fait ce métier : une banque locale de crédit à court terme, au service du négoce et des récoltes.

Au XIXe siècle, la formule naquit dans l’urgence. Après la crise de 1847, qui avait ruiné plus de huit cents établissements bancaires, et la révolution de février 1848, le crédit était paralysé : chacun exigeait d’être payé comptant, plus personne n’escomptait les traites. Le gouvernement provisoire de la République créa alors, par décret, des comptoirs d’escompte dans chaque département — soixante-six au total, dont le Comptoir national d’escompte de Paris — où l’État, les municipalités et les milieux d’affaires mettaient leurs fonds en commun pour débloquer la machine. La loi de 1853 permit à ces comptoirs de devenir des sociétés privées ; onze suivirent cette voie, dont celui de Paris, qui devint l’une des premières banques françaises à s’implanter dans le monde.

Une autre vue du Comptoir d’escompte de Marengo, vers 1880. Collection personnelle de l’auteur.
La vague algérienne et l’homme du Sig

L’Algérie des années 1880 eut sa propre floraison. Autour de 1878-1882, une dizaine de petits comptoirs d’escompte virent le jour dans les centres de colonisation : Mascara, Médéa, Relizane, Sidi-bel-Abbès, Dellys, Tizi-Ouzou… et Marengo. Leur raison d’être était simple : la colonisation de peuplement avait besoin d’argent frais, et les grandes banques d’Alger ne descendaient pas volontiers dans les campagnes. Ces comptoirs de village vivaient des avances de la Banque d’Algérie, jusqu’à 300 000 francs et du capital des notables du cru. Ils escomptaient les traites des négociants de grains, avançaient les fonds de vendanges, suivaient les récoltes de tabac et, plus tard, les orangeraies plantées après 1920.

Derrière cette floraison, un homme : Alfred Grivel. Né en 1818 dans le Pas-de-Calais, installé à Saint-Denis-du-Sig, dans la plaine du Sig oranaise, où il fonde une famille dès les années 1850, ce propriétaire-financier présidait le syndicat des eaux de la colonie viticole. C’est lui que le Journal de l’agriculture créditait, en 1885, d’avoir été « le promoteur des comptoirs d’escompte » algériens ; c’est « en qualité de directeur du comptoir d’escompte » — celui du Sig — qu’il fut fait chevalier de la Légion d’honneur par décret du 7 juillet 1885. De l’Oranie au Tell, c’est lui qui essaima la formule de la banque de village, jusqu’à la Mitidja.

La naissance à Marengo

Le Comptoir d’escompte de Marengo fut constitué en société anonyme le 16 octobre 1879. Un capital modeste modeste d’abord (500 000 francs, en 500 actions nominatives de 1 000 francs) , libérées de moitié avec un objectif clairement défini à savoir « toutes opérations de banque ».

La banque des notables

Ce qui fait le charme de cette petite banque, c’est que le comptoir appartenait aux propriétaires du canton, aux hommes qui connaissaient chaque carré de vigne de la Mitidja occidentale. À la tête des bureaux, le premier directeur : Charles-Étienne Jougla. Né vers 1838 à Tourouzelle, dans l’Aude, fils d’Étienne Jougla et de Charlotte Roux, il avait épousé Anna Perramond et dirigea le comptoir pendant deux décennies au moins, de 1882 à sa mort, survenue à Marengo le 16 mai 1901, à l’âge de 63 ans.

Ce n’était pas un inconnu dans la Mitidja : les Jougla s’étaient installés aux fermes de Bou Yersen, sur les terres mêmes que Michel Eugène Beauvais avait patiemment organisées de 1875 à 1878. Mais Jougla deviendra néanmoins un féroce adversaire politique du personnage principal de ce site.

Les chevaliers du coffre-fort …

Une nuit de mars 1882 l’avait déjà rendu célèbre dans la petite ville. Le Radical algérien du 25 mars racontait, sous la signature de « Stimulus », la visite des « chevaliers du coffre-fort » au domicile du directeur : vers trois heures du matin, des malfaiteurs « que l’on suppose Européens » scièrent six lames de persienne, forèrent une porte au vilebrequin, escaladèrent une baie par le jardin et se retrouvèrent enfin devant le coffre-fort, « fermé et solidement scellé à un mur épais ». M. Jougla, « un peu dur d’oreilles », le « bonnet de coton enfoncé jusque sur les yeux », ronflait à quelques pas de là ; il fallut les « aboiements réitérés et furieux » du chien pour l’arracher à son sommeil. Revolver en main, il lâcha l’animal sur les voleurs, repartis « par où ils étaient venus » — il y avait pourtant ce soir-là quinze mille francs en caisse. « Marengo, concluait le correspondant, est devenu un centre important où tous les services sont représentés » ; il réclamait pour la petite ville un commissariat de police.

