
En 1854, un entrepreneur parisien, Adolphe Auguste Demonchy (1805-1855), eut l’idée grandiose de rebâtir le port de Tipaza. L’administration lui accorda une vaste concession de 2672 hectares le 12 août 1854, contre la somme de 20 000 francs ; à charge pour lui de construire, à côté de sa ville, un village agricole. Il devra construire un village agricole de 50 feux, le peupler, attribuer 10 hectares dont 5 défrichés à chaque colon. L’Etat s’engageait à niveler le périmètre du village, à achever la route Marengo-Tipasa, à construire une église et une école et à alimenter le village en eau. L’année suivante, Demonchy meurt du paludisme (dans la vallée du Nador au pied du massif du Chenoua subsistait encore des marais), Mme Demonchy et son fils aîné reprirent les charges du contrat modifié : 40 familles devaient recevoir 15 ha chacune en 32 lots urbains et 8 lots de fermes. Puis c’est au tour de son épouse de succomber du fait du climat malsain qui régnait alors.

lettre envoyée de Marengo à Monsieur Lemaire pour Adolphe Demonchy datée du 9 janvier 1856. Collection personnelle de l’auteur.
Le grand projet de Tipaza visait à redonner tout son lustre au port du temps des Romains et permettre une expédition facilitée des productions de Marengo et alentour et un grand nombre de corps de métiers de la région fut mobilisé.. Sur place, un certain Jean-Baptiste Monniot (1) , 42 ans, maitre d’œuvre et conducteur de travaux pour le compte de Demonchy, écrivit au fils de celui-ci, Adolphe Auguste et mineur à l’époque et qui tentait, un temps de concrétiser le projet de son père. Auguste Adolphe Demonchy venait de décéder de paludisme à Marengo le 4 novembre 1855. L’entrepreneur Parisien ne vit jamais les premières réalisations de son vaste investissement.
« Typasa le 9 janvier 1856
Monsieur A. Demonchy à Paris,
J’ai reçu votre lettre du 20 décembre et suis allé encaisser votre mandat de 1500 francs. Ma dernière vous avisait déjà que le conducteur des Ponts et Chaussées et le géomètre, prévenus le 12 décembre, à la réception de votre lettre du 3, avaient voulu terminer leur travail et n’étaient partis que le 18 ; ce travail a dû être remis à M. Becquet, qui m’avait prévenu de ne pas arrêter définitivement leurs comptes, que lui seul le pouvait en recevant leur travail terminé, je leur ai avancé pour payer leurs frais de nourriture et de voyage ; le conducteur seul avait un aide ; je ne suppose pas les frais de ce monsieur aussi élevés que vous semblez le croire, les conditions ont été arrêtées avec M. Becquet. Je vous adresse un relevé général de la caisse, recettes et dépenses. Vous remarquerez qu’il reste peu et que vous ferez bien de m’envoyer des fonds ou plutôt, attendu que j’aurais à payer sous peu les fabricants de fagots, de plâtre que nous attendons aujourd’hui avec impatience, des menus frais etc. Si vous aviez un marché avec Pasquier, je l’aurais déjà mis en demeure de faire un approvisionnement de plâtre ; il faut suspendre le travail des voûtes à chaque instant par défaut de plâtre. Je vous ai dépensé pas mal d’argent en manœuvres le mois dernier, je continuerai quelques jours encore à en conserver un nombre suffisant ; je crois les travaux de terrassement du plus urgent et veux terminer la partie qui pourrait inquiéter dans la rigueur de la saison, malgré que je n’aie plus de crainte. Je ne sais si vous vous êtes bien rendu compte de ces travaux de terrassement ; chaque chambre demande en moyenne 24 mètres cubes de remblais ; outre l’empierrement des murs à l’intérieur et à l’extérieur ; je pousse donc à terminer sous peu de jours les logements.
