Le froid

Journal d’un colon, par Vivant Beaucé. Episode 5

Extrait du journal l’Illustration, volume 13 n°327 du 2 juin 1849.

Dessin n°6 de Vivant Beaucé. Journal l’Illustration, volume 13 n°327 du 2 juin 1849.

Il est huit heures, je suis fatigué des impressions déchirantes de cette journée, je reste seul sur le faîtage du bateau, le vent fraichit, le firmament regarde passer le convoi par les yeux de ses mille étoiles. La belle nuit!

Les bateaux glissent silencieusement sur l’eau. Devant et derrière je ne vois que les fanaux de chacun d’eux se réfléchissant dans le flot légèrement ridé en colonnes de flammes. Sur les deux rives les arbres disparaissent lentement, un à un, et nous comptent le temps.

Le froid me gagne, je rentre.

Oh! mon ami, quel spectacle! Quelques colons ont descendu leurs matelas, qu’ils ont posés, tant bien que mal (grav. n° 6), sur les banquettes trois fois trop étroites; chaque individu s’organise à sa façon : l’un dans une couverture, l’autre dans un châle; tous enveloppés peu ou prou; les petits enfants sur leurs mères. Les parents de famille trop nombreuse restent debout pour pouvoir coucher plus convenablement leurs petits. Là une pauvre vieille femme, emmaillotée comme un enfant, cherche à étendre sur le plancher ses membres endoloris. Un quinquet fumeux dans chaque compartiment éclaire vaguement cet intérieur misérable. Après être resté quelque temps dans la même position, chacun se retourne en vain, croyant en trouver une meilleure.

Dans le demi-silence qui règne autour de moi, je distingue des soupirs, des plaintes exhalées à demi, puis des sanglots, des cris, les enfants assoupis s’éveillent, les mères cherchent à les consoler en leur présentant un sein vide; c’est un murmure incroyable où la plainte croise la menace, où l’égoïsme prend le dessus, où le moi devient la règle de chacun : oh! que cette nuit fut longue pour tous! Quant à moi, assis près de ma femme, dont je ne saurais vous décrire le chagrin, cherchant à la consoler sans pouvoir y parvenir, je ne puis dormir un seul instant; mon pauvre Charles sommeille paisiblement, grâce à une précaution de sa mère dont nous nous applaudissons. Avant de quitter Paris elle s’est munie d’un petit hamac que nous suspendons en travers du bateau et dans lequel il repose balancé doucement par une légère oscillation.

Tout est fermé, une vapeur tiède et nauséabonde flotte sur la lourde atmosphère dans laquelle nous vivons; l’haleine de plus de cent cinquante individus agglomérés dans un si petit espace ne tarde pas à vicier le peu d’air respirable que nous avons encore; je n’y puis plus tenir, je remonte sur le bateau. Mon Dieu, que sera-ce dans quelques jours?

La suite dans un prochain épisode…

Retrouver l’ensemble des épisodes.

© 2025 marengodafrique.fr – Marengo d’Afrique. Tous droits réservés.
Ce site présente des informations et ressources sur Marengo d’Afrique. Toute reproduction, même partielle, est interdite sans autorisation préalable.