- Maire de Marengo de 1870 à 1886
- Adjoint faisant office de Maire de 1867 à 1870
- Conseiller municipal de 1857 à 1892
- Premier Suppléant du Juge de Paix de 1870 à 1892.
A mon arrière-arrière Grand-Père et à tous ces maires et élus municipaux qui essaient de faire leur travail pour le bien de la communauté.
(9/9) La vie politique en Algérie de 1830 à 1900.
Au cours de mes recherches sur la petite ville de Marengo en Algérie, je me suis souvent posé la question de la réelle appartenance politique de mon ancêtre. C’est le fruit de ma réflexion que je livre ici dans un chapitre qui clôt la série concernant la vie politique en Algérie de 1830 à 1900.
Sources : Cet article s’appuie sur un corpus de sources d’époque numérisées et d’archives officielles : articles du journal « Le Petit Colon Algérien » (1881-1896), de « La Dépêche Algérienne », du « Tell » de Blida, du « Radical Algérien », de « L’Union Africaine » et de « La Démocratie » ; le pamphlet d’un opposant politique (Henri Lemoine – 1881 ; le dossier de magistrat de Michel Eugène Beauvais conservé aux Archives Nationales de France (correspondances avec le Garde des Sceaux, lettres du Procureur Général Jules de Mailley et du Premier Président de la Cour d’Appel d’Alger, 1888) ; ainsi que la tradition orale familiale transmise par Suzanne Kuhlman et Lucien Diego Laude, mon père.
Introduction : Un homme à contre-courant de son temps
Reconstituer les convictions politiques d’un homme du XIXe siècle depuis nos lunettes du XXIe siècle est un exercice périlleux. Le vocabulaire a changé, les camps se sont déplacés, et ce que l’on entendait par « radical » en 1875 n’a que peu à voir avec ce que ce mot évoque aujourd’hui. Ajoutons à cela la brutalité des échanges politiques de l’époque — où s’asseoir à côté du curé lors d’une cérémonie de village pouvait valoir l’étiquette infamante de « clérical » —, et l’on comprend toute la difficulté de l’exercice. Michel Eugène Beauvais, maire de Marengo de 1870 à 1886, est de ces hommes que l’histoire locale a failli oublier, mais que les journaux d’Algérie de son temps ont heureusement immortalisé. À travers ses discours, ses actes, ses soutiens et ses détracteurs, se dessine le portrait d’un homme politique singulier : républicain dans l’âme, radical dans la rhétorique, pragmatique dans les actes, et finalement modéré par tempérament. Mais derrière cette image se cache une réalité plus complexe et plus surprenante : cet homme qui criait « Vive la République Radicale ! » était aussi, par ses amitiés et sa famille, profondément ancré dans un réseau orléaniste.
L’enfant de l’Empire : un républicain nommé par Napoléon III
Il convient de commencer par ce que l’on oublie trop facilement : Michel Eugène Beauvais n’a pas toujours été en rupture avec le pouvoir en place. Loin de là.
Arrivé en Algérie avant mars 1851, il débute comme boulanger à Zurich puis à Marengo, obtient une concession en 1852 qui deviendra propriété pleine en 1855. C’est sous le Second Empire qu’il commence sa vie publique : le 31 décembre 1856, à l’âge de trente ans, il est nommé conseiller municipal de Marengo — nommé, et non élu, car à cette époque les conseillers municipaux sont désignés par le pouvoir central. On ne choisit pas ses conseillers, on les choisit pour vous, et Beauvais en fait partie. Ce qui n’est pas anodin.
En 1865, lors de la visite de l’Empereur Napoléon III en Algérie — consécutive au soulèvement des Flittas et à la politique du « Royaume Arabe » qui semait le trouble parmi les colons —, Michel Eugène Beauvais est reçu en tant que conseiller municipal. Il rencontre l’Empereur en personne. Cette audience est un marqueur social et politique fort : on ne présente pas à Napoléon III ses adversaires. Beauvais était, à ce moment-là, un homme du régime, ou du moins un notable que le régime avait choisi et honorait.
