Le barbier de Marengo

Après l’établissement des nouvelles colonies de 1848, l’assemblée nationale vota la loi du 19 mai 1849 pour allouer un crédit de cinq millions de francs pour l’établissement de six mille colons supplémentaires et qui nécessitait la construction d’à peu près deux mille nouvelles maisons. Toutefois l’Assemblée nationale voulut, avant d’aller plus loin, s’éclairer sur les résultats de la première expérience. Elle décida d’envoyer une commission spéciale en Algérie afin d’examiner la situation des colonies agricoles. Et parmi les villages inspectés, Marengo.

Général Paul de Ladmirault (1808-1898)
Général Paul de Ladmirault (1808-1898). Collection personnelle de l’auteur.

Cette commission parlementaire arriva au village en vue d’inspecter le centre récemment créé. Les membres de la commission étaient accompagnés par le Général Blangini (1) en personne auquel s’était joint le Général de Ladmirault (2) commandant supérieur de la subdivision de Médéah à la tête de ses goums et de son état-major. La commission parût satisfaite : le territoire de la commune, sans présenter autant de difficultés de défrichement que celui d’El-Affroun, nécessita cependant le concours des soldats. La broussaille y était plus abondante que le palmier nain et elle offrait un peu moins de résistance aux outils. Le bon état de cette colonie et les résultats satisfaisants que la commission pu observer doivent être principalement attribués au fait que le directeur, Le capitaine de Malglaive, appartenant à l’arme du génie, réunissait tous les pouvoirs dans sa main et disposait sans contrôle de la marche des travaux. Pourtant, elle fut peu convaincue du recrutement des colons, ouvriers ou artisans parisiens ignorant tout de la culture. La commission recommandera avec juste raison que les concessions futures devaient être réservées à des agriculteurs de métier. Le président de la commission, le député Lucien Reybaud, se souvint (3) :

« Point de surprise : il ne s’agit pas du bourg dont la gloire a consacré le nom ; nous ne sommes pas dans les plaines opulentes que baigne le Tanaro ; nous sommes en Afrique, dans le bassin de la Mitidja, au pied de l’Atlas, sur un sol que couvrent des palmiers nains, mêlés à quelques lentisques. Naguère la solitude y régnait ; pas un mouvement, pas un cri, si ce n’est ceux des bêtes fauves : aujourd’hui le site s’est animé, la vie y prévaut ; voies humaines remplissent l’espace, des travaux s’exécutent, des constructions s’élèvent ; un village est là, en voie de création : c’est celui de Marengo, auquel se rattache ce récit. Marengo date de 1848 ; il appartient à ce flot de colonisation qui jeta sur l’Afrique tant de gens sans emploi et d’ouvriers sans travail. Paris en regorgeait ; à tout prix il fallait l’alléger de cette foule que les évènements avaient déclassée et sur qui la misère pesait comme une mauvaise conseillère. On vota des millions, on organisa des convois, et en moins de six semaines douze mille émigrants partirent pour cette destination, accompagnés des bénédictions du clergé et des harangues du monde officiel. Qu’allaient-ils devenir ? Comment s’y prendraient-ils pour accomplir leur tâche ? Un jour suffirait-il pour faire d’un bijoutier un cultivateur et initier un ébéniste aux rudes travaux du pionnier ? C’était un problème que l’on se posait tout bas, en évitant de le résoudre. Au fond, il ne s’agissait que d’une chose, ouvrir une issue à des classes souffrantes ; quant au reste, le temps et le hasard y pourvoiraient ».

