L’affaire Lafitte

L’arrestation, portrait d’un notable et débats au tribunal sur fond de fractures coloniales (1882-1883)

1) L’arrestation : un maire en prison, un scandale en place publique

Joseph Marie Ovar Lafitte (1832-1896), mari de Rosalie Chapotin et beau-frère de Michel Eugène Beauvais.

En juillet 1882, la presse annonce l’arrestation d’Ovar Lafitte, maire de Cherchell, également conseiller général et 1er suppléant du juge de paix. Il est soupçonné de détournements de fonds au préjudice de sa commune. Dès les premiers récits, l’arrestation est présentée comme exceptionnelle car elle vise un notable de Cherchell, Maire, suppléant du Juge de Paix et Conseiller Général de surcroît. La presse relate que « de graves révélations » auraient été portées au parquet. Lafitte est alors placé en détention préventive (1). Début août, de nouveaux articles indiquent que les magistrats instructeurs sont rentrés à Alger, que la mise en liberté provisoire est refusée, et qu’un transfert à Alger serait imminent. Le commentaire glisse très vite du judiciaire vers l’administratif car certains s’étonnent de révélations jugées tardives et reprochent à l’administration d’avoir trop longtemps toléré les «agissements » imputés au maire, qualifié de « fonctionnaire prévaricateur ».

À l’automne, l’affaire prend une autre dimension à savoir la contestation de la détention elle-même. Le dossier rappelle qu’au 27 novembre 1882, Le Radical Algérien dénonce la détention préventive d’Ovar Lafitte et appelle à l’évolution de la loi ; à cette date, Lafitte est détenu depuis le 15 juillet sans avoir pu communiquer avec quiconque. Ainsi, avant même l’ouverture du procès, deux lignes de tension se superposent défendues par deux journaux, « Le Petit Colon Algérien » et « Le Radical Algérien ». La première tient à l’accusation de détournement de fonds destinés à des personnes vulnérables. L’un accusateur et l’autre posant la question du respect de la procédure et au sens politique d’une détention prolongée.

2) Le personnage : un « homme de terrain parfaitement arabophone »

Au procès, le personnage est présenté comme un homme d’environ 50 ans, barbe et cheveux grisonnants et sa physionomie est commentée comme donnant un air de dignité. Lafitte incarne de plus un cumul d’autorités locales — municipale, politique, et judiciaire — qui fait de lui un notable et un personnage clé dans les rouages de la vie locale. Il intervient dans la gestion de l’argent des secours, dans la circulation des demandes et dans le contrôle administratif. Et ce statut nourrit des lectures opposées. Dans une lettre de Cherchell publiée par L’Akhbar datée du 22 juin, un correspondant attaque Lafitte sur un autre dossier (autorisation d’importation de plants de vignes provenant de pays phylloxérés) et l’accuse de partialité, allant jusqu’à écrire que le « magistrat instructeur » dans cette autre affaire ne serait autre que Lafitte lui-même, « ami intime » de l’accusé. Le texte se termine par une formule devenue précieuse pour comprendre l’étiquetage politique du personnage :

« Décidément, la « Société protectrice des Indigènes » a un bon représentant à Cherchell » (2) .

Dans ce contexte, l’expression est bien sûr ironique et polémique. Ovar Lafitte est en effet connu pour être parfaitement arabophone. Dans ses fonctions il a noué au fil du temps (il est installé à Cherchell depuis 1843) des liens étroits avec les populations locales et s’évertue à préserