Un billet personnel
Une fois n’est pas coutume, je me laisse aller à une réflexion personnelle.

Récemment alors que je visitais un industriel français, celui ci me présenta un de ces produits. Un casque de protection qu’il avait appelé « la casquette du père Bugeaud » . Alors que je lui en demandai la raison, il me dit ne plus savoir et que peut-être ce n’avait pas été pas une bonne idée vu le personnage . « Et pourquoi lui dis-je ? Qu’avez-vous contre Bugeaud ? » Je ne sais pas me dit-il, c’était un militaire pas recommandable n’est-ce pas ? Je lui proposai de remettre la discussion à plus tard vu le temps imparti . Peut-être a- t’il pensé certainement que j’étais un fervent défenseur de l’Algérie Française. Allez savoir ?
Bugeaud (1) et encore moins Pelissier (2) ne figurent pas dans mon « panthéon » des illustres personnages algériens . Encore que Bugeaud donna très vite son avis sur la question algérienne au gouvernement de l’époque et doutait de la pertinence d’une colonisation en profondeur. Il proposa plutôt de garder les ports et laisser le reste aux autochtones. Quand à Pelissier il est difficile d’apprécier le personnage eut égard en particulier aux épisodes des enfumages et autres méfaits de guerre. Non, dans mon panthéon des personnages illustres de l’Algérie du XIXe siècle, j’inscris les noms de Yusuf (3), de Daumas (4) ou encore Lapasset (5) qui ont essayé de comprendre les Algériens, tous les Algériens et on se souviendra de leur action passerelle entre deux mondes bien différents. Le Général Yusuf sera par ailleurs un des plus fervents opposants au Maréchal Pelissier allant, par exemple jusqu’à l’ignorer totalement lors de réceptions officielles. Sa popularité auprès de l’Empereur empêchera d’ailleurs pendant plusieurs années Pelissier de se débarrasser de l’encombrant Général.
Mais si certains fustigent aisément les militaires et veulent déboulonner leurs statues, ils oublient toujours, sans doute, que ces mêmes militaires furent envoyés en mission par les politiques de Paris. Ceux-ci en effet, chaudement installés dans la capitale, dans leurs fauteuils en cuir pour paraphraser un chanteur bien connu, et surtout rarement confrontés aux réalités, ont eu tout loisir de réécrire l’histoire à leur avantage. Que dire, par exemple, de l’attitude de la gauche radicale du XIXe siècle fervente partisane de la colonisation et de l’évangélisation des peuples avant de sombrer dans l’antisémitisme ? Quand on voit leurs descendants d’aujourd’hui, on ne peut que s’interroger sur leur réel engagement humaniste. Cette « posture » n’était-elle pas, n’est-elle pas aujourd’hui encore, plutôt caractéristique d’une certaine forme « d’imposture » ? …
Napoléon III avait bien compris la question algérienne mais il ne réussit pas à convaincre autour de lui de la pertinence de créer son Royaume Arabe. Un Royaume sur le trône duquel il envisagea de mettre Abd El Kader lui-même. Mais nous n’apprenons plus à l’école, depuis fort longtemps, ce deuxième Empire qui avait à sa tête un homme véritablement humaniste et éclairé. On se souvient davantage des sobriquets employés à son égard tels « Napoléon le Petit » ou encore « Badinguet ». Et pourquoi me direz-vous ? A cause de cette réécriture de l’histoire de la deuxième moitié du XIXe siècle par les chantres de la IIIe république et leurs successeurs.
Plus tard Lyautey (6) fit sienne cette doctrine éclairée pour l’époque. Issu de l’aristocratie, celui-ci ne manqua pas de s’afficher en protecteur de l’aventurière Isabelle Eberhardt et fit récupérer ses manuscrits pour les faire publier après sa mort survenue à Aïn Sefra lors des crues de 1904. Lyautey protecteur d’Isabelle Eberhardt, aventurière et romancière convertie au culte musulman et féministe de surcroît ! Le futur Maréchal ira au bout de ses idées, empruntées à Napoléon III. La suite ont la connait.
Encore aujourd’hui, le manichéisme des uns et des autres ne peut que sauter aux yeux. Peut-on vraiment tout ramener à une simple opposition du bien et du mal ?
Il m’a fallu du temps pour me forger une réelle opinion sur cette question algérienne ou sur la colonisation en général. Mes grands parents paternels et maternels, tous élevés sur cette terre algérienne étaient d’avis radicalement opposés. Mais certainement ai-je été influencé par mon grand-père Eugène Mailhos, instituteur, poète et capitaine dans le 1er RTA pendant les campagnes de Tunisie, d’Italie et de France. Ses faits d’armes lui avaient valu de multiples décorations mais toujours il refusa la légion d’honneur .
« Pas tant que mes frères d’armes ne seront pas reconnus pour ce qu’ils ont fait pour la patrie », disait-il.
Certainement que l’opinion de ma grand-mère Suzanne Kuhlman, épouse d’Eugène aura eu son influence sur moi également. Que pouvaient bien penser, en effet, Josef Kuhlman (5) et son fils Sigurd (6) de l’évolution de la situation en Algérie, eux qui venaient d’ailleurs. Quelles pouvaient être les opinions de ces Suédois dans cette contrée lointaine ?
Alors que retenir aujourd’hui de cette histoire ?
De multiples occasions manquées par la France ou plutôt les gouvernements français ayant cru juste, d’abord de mettre en place une citoyenneté à plusieurs étages avant de créer des soldats de seconde zone. Dans cette affaire la responsabilité du désastre qui s’annonçait ne peut être mis que sur le compte des gouvernements successifs.