Je vous ai dit que l’eau a traversé les voûtes, mais elles ne seront terminées qu’en posant le couvrement en briques et tuiles, qui formeront gouttières ; c’est-à-dire qu’en posant le couronnement, on mettra l’épaisseur convenu en mortier, ce qui terminera le travail. Nous avons souvent été arrêtés par défaut de briques, chaux ou plâtre ; il a fallu faire des fournées moitié briques, moitié chaux, seulement, comme pour vous, les frais sont plus forts pour les briques que pour la chaux il a été convenu avec Baptiste que ces frais seront partagés entre vous et lui, suivant un compte qui lui en sera fourni à votre retour ; mais d’un autre côté, vous perdez peu, c’est-à-dire que dans une fournée de briques vous perdez presque toute la voûte, et que dans une fournée à demi, la chaux est très bien cuite et vous ne perdez pas une brique, nous parlerons de cela à votre retour. Si le temps nous favorise et que le plâtre ne nous fasse pas défaut nous allons commencer à bien travailler. Nous ne ferons pas un nouveau hangar, parce que je crois que nous ne voulez pas toujours du provisoire ; vous ferez donc un vaste hangar avec piliers en maçonnerie et couvert de tuiles ; mais en attendant nous allons couvrir cette semaine, la partie de voûtes où est la forge et un briquetier travaillera dessous et un autre sous le hangar qui vient d’être recouvert. Je crois que de cette manière nous pourrons attendre. Le frère et Charles sont partis. Pierre est allé à Alger chercher deux hommes qu’il attend aujourd’hui ou demain. Sous peu la briqueterie marchera. J’ai fait couvrir une seule meule, la seconde n’a pas besoin de l’être, elle ne mouillera pas d’avantage. J’ai fait faire les portes et la croisée à Colin pour terminer les logements. Le peintre-vitrier a déjà été appelé et je vais le rappeler la semaine prochaine ; vous savez que les gens de Marengo ont toujours besoin ; c’est donc pour eux que je vous renouvelle la prière d’un envoi de fonds aussi promptement que possible.
Je vous remercie, Monsieur, de vos souhaits au sujet du nouvel an ! Croyez en la sincérité de ceux que je fais pour vos santé et prospérité. Recevez, Monsieur, mes saluts bien sincères.
Monniot
PS : J’oubliais de vous aviser que nous avons envoyé douze bœufs à la fourrière de Marengo, les arabes étant incorrigibles ; ils ont payé six francs par tête pour les retirer ; je dois recevoir 4fr50 pour chaque à titre de dommages et intérêts ; je les encaisserai, vous serez toujours à temps de leur rendre si vous voulez ; mais ils sont tellement effrontés que je n’ai plus pitié d’eux. Le frère de Mohamed a été attrapé volant votre fourrage, une fourche de fer à la main et son cheval caché entre les deux meules ; j’ai vu le Maréchal des Logis de Gendarmerie ; il est convenu qu’il viendrait ces jours-ci en tournée, il emmènera le voleur et le fera coucher deux nuits en prison et je me laisserai prier pour le faire, s’il le faut, un exemple. Il arrive à présent vingt quintaux de plâtre, d’autres voitures suivent, dit-on ».

A la mort de Mme Demonchy, en novembre 1859, le village comprenait le caravansérail ; à Tipasa même des baraques en bois où logent 182 ouvriers de l’entreprise, 22 maisons en construction, 3 fermes achevées et 24 colons installés. Quatre fours à chaux et une briqueterie à deux fours fournissent les matériaux, sans compter les emprunts aux ruines qu’on met à jour. Le fils, découragé, vendra la concession à son beau-frère, Jean-Baptiste Trémaux.
(1) Jean-Baptiste Monniot, né en 1813 à Voulaine, en Côte d’Or et décédé à Marengo le 3 novembre 1863. Son fils, également prénommé Jean-Baptiste Monniot se mariera avec Caroline Toupry, sœur de la deuxième épouse de Michel-Eugène Beauvais et donc son beau-frère. Il est décédé à Marengo le 17 mai 1900 à l’âge de 62 ans. Il était né à Voulaine en Côte-d’Or.
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