La politique en Algérie de 1830 à 1900 (8/9)

(8/9) Le Royaume Arabe, un rève inachevé
CDV d’Abb el Kader 1858. Collection personnelle de l’auteur.

Le projet de royaume arabe de Napoléon III, également connu sous le nom de “Royaume Arabe d’Algérie”, était une politique ambitieuse visant à transformer l’Algérie, conquise par la France en 1830, en un royaume associé sous protectorat français, plutôt qu’en une colonie purement exploitée. Inspiré par les idées saint-simoniennes et influencé par des conseillers comme Ismaÿl Urbain et le colonel Lapasset, ce projet promouvait une coexistence égalitaire entre les populations arabes indigènes et les colons européens, en respectant les droits, les lois et la religion des Arabes. Napoléon III envisageait l’Algérie comme un “royaume arabe”, une colonie européenne et un camp militaire français, potentiellement étendu d’Alger à Bagdad pour contrer l’influence britannique. Il proposa même de placer l’émir Abd el-Kader à sa tête, mais celui-ci refusa.

Chronologie détaillée

Voici une chronologie précise des événements clés, basée sur des sources historiques :

  • 2 décembre 1851 : Coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, qui devient Napoléon III le 2 décembre 1852. Dès cette période, il se proclame “Empereur des Français et des Arabes”, marquant le début de sa vision arabophile.
  • 9 octobre 1852 : Discours de Napoléon III à Bordeaux, où il exprime l’idée d’assimiler l’Algérie comme un royaume.
  • 16 octobre 1852 : Libération de l’émir Abd el-Kader, détenu en France depuis 1847, au château d’Amboise. Napoléon III lui accorde une pension de 150 000 francs et l’invite aux célébrations de l’Empire le 2 décembre 1852. Cela symbolise le début d’une alliance et d’une politique d’apaisement envers les Arabes.
  • 21 décembre 1852 : Abd el-Kader quitte la France pour le Moyen-Orient.
  • 24 juin 1858 : Création du ministère de l’Algérie et des Colonies, renforçant l’intérêt pour une administration spécifique.
  • Septembre 1860 : Premier voyage de Napoléon III en Algérie. Ce séjour révèle les mécontentements et inspire le projet de royaume arabe, en réaction à la pacification récente de l’Algérie.
  • Novembre 1860 : Napoléon III décide de réintroduire un gouvernement militaire en Algérie pour mieux implémenter sa politique.
  • Novembre 1862 : Invitation de cinq chefs arabes à une partie de chasse à Compiègne, pour consolider les relations.
  • 6 février 1863 : Lettre de Napoléon III au gouverneur général, le maréchal Pélissier, déclarant que l’Algérie n’est pas une colonie mais un “royaume arabe” et qu’il est “autant l’empereur des Arabes que des Français”. Cette lettre définit la politique : limiter la colonisation agraire, protéger les terres tribales et promouvoir l’égalité.
  • 22 avril 1863 : Sénatus-consulte réorganisant les terres indigènes, reconnaissant les tribus comme propriétaires de leurs territoires pour les protéger de la colonisation excessive. Cela mène toutefois à des dépossessions locales, comme en Kabylie orientale.
  • Mai 1865 : Deuxième voyage de Napoléon III en Algérie, durant 36 jours et couvrant 3 084 km. Il y rencontre des chefs locaux et raffine sa vision.
  • 14 juillet 1865 : Le Sénatus-consulte (1) accordant la nationalité française aux Arabes et Juifs qui en font la demande, à condition d’abandonner la polygamie pour les musulmans, favorisant l’égalité politique et économique.
  • 21 avril 1866 : Décret impérial imposant l’enseignement de la langue arabe dans les écoles primaires et secondaires, promouvant l’arabisation linguistique.
  • 4 septembre 1870 : Chute du Second Empire suite à la défaite de Sedan lors de la guerre franco-prussienne. Proclamation de la Troisième République, qui abandonne le projet et instaure un régime civil plus favorable aux colons.
  • 1871 : Insurrection en Kabylie et déclin des écoles bilingues, marquant la fin effective de la politique.

Détails sur les politiques

Le projet s’inspirait du néo-arabisme : généralisation de l’arabe écrit, répression des langues berbères et du dialecte arabe, et création de “bureaux arabes” pour administrer les indigènes. Des mesures incluaient la protection des terres tribales via le sénatus-consulte de 1863, la limitation de l’expansion coloniale européenne, et l’établissement d’écoles bilingues. Napoléon III définissait l’Algérie comme un Royaume Arabe sous sa souveraineté, avec des droits égaux pour les Arabes, tout en maintenant un protectorat français. Cela visait à contrer les influences britanniques au Moyen-Orient et à promouvoir une politique arabe plus large.

Opposition et fin du projet

Le projet rencontra une forte opposition des colons européens (comme le docteur et député Auguste Warnier), de l’armée et des cercles coloniaux, qui le voyaient comme trop favorable aux indigènes et limitant la colonisation. Les colons célébraient la chute de l’Empire en 1870, voyant la République comme une opportunité de renforcer leur autorité. Le projet s’effondra avec la fin du Second Empire en 1870, et fut abandonné par la Troisième République, qui favorisa une assimilation plus dure et l’expansion coloniale. Cependant, il influença les idéologies pan-arabes ultérieures et la diplomatie française au Moyen-Orient.

Parmi les exemples montrant l’opposition à la lettre de Napoléon III, d’une partie de l’armée il y a ce document publié à compte d’auteur par le Capitaine de Malglaive et envoyé au Journal de la Meurthe et des Vosges en 1866 (Malglaive V.-E. d., 1866) retranscrit ici dans son intégralité car elle résume le sentiment des militaires présents en Algérie à cette époque.