Mais faut-il pour autant jeter en pâture ces colons de 1848, plus ou moins chassés de France et fuyant la misère de même que ces Suisses du Valais dont le gouvernement cantonal voulait se débarrasser ou encore ces Alsaciens qui, comme Mathilde Zaepffel et son frère Charles, ne voulaient perdre leur nationalité française au détriment de leur maigre fortune. Sans oublier ces espagnols qui voyaient en l’Algérie une terre promise. Bien entendu que non.
Les livres que j’écris, à partir d’archives familiales ou de documents retrouvés ou encore ce site internet n’ont pas pour objectif de défendre telle ou telle « cause ». Ils me permettent simplement de montrer un autre facette de cette histoire d’Algérie, une histoire qui aurait due être autre.
Ceux qui auront eu la force de lire ce petit billet jusqu’au bout comprendront, j’espère, que tout ce travail n’a pour seul objectif d’honorer la mémoire, souvent salie … , des pionniers de Marengo … et d’ailleurs.
Etienne LAUDE, février 2026
(1) Thomas Robert Bugeaud, marquis de La Piconnerie, duc d’Isly, est un militaire français, maréchal de France, né à Limoges le 15 octobre 1784 et mort à Paris le 10 juin 1849. Gouverneur général de l’Algérie pendant la période coloniale, il joue un rôle décisif dans la colonisation et la répression des mouvements de résistance algérienne. De nombreux hommages lui ont été rendus pendant longtemps. Aujourd’hui, il est surtout présenté comme un symbole du colonialisme français et l’auteur de massacres en Algérie.
(2) Aimable Jean Jacques Pélissier, duc de Malakoff, né le 6 novembre 1794 à Maromme près de Rouen, et mort le 22 mai 1864 à Alger, dans la colonie française d’Algérie, est un général de division et administrateur colonial français, élevé à la dignité de maréchal de France en 1855. Artilleur de formation, il sert ensuite dans l’état-major et remplit à de nombreuses reprises les fonctions d’aide de camp. Il participe ensuite à la conquête de l’Algérie, devient tristement célèbre pour l’enfumade du Dahra, et en ressort quinze ans plus tard avec le grade de général de division. Appelé en Crimée pour y prendre le commandement en chef des troupes françaises, il est fait maréchal de France après la chute de Sébastopol le 12 septembre 1855. Titré duc de Malakoff en récompense de cette victoire, Pélissier enchaîne les postes sous le Second Empire avant d’être nommé gouverneur général de l’Algérie en 1860. Il meurt dans l’exercice de ses fonctions à Alger, le 22 mai 1864.
(3) Joseph Vantini, dit « Yusuf », né le 11 juillet 1808 à l’île d’Elbe et mort le 16 mars 1866 à Cannes, est un général français. Interprète dans l’armée d’Afrique, à la tête d’un corps de cavaliers indigènes (spahis), il joue un rôle important dans la conquête de l’Algérie. Il est élevé à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur en 1860. Lire sa biographie complète sur ce site.
(4) Eugène Daumas (Melchior Joseph Eugène Daumas), né le 4 septembre 1803 à Delémont (Suisse) et mort à Camblanes (Gironde) le 29 avril 1871, est un général de division, écrivain et homme politique français, grand-croix de la Légion d’honneur. Il effectue une grande partie de sa carrière en Algérie (période coloniale) et joue un rôle important dans l’organisation des bureaux arabes. Il est nommé sénateur du Second Empire en 1857. Il est l’auteur de nombreux ouvrages relatifs à l’Algérie. De 1837 à 1839, il réside en qualité de consul à Mascara, auprès de l’émir Abd El-Kader. Le général de La Moricière lui confie ensuite la direction des affaires arabes dans la province d’Oran qu’il commandait. Peu après, le maréchal Bugeaud le charge des affaires indigènes de toute l’Algérie afin de réorganiser l’administration des bureaux arabes. Après la reddition d’Abd El-Kader (22 décembre 1847), il est envoyé au fort Lamalgue où est retenu l’Émir dont il deviendra son ami.
(5) Ferdinand-Auguste Lapasset est un général de division français, né à Saint-Martin-de-Ré le 29 juillet 1817, mort à Toulouse le 16 décembre 1875. Promu général de brigade en 1865 il est rappelé en métropole, et se distingue pendant la guerre de 1870, jusqu’à la capitulation de Metz où il est fait prisonnier. Le général Ferdinand Lapasset accompagnait l’empereur Napoléon III lors de son voyage en Algérie en 1865. Basé en dans le pays depuis 1840 où il occupa des postes importants dans les Bureaux arabes, il faisait partie de la délégation qui accompagna l’Empereur pendant son voyage du 3 mai au 5 juin 1865. Il fut promu général de brigade par décret impérial du 7 juin 1865, recevant les épaulettes directement de l’empereur. Lapasset était également un conseiller influent sur la politique pro-arabe de Napoléon III.

(6) Hubert Lyautey, né le 17 novembre 1854 à Nancy (Meurthe) et mort le 27 juillet 1934 à Thorey (Meurthe-et-Moselle), est un général, maréchal de France et membre de l’Académie française. Sa notoriété reste liée à son action politique et militaire qui impose le modèle de colonisation « à la française » et l’institution d’un protectorat au Maroc. Après le traité de Fès de mars 1912, il devient le premier résident général du protectorat français au Maroc. Il met en œuvre une politique de collaboration avec les élites religieuses et civiles. Grand-croix de la Légion d’honneur en 1913, il est élevé à la dignité de maréchal de France en 1921. En désaccord avec le cartel des gauches à propos de la guerre du Rif, il quitte ses fonctions en 1925.
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