Pendant la visite du village, le député Reybaud fut accosté par une jeune femme et son enfant monté sur un âne. Son mari avait des doléances à lui faire et rendez-vous fût pris un peu plus tard dans la soirée. Après le diner, l’ouvrier Parisien l’attendait comme promis. C’était un barbier du faubourg Saint-Honoré à Paris qui, ayant tout perdu après les émeutes de 1848, décida de guère lasse d’accepter de rejoindre les « convois de 1848 avec sa famille. Mais à présent il commençait à s’inquiéter pour son épouse qui ne se faisait pas à la vie Algérienne. Le député ne put bien sûr l’aider en quelque manière que ce soit. Après avoir quitté le village, la commission partit le lendemain à Cherchell. Reybaud, quand à lui repassa à Marengo quelques jours plus tard et eu la surprise de croiser l’épouse, en larmes sur la place du village. Son mari avait disparu et l’avait laissée là avec son enfants. La pauvre femme était désespérée. Le capitaine de Malglaive était bien sûr au courant et avait entamé des démarches pour retrouver le mari. Quelques jours plus tard le capitaine reçu un coursier en provenance de Blidah car on venait de retrouver la casquette et la sacoche du pauvre homme au fond du ravin de la Chiffa… Entre-temps Reybaud était repartit à Paris et avait déjà oublié cette histoire quand un jour, bien des années plus tard, en parcourant l’avenue du faubourg Saint-Antoine à Paris et vers la barrière du Trône, en suivant son chemin, Reybaud remarqua une enseigne qui frappa son attention. On y lisait : Robert, Coiffeur. Intrigué le député voulu en avoir le cœur net. Et si c’était son colon de Marengo ? Malgré les années écoulées et le changement de costume, il le reconnut tout de suite, mieux en chair et nettoyé du hâle d’Afrique. Le barbier finit par le reconnaitre à son tour et lui compta son histoire. Il en avait eu assez de l’Afrique qui lui portait au cerveau et nuisait à ses facultés. « Parmi tous ceux qu’on avait envoyés avec grand fracas, combien en est-il resté dans cette bouilloire à Bédouins ? lui dit-il. « Quelques centaines au plus et encore, les paysans, les bons à rien, ceux qui n’avaient pas un métier dans leurs doigts. Mais les bons, les vrais ouvriers, les enfants de Paris, quoi, sont tous revenus, d’abord les ébénistes, puis les bijoutiers, puis les autres ».

le ravin de la chiffa
Le ravin de la Chiffa, collection personnelle de l’auteur.

« Mais, votre femme ? Elle vous a donc suivi ? dit l’ancien député Reybaud. « Belle question ! où vouliez-vous qu’elle allât ? Je n’étais pas à Paris depuis trois semaines qu’elle vint m’y rejoindre. Des enfants du faubourg, est-ce que ça peut vivre ailleurs ? ». La discussion se poursuivit encore quelques moments, le temps d’évoquer Marengo et l’Algérie…

Lire le récit complet dans « Marengo d’Afrique », tome I.

(1) Jean-Baptiste de Blangini, né à Fossano, Piémont, en 1796 et décédé à Orléans en 1852. Volontaire le 30.12.1816 à la légion de Hohenlohe (21eme d’Infanterie). En Algérie, il fut cité à l’ordre de l’armée après les combats de la région de Bougie des 15-21.04 et des 5-08 juin 1836. Passé aux zouaves en 1838, aux combats de Djeboudj-El-Azma.

(2) Paul de Ladmirault, né le 17 février 1808 à Montmorillon et mort le 1er février 1898 à Sillars, est un général français, grand-croix de la Légion d’honneur et médaillé militaire. Muté au 2e bataillon d’infanterie légère en 1841, il est aussi chargé du cercle de Cherchell. Promu lieutenant-colonel en 1842, il devient colonel au régiment des zouaves en 1844 et participe à l’expédition de Kabylie. Promu officier de la Légion d’honneur en 1845 puis commandeur en 1847, il est nommé général de brigade le 12 juin 1848 et prend la tête de la subdivision de Médéa. Il est promu général de division le 14 janvier 1853.

(3) Louis Reybaud, né à Marseille le 15 août 1799 et mort à Paris le 28 octobre 1879, est un économiste, journaliste, homme de lettres et homme politique français. Candidat à la députation il se fait élire dans la circonscription des Bouches-du-Rhône en 1846. Il prend place au centre gauche et se rallie au gouvernement Guizot. Après un retour momentané à la vie privée lors de la Révolution de 1848, il se fait à nouveau élire dans la même circonscription, mais siège cette fois parmi les conservateurs. En 1849, il est fait chevalier de la Légion d’honneur. Il est élu membre de l’Académie des sciences morales et politiques en 1850. Quelques années plus tard, il publie un récit relatant son voyage en Algérie : Souvenir d’une mission en Algérie, « le barbier de Marengo », publié dans la revue « Le Journal des débats politiques et littéraires », 7 et 8 octobre 1856.

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