Le directeur répliqua d’ailleurs lui-même, par une lettre publiée dans le numéro du 8 avril. « À entendre ce Monsieur, écrivait-il au gérant du journal, les voleurs, parfaitement tranquilles grâce à mon profond sommeil, à mon bonnet de coton (en train de devenir légendaire), et à ma surdité qui m’oblige à tenir mon conduit auditif constamment muni de ses deux acoustiques (chacun sait ça)… » Non, protestait-il : les malfaiteurs « avaient à peine eu le temps d’entrer » dans son bureau, et les aboiements de sa chienne l’avaient éveillé juste à temps — il signait simplement : C. Jougla, directeur du Comptoir d’escompte de Marengo. Le bonnet de coton, lui, était déjà entré dans la légende.

La banque des colons

La banque prospéra dès l’origine, et la presse coloniale s’en fit l’écho. Pour Le Petit Colon algérien, ces banques locales étaient « les seules qui puissent d’une façon sérieuse démocratiser le crédit en Algérie en le mettant réellement à la portée des petits négociants de l’intérieur et des colons ». En mai 1882, le journal publiait les chiffres du deuxième exercice du comptoir de Marengo : avec son modeste capital réalisé de 20 000 francs, la petite banque escompta dans la seule année 1881 plus de 344 000 francs d’effets et recouvra environ 380 000 francs — « un magnifique résultat » —, pour un bénéfice de 12,5 % du capital versé, dont 7 % distribués aux actionnaires et 4,5 % portés en réserve. Et 1881, notait-on, « peut être considérée comme une mauvaise année » ! Que chaque chef-lieu de canton s’organise de même, concluait le journal, « et bientôt l’Algérie cessera d’être rongée par l’usure ! » De quoi financer les vendanges, les séchoirs de tabac et, après 1920, les orangeraies qui changeaient le visage de la plaine. En 1958, Marengo — 12 900 habitants, un collège, un hôpital, un tribunal — comptait cinq banques : la petite capitale régionale du Chenoua n’avait plus rien à envier aux sous-préfectures.

Ce qu’il en est aujourd’hui

De ces comptoirs de village, il ne reste que des cartes postales et des lignes dans les annuaires financiers coloniaux. La concentration bancaire du XXe siècle, puis l’indépendance et l’algérianisation du système bancaire après 1962, effacèrent les dernières enseignes. Marengo est devenue Hadjout ; du comptoir, seul subsiste le souvenir, figé près du bassin sur les cartes postales de la fin du XIXe siècle.

Leur grand modèle parisien, lui, a connu un autre destin : le Comptoir national d’escompte de Paris fusionna en 1966 avec la Banque nationale pour le commerce et l’industrie pour donner naissance à la Banque nationale de Paris — l’actuel groupe BNP Paribas. Et le métier, lui, n’a pas disparu : l’escompte commercial demeure une technique de trésorerie proposée par toutes les banques, et la Banque d’Algérie pratique toujours le réescompte comme instrument de sa politique monétaire.

Et dans le monde de l’industrie et des d’affaires d’aujourd’hui, on ne dit plus « escompte » mais « factoring »…

Sources
  • Annuaire des valeurs de l’Afrique du Nord 1926-1927, Crédit foncier d’Algérie et de Tunisie (dossier « Comptoir d’escompte de Marengo », via entreprises-coloniales.fr).
  • Acte de décès de Charles-Étienne Jougla, état civil de Marengo, 16 mai 1901 (archives de l’auteur) ; faire-part dans La Dépêche algérienne, 18 mai 1901.
  • Le Radical algérien, 25 mars 1882 (tentative de cambriolage chez M. Jougla) et 8 avril 1882 (lettre de rectification de C. Jougla), archives de l’auteur.
  • Le Petit Colon algérien, 12 mai 1882 (résultats du deuxième exercice, archives de l’auteur).
  • Journal de l’agriculture, 1885 (Légion d’honneur du 7 juillet 1885 : A. Grivel, « promoteur des comptoirs d’escompte »).
  • Bulletin officiel de l’Exposition universelle de 1889 (M. de Malglaive, propriétaire à Marengo).
  • Charles-Robert Ageron, Histoire de l’Algérie contemporaine, t. II, PUF, 1979.
  • BNP Paribas, histoire du Comptoir national d’escompte de Paris (1848-1966).

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