14 décembre 1886 : quand la voirie départementale devient l’ennemi des colons
Sept kilomètres impraticables
En décembre 1886, un abonné de Tipaza pousse un coup de gueule dans la presse locale. Son sujet : les 7 derniers kilomètres de la route n°1, celle qui relie Alger à Mostaganem en suivant le littoral, desservant Castiglione et Bérard avant d’atteindre Tipaza. Cette portion de route est, écrit-il, « complètement impraticable ». Ce ne sont pas des mots en l’air, les faits qui suivent le prouvent avec une précision cruelle.

Une semaine noire sur la route de Marengo
Mercredi 8 décembre. Le sieur Caméra, marchand de chevaux à Alger, s’engage sur la route avec les bêtes qu’il doit conduire au marché de Marengo. Il s’embourbe si profondément que pour dégager sa voiture, il doit employer les mules qu’il conduit au marché. Résultat : il n’arrive pas à Marengo à temps. Ses affaires sont perdues pour la journée. Quelques instants plus tard, c’est au tour du sieur Charles Douillot, de Boufarick, de se retrouver dans la même situation. Il ne s’en sort qu’avec l’aide du sieur Caméra, encore là.

Un peu plus tard dans la journée, une calèche d’Alger, numéro 123, conduite par le nommé Manuel Mamin, s’engage à son tour sur cette portion maudite. Elle ne s’en extirpe qu’avec l’aide de 4 bœufs attelés devant les chevaux, le timon brisé et l’avant-train forcé.
10 décembre. Cette fois, c’est une voiture de comestibles attelée de 3 chevaux, appartenant à M. Navarro, épicier à Boufarick, qui s’enlise. Il faudra 6 bœufs et 1 mulet de renfort pour l’en sortir.
La voirie connaît le problème et s’y embourbe elle-même
Le comble de l’histoire ? Ce même mercredi 8 décembre, l’agent voyer de la circonscription de Marengo, l’agent de la voirie départementale lui-même, parcourait cette route dans le cadre de ses fonctions. Il s’embourba à son tour.
L’auteur de l’article ne manque pas de le relever avec ironie : la voirie départementale « connaît très bien cette situation, puisque le même jour l’agent voyer parcourait cette route, s’y embourbait à son tour ». Sa suggestion ? Que la voirie ait au moins la décence de poser des écriteaux aux deux extrémités de cette section pour avertir les voyageurs du danger qu’ils couraient à s’y aventurer.

La route, nerf de la vie coloniale
Cet épisode savoureux dit quelque chose d’essentiel sur la réalité quotidienne des colons de la Mitidja en 1886. La route n’est pas un simple outil de déplacement : c’est l’artère vitale de toute l’économie locale. Un marchand de chevaux qui rate le marché de Marengo, un épicier de Boufarick qui ne peut livrer ses comestibles, une calèche bloquée dans la boue, ce sont des journées de travail perdues, des contrats manqués, de l’argent qui ne rentre pas.
Le marché de Marengo, situé en sortie de village sur la route de Bourkika, était le point de convergence de toute la région. Y arriver à temps n’était pas une option, c’était une nécessité. Et quand 7 kilomètres de route départementale suffisent à paralyser les échanges d’un canton entier, la colère des abonnés du journal se comprend parfaitement.

Source : presse locale, 14 décembre 1886.
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