En 1865-1866, il devient adjoint au Maire, faisant fonction de Maire. C’est en cette qualité qu’il gère les catastrophes successives qui frappent la région : tremblements de terre, invasion de sauterelles, choléra et typhus. Il organise alors avec le Docteur Garny les ambulances pour recevoir les malades. Ces crises lui forgent un caractère et une réputation d’homme de terrain, capable d’assumer l’urgence sans défaillir.
Michel Eugène Beauvais ne pouvait donc pas être totalement anti-Empire. Nommé par le système impérial, distingué par l’Empereur lui-même, il avait prospéré sous ce régime. Sa fortune, jugée « assez considérable » en 1870 par le Procureur Général — « il fait pour 200 000 francs d’affaires par an et possède plus de 50 000 francs d’immeubles à Marengo » —, avait en partie été bâtie dans ce contexte. Son républicanisme ultérieur, réel et sincère, ne doit pas faire oublier ces premières années de coexistence tranquille avec l’Empire. On peut noter également que son nom n’est nullement mentionné dans les diverses commissions d’enquête parlementaires ayant trait à ce que l’on a appelé « La Commune d’Alger » ce qui n’est pas le cas de bon nombre de ses collègues de l’époque comme les maires de Mascara, Alger bien sûr, Bône ou encore Cherchell (son beau-frère Ovar Laffite) qui participèrent à la tentative de soulèvement des colons visant à établir un pouvoir si non détaché de Paris tout au moins civil et non plus militaire (voir par ailleurs).
L’ombre de Malglaive et la question orléaniste
Pour comprendre les ambiguïtés politiques de Michel Eugène, il faut impérativement parler d’un homme qui, sans jamais avoir occupé de fonction municipale, a dominé la scène locale de Marengo pendant quatre décennies : le Capitaine Victor Esprit de Malglaive, fondateur de la colonie. De Malglaive était orléaniste — c’est-à-dire partisan de la monarchie constitutionnelle des Orléans, héritiers de Louis-Philippe. Cette famille politique, à mi-chemin entre la légitimité dynastique et les valeurs libérales, représentait une « droite modérée » avant l’heure, profondément catholique, attachée à l’ordre, à la propriété et à une certaine idée de la France. Le pamphlet d’Henri Lemoine (1881) révèle durement la relation entre de Malglaive et Beauvais :
« Monsieur Beauvais, boulanger et marchand de comestibles, débiteur hypothécaire de Malglaive et complètement à sa discrétion, fut on ne sait par quelque influence nommé maire. »
La formule est cruelle, mais elle dit quelque chose d’essentiel : Beauvais devait de l’argent à de Malglaive. De Malglaive possédait la banque locale, la caisse de prêts et d’escompte, et pratiquait un taux d’intérêt de 12% par an. Il avait prêté à de nombreux colons, dont Beauvais. Ce lien financier était-il aussi un lien politique ? Lemoine l’affirme sans ambages. Mais la connexion orléaniste ne s’arrêtait pas là. Elle entrait dans la famille même de Michel Eugène par la figure de Néron père — avoué et homme de confiance de de Malglaive — dont le fils, Eugène Néron fils, épousa Louise Euphémie, la fille de Michel Eugène et d’Eulalie Chapotin. Son gendre était donc le fils du bras droit de l’orléaniste de Malglaive. Ces trois hommes — de Malglaive, Beauvais et Néron — ont littéralement « fait la pluie et le beau temps à Marengo de la création du village jusqu’à la fin des années 1880, soit pendant près de quarante ans. » Ce triumvirat informel explique beaucoup : la longévité politique de Beauvais, sa capacité à traverser les régimes, mais aussi la méfiance profonde que lui vouaient les républicains radicaux de stricte obédience. Le document signale par ailleurs un épisode révélateur : en janvier 1889, le journal orléaniste « L’Union Africaine » fait distribuer avec son édition des portraits du Comte de Paris — Louis-Philippe Albert d’Orléans, prétendant au trône. Le nouveau maire Méluret tente de faire saisir ces portraits, criant à l’illégalité. Ce réflexe extrémiste illustre à quel point la question orléaniste restait vive à Marengo, même après le départ de Beauvais. Et l’on comprend mieux pourquoi ce dernier, ami de Malglaive l’orléaniste, suscitait autant de suspicion de la part des radicaux.
La République, enfin : un engagement sincère mais contrasté
La chute de l’Empire après Sedan en 1870 redistribue les cartes. Marengo devient commune de plein exercice, et Michel Eugène Beauvais est nommé Maire à part entière par le nouveau gouvernement républicain — toujours nommé, donc, non élu. Il faudra attendre la loi du 5 avril 1884 pour que les maires soient enfin élus par leurs conseils municipaux, et Michel Eugène Beauvais sera le premier maire élu de Marengo. Sa nomination en pleine insurrection de 1871 est révélatrice. La tribu des Beni-Menaceur, soulevée dans l’ouest de la Mitidja, menace les villages de la région. Beauvais organise la défense militaire de Marengo, Bourkika et Tipaza, établit des ambulances pour les soldats blessés, ravitaille les colons de Zurich encerclés. Le lieutenant-colonel Désandré — plus tard promu général — et le procureur Colonna d’Ornano seront témoins de sa conduite. Ce n’est pas le comportement d’un idéologue, mais d’un homme d’action profondément attaché à sa terre d’adoption.
Il travaille aussi étroitement avec Maurice de Malglaive, fils du Capitaine, devenu Président du Conseil Général, pour obtenir la construction du chemin de fer à voie étroite entre El-Affroun, Bourkika, Marengo, Nador et Cherchell. Ce projet qui lui tient à cœur et qui durera plus de dix ans de batailles administratives dit tout de Beauvais : il pragmatise, il construit, il s’allie à qui peut l’aider — qu’il soit orléaniste, républicain ou militaire. En janvier 1871, il est nommé deuxième Suppléant de la Justice de Paix de Marengo puis premier Suppléant deux ans plus tard. Le 27 juin 1871, il prête serment devant Pierre-Jules Doudart de Lagrée au tribunal de première instance de Blida. Ces fonctions de juge suppléant, exercées bénévolement pendant vingt-deux ans, sont l’une des facettes les moins connues mais les plus éclairantes du personnage. Nul signe de radicalisme idéologique ici : juste un sens aigu du service public et de la justice.
Républicain radical ? Les éléments du dossier
C’est dans les années 1880 que les convictions républicaines et laïques de Michel Eugène Beauvais s’affichent le plus clairement, portées par les colonnes du « Petit Colon Algérien » de Charles Marchal.
Le discours de 1882 : une déclaration enflammée
Le 28 juillet 1882, lors de la première remise des prix des écoles de Marengo, Tipaza et Nador, Michel Eugène prend la parole devant un parterre d’enfants, de parents et d’instituteurs. Son discours est d’une clarté idéologique remarquable :
« Son but [celui de l’Assemblée constituante] était de soustraire l’enfant du pauvre, c’est-à-dire l’enfant du peuple, à l’influence du prêtre. […] C’est, vous le voyez, mes chers enfants, à vos instituteurs qu’incombe la noble mission de faire de vous des citoyens. »
Et le maire de conclure, selon le journal :
« Vive la République Radicale ! »
Précision importante : Je doute encore que Beauvais ait réellement prononcé ces derniers mots — ils ont peut-être été ajoutés par un journaliste enthousiaste. Ce doute mérite d’être maintenu. Mais le reste du discours, lui, est authentique. Il est par ailleurs noté qu’à cette occasion, Michel Eugène était assis entre l’instituteur et le curé — détail que ses détracteurs les plus radicaux lui reprocheront amèrement.
1883 : Marengo, « foyer de lumière » laïque.