« Monsieur le Rédacteur,

La lettre de S. M. au sujet de l’Algérie est un fait trop considérable pour qu’il ne nous soit pas permis d’unir tous nos efforts pour conjurer le danger qui nous menace, et je viens vous prier de publier la note ci-jointe, c’est le seul moyen de défense qui, après mes démarches infructueuses, reste à ma disposition. Plusieurs fois j’ai prêté serment de fidélité à l’Empereur et je suis porté à regarder son gouvernement comme providentiel. De tout temps j’ai été partisan d’un gouvernement militaire en Algérie, parce que l’armée seule possède, des moyens suffisants et économiques pour créer un pays encore vide et qui cependant exige la vigueur et la promptitude d’action. D’ailleurs, la crise actuelle date du jour où l’on a voulu se passer de l’armée.

Enfin j’abhorre les discussions stériles et en général j’aime mieux agir que parler. Pour tous ces motifs, il m’en coûte beaucoup de manifester une opinion contraire à celle de S. M. l’Empereur. Mais d’un autre côté, mon patriotisme comme Français, mon attachement (que je n’avais pas recherché) les onze plus belles années de ma vie, les efforts, les sacrifices et les peines de toute sorte que ce service m’a coûtés, les intérêts relativement considérables que la force des choses m’a créés en Algérie, me forcent à parler et à réclamer pour les Européens une protection égale à celle que l’on est disposé à accorder aux Indigènes. Le but à atteindre en Algérie comme partout est évidemment le progrès du pays par le développement des puissances matérielles, intellectuelles et morales des habitants. Les moyens à employer sont incontestablement les mêmes partout et quelles que soient les races. Le travail sous toutes ses formes, tâche sainte que doivent féconder la sagesse, l’égalité, la liberté. Or les Indigènes, qui nous traitent de fous parce que nous travaillons beaucoup, ont pour le travail manuel une répugnance invincible, l’Empereur le reconnaît lui-même (page 79 de la brochure ). Quant au travail intellectuel, je ne crois pas que les hommes de grande tente aient pour lui beaucoup d’attrait, les difficultés de leur langue rendent d’ailleurs ces travaux presqu’impossibles. Les jeunes gens de famille ne connaissent d’autre occupation que la chasse, les courses à cheval, les fantasias…. ils ont pour le travail manuel la répugnance instinctive de toute aristocratie guerrière. » (Lettre impériale).

Cette répugnance pour le travail mérite-elle des lois exceptionnelles ? Les maintiendra-t-on dans une erreur fatale et les mettra-t-on dans une position en apparence supérieure à la nôtre ? Quoi ! les indigènes pourraient venir s’établir en territoire de colonisation, et même en France sous la protection de nos lois, et les territoires qui leur sont réservés nous seraient interdits ? C’est impossible : la protection de la loi française doit s’étendre à tout le territoire français. Quoi ! les indigènes payeraient un impôt modéré en territoire civil comme en territoire militaire (pages 28, 38 et 63), tandis que des impôts multiples nous seraient appliqués ? L’impôt foncier (page 35) dans le but d’obliger les propriétaires à défricher ou à vendre grèverait le colon seul ! La nécessité de mettre les terres en valeur est pourtant plus forte chez les Indigènes que chez les Européens, et l’impôt foncier demandé par les colons ne sera équitable qu’autant que l’application en sera générale. Les principales dispositions réclamées en faveur des Indigènes et que nous ne trouvons pas d’accord avec l’équité auraient donc pour résultat de les engourdir dans le statu quo, de subordonner le progrès du pays à leur bon vouloir, de paralyser l’action du crédit, ce grand moyen d’action des temps modernes, en soustrayant la propriété foncière à la garantie naturelle qu’elle doit offrir. (Voir page 34 de la brochure.)

En somme ce serait retarder le pays de plus de cent ans, tandis qu’en France on reproche généralement à la colonie de ne pas marcher assez vite et pareil retard en présence d’une force armée musulmane organisée sur les plans du passé ? Les massacres syriens répondent. On frémit en pensant aux conséquences que peuvent-recéler de telles conceptions. Leurs résultats immédiats seraient : Antagonisme de lois et d’intérêts ; séparation des races, quand l’expérience prouve que le contact amène la fusion, au moins l’adoucissement des passions, car les insurrections ne viennent que des tribus les plus éloignées et les plus isolées ; création de deux forces armées dont l’une plus forte aurait une organisation plus indépendante et plus vivace qui lui permettrait de vivre facilement aux dépens de ses voisins. II doit nous être permis de signaler de tels dangers. Mieux vaut cent fois suivre le conseil du général Bourbaki, caractère cependant des plus généreux : « Les Arabes sont des lions, il faut leur arracher les griffes. » On peut douter de l’efficacité absolue d’un désarmement, il en resterait du moins quelque chose ; et ce serait incliner les Arabes vers les occupations rurales qu’ils dédaignent actuellement.

De Malglaive, Ancien officier supérieur du génie

Un homme cependant, le futur Maréchal Lyautey, s’inspirera de cette idée pour mettre ou remettre sur pied le Royaume du Maroc. Ce militaire éclairé et inspiré posera les bases du succès futur de l’Empire Chérifien… mais ça, c’est une autre histoire…

(1) Un sénatus-consulte ou senatus consultum (latin pour « décret du sénat », au pluriel senatus consulta) est un texte émanant du sénat : un simple avis du sénat romain durant l’Antiquité ou ayant force de loi sous le consulat français et les deux Empires napoléoniens.

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