En mai 1883, le « Petit Colon Algérien » cite Marengo comme exemple en matière de laïcité. La remise des prix de juillet 1883 donne lieu à un nouveau discours du maire :
« La République a pour devise ces trois grands mots qu’il ne faut jamais oublier : Liberté, Égalité, Fraternité. Avec l’ignorance il n’y a pas de liberté, car l’ignorant est à la merci des préjugés qu’il ne peut pas discerner de la vérité. »
Mariages civils et enterrements laïques
Le 7 novembre 1885, le « Petit Colon Algérien » relate un mariage civil célébré à Marengo « sans le concours des frocards » et loue le discours du Maire aux jeunes époux. Dès 1881, les enterrements civils se multiplient à Marengo, et le Maire comme trois conseillers municipaux y participent ostensiblement — 120 personnes au total, un chiffre notable pour une petite ville de colonisation.
Une ouverture marquante : les cours d’arabe à l’école laïque
En février 1884, une cérémonie discrète mais significative se tient à l’école des garçons de Marengo. Mohamed Ali ben Mohamed, interprète judiciaire qui vient de demander sa naturalisation et a quitté ses habits traditionnels pour des habits européens, inaugure des cours de langue arabe pour les élèves — les lundis, mercredis et samedis de 17h à 18h. Plus de quarante grands élèves y assistent dès le premier jour. Dans une colonie où la méfiance envers les « indigènes » était souvent la règle, le Maire de Marengo fait enseigner l’arabe dans son école laïque. C’est une forme de républicanisme ouvert, loin des replis identitaires.
La controverse : clérical ou anticlérical ? Le paradoxe central
Voici le paradoxe central du personnage, et l’une des questions les plus difficiles à trancher. En 1881, Henri Lemoine, opposant politique acharné, publie à ses frais un pamphlet virulent. Or dans ce texte, il qualifie le camp de de Malglaive et Beauvais de « parti économico-clérical » ! Autrement dit, le même Beauvais qui prononce des discours enflammés sur la laïcité est accusé par un républicain historique de 1848 d’être… clérical.
Comment expliquer cette contradiction ? Plusieurs clés de lecture : Premièrement, l’orléanisme de de Malglaive et de Néron impliquait une certaine proximité avec l’Église catholique — l’Orléanisme étant traditionnellement catholique, libéral mais respectueux du clergé. En étant l’ami de de Malglaive et le beau-père du fils de Néron, Beauvais était perçu par les radicaux comme appartenant à ce monde-là, quelles que soient ses déclarations publiques. Deuxièmement, ses détracteurs lui reprochaient de s’asseoir à côté du curé lors des cérémonies publiques — alors même qu’il prêchait la séparation de l’École et de l’Église. Ce comportement, qui relevait pour lui du simple pragmatisme de la vie en communauté, passait pour de l’hypocrisie aux yeux des radicaux doctrinaires. Troisièmement, Lemoine lui-même, âgé de 72 ans au moment de ce pamphlet, écrit avec la bile de ceux qui ont trop longtemps retenu leur venin. Républicain depuis 1848, il avait été « transporté en Algérie » après le coup d’état du 2 décembre 1851. Sa rancœur envers tout ce qui ressemble au réseau de de Malglaive — y compris Beauvais — transparaît à chaque ligne. Son pamphlet est davantage un règlement de comptes qu’une analyse politique.
La vérité est probablement celle-ci : Beauvais était sincèrement anticlérical dans ses convictions profondes, mais proche d’un réseau social, familial et financier à dominante orléaniste qui rendait ses déclarations ambiguës aux yeux de ses contemporains. Cette tension entre les idées affichées et les réseaux réels est au cœur de l’énigme Beauvais.
La chute : débordé par sa gauche
La loi de 1884 introduit l’élection directe des maires par leurs conseils municipaux. Michel Eugène Beauvais remporte facilement cette première élection démocratique. Mais les années 1885-1886 marquent un tournant brutal. Dans les coulisses du conseil municipal, une dissension se creuse. Des conseillers sortants — Wegler, Simon, Méluret, Jougla — trouvent leur maire trop conciliant, trop proche de l’establishment républicain modéré, trop « Mauguiniste » à leur goût. Il se rapprochait en effet d’Alexandre Mauguin, Maire de Blida et Sénateur, figure emblématique du Républicanisme modéré. En mai 1886, Wegler et Simon écrivent publiquement dans « Le Radical Algérien » pour annoncer qu’ils ne souhaitent plus figurer sur la liste du maire sortant. La défection est consommée.
Le 2 juin 1886, Michel Eugène n’est pas élu Maire par son propre conseil, qui préfère Méluret — décrit plus tard comme un homme sans fortune ni revenus fixes, probablement un homme de paille placé par des propriétaires devenus opposants. La nouvelle municipalité, triomphante, publie dans « Le Radical Algérien » :
« M. Beauvais, l’ancien maire, est resté sur le carreau. Leçon méritée qu’il pourra méditer à loisir, en réfléchissant sur le danger de certaines alliances, unies à la versatilité des opinions publiques. »
L’ironie de l’histoire voudra que cinq ans plus tard, en 1893, Méluret lui-même soit accusé de mauvaise gestion, traité de « renégat » et de « Mauguiniste » par ce même journal — le même qualificatif infamant qu’il avait jadis utilisé contre Beauvais. La cabane s’était retournée sur le chien.
L’année des calomnies (1886-1887)
La défaite électorale ne suffit pas à ses adversaires. De juin 1886 à juin 1887, une campagne de dénigrement systématique est orchestrée contre Michel Eugène Beauvais dans les colonnes du « Radical Algérien ».
Les accusations fusent, toutes plus grotesques les unes que les autres : Vol d’un fusil appartenant à un « indigène », détournement de 120 francs destinés à l’achat de fil barbelé, refus de rendre son écharpe de Maire, confusion entre la mairie et son domicile privé, mauvaise gestion des finances municipales.
Pour chacune de ces accusations, Méluret dépose des plaintes auprès du Procureur Général. Et pour chacune, la réponse est identique. Le Procureur Jules de Mailley écrit sans ambiguïté :
« Je vous prie de faire savoir à Monsieur Méluret qu’il ne sera donné aucune suite à ses accusations reconnues mal fondées et de l’inviter désormais à s’abstenir de les reproduire s’il ne veut pas s’exposer à des poursuites pour dénonciations mensongères. »
En 1887, dans sa note individuelle au Ministère de la Justice, le même Procureur Mailley écrit ces mots qui résument tout :
« Mêlé aux luttes politiques locales, il a des adversaires acharnés mais c’est un honnête homme victime de dénonciations passionnées. »
| Soutien | Nature politique | Ce que cela révèle |
| Victor Esprit de Malglaive | Orléaniste — fondateur de Marengo, banquier local | Lien amical et social fondateur, mais politiquement compromettant |
| Néron père (puis famille Néron) | Orléaniste — avoué et homme de confiance de Malglaive | Lien familial direct : son fils épouse la fille de Michel Eugène |
| Le Petit Colon Algérien (Marchal) | Républicain radical (puis antijuif après 1896) | Alignement avec le radicalisme laïc dans les années 1880 |
| La Dépêche Algérienne | Républicain modéré | Rapprochement progressif vers le centre en fin de mandat |
| Alexandre Mauguin | Républicain modéré, Sénateur de Blida | Évolution assumée vers la modération — lui vaut le sobriquet de « Mauguiniste » |
| Procureur Général Jules de Mailley | Institution républicaine | Légitimité institutionnelle et morale forte |
| Général Désandré (témoignage 1888) | Militaire républicain | Attachement à la défense nationale et à l’ordre |
| Détracteur | Nature de l’opposition | Ce que cela révèle |
| Henri Lemoine (pamphlet 1881) | Républicain radical historique (1848), 72 ans | Accuse Beauvais d’être « économico-clérical » en raison de ses liens avec Malglaive et Néron, les orléanistes |
| Méluret | Radical extrémiste, « ennemi acharné » (Procureur) | Dépassement par la gauche, instrumentalisation politique |
| Le Radical Algérien | Presse radicale-socialiste (antijuive dès 1898) | Beauvais trop modéré, trop « Mauguiniste » |
| Wegler, Simon, Jougla | Anciens conseillers dissidents | Rupture interne au camp républicain local |
L’homme derrière le politique
La lettre que Michel Eugène adresse au Garde des Sceaux en février 1888 pour solliciter un poste de commissaire priseur est un document d’une rare densité humaine. Il y résume lui-même, avec une dignité sans ostentation, trente-neuf années de service à Marengo :
« Il habite à Marengo depuis trente-neuf ans ; il est conseiller municipal depuis trente ans ; il a été Maire ou adjoint pendant vingt-six ans ; membre de la Commission Administrative de l’hôpital pendant trente ans et premier suppléant à la Justice de Paix de Marengo depuis dix-sept ans. »
Il précise n’avoir jamais été rétribué pour ses fonctions d’administrateur ou de juge suppléant. Sa fortune, jugée « assez considérable » en 1870, a fondu au fil des années et des services rendus. En 1888, le Premier Président de la Cour d’Appel d’Alger note avec une certaine tristesse :
« Après avoir été à la tête d’une fortune assez importante, il s’est vu, par suite de nombreux revers, réduit à une situation assez précaire. Par surcroît de malheur, il a encore tout récemment perdu sa femme et il reste seul avec deux enfants en bas âge. »
Sa demande de poste de commissaire priseur ne lui sera pas accordée. Dernier paradoxe : cet homme qui avait servi bénévolement pendant trente-neuf ans, construit des écoles, un hôpital, une banque, lancé le chemin de fer — cet homme terminait sa carrière publique ruiné et calomnié.
Conclusion : Un humaniste pris en étau entre deux mondes
Que retenir de tout cela ?
Michel Eugène Beauvais était, sans doute aucun, un Républicain sincèrement engagé — les témoignages institutionnels les plus solides le confirment unanimement. Il croyait à la République, à l’école laïque, à l’instruction publique comme outil d’émancipation. Sur ces points, il ne transigea jamais.Mais il était aussi un homme profondément pris en étau entre deux mondes :
D’un côté, le monde républicain qu’il embrassait avec conviction dans ses discours, ses actes scolaires, ses mariages civils, ses enterrements laïques. De l’autre, le monde orléaniste dans lequel il baignait par ses amitiés fondatrices (de Malglaive) et jusqu’à sa propre famille (Néron). Cette double appartenance explique beaucoup : pourquoi Lemoine le traitait d' »économico-clérical » alors même qu’il prêchait la laïcité ; pourquoi les radicaux se méfiaient de lui malgré ses discours enflammés ; pourquoi il pouvait s’asseoir à côté du curé tout en défendant l’école sans Dieu. Sa trajectoire politique illustre un phénomène bien connu de la IIIe République : les Républicains radicaux des années 1870-1880 se retrouvèrent progressivement au centre, débordés sur leur gauche par les radicaux-socialistes. Beauvais incarne ce glissement naturel — aggravé, dans son cas, par le fait qu’il n’avait jamais été un idéologue pur, mais toujours un pragmatique héritier d’un réseau à sensibilité libérale-orléaniste.
On notera enfin la grande brutalité des échanges politiques de cette époque. Les calomnies subies par Michel Eugène Beauvais — accusations de vol, de détournements, de cléricalisme — toutes reconnues mensongères par la justice, rappellent que la démocratie locale de la IIIe République était aussi un champ de bataille où les coups bas étaient monnaie courante. Son arrière-arrière-petit-fils ne s’y trompe pas : « 1884 sera vécu par Michel Eugène et certainement par beaucoup d’autres représentants locaux comme, le mot est dur, un lâché de chiens. » Reste de lui l’image d’un homme debout, dont la conduite fut jugée « irréprochable » par toutes les autorités judiciaires, dont la fortune fut dilapidée au service de la communauté, et dont l’œuvre — les écoles, l’hôpital, le chemin de fer de Marengo — lui survécut longtemps.
Un Républicain, non dogmatique et un honnête homme.
Etienne Laude — Mars 2026 Sources : Archives Nationales de France, Bibliothèque Nationale de France (presse numérisée), tradition orale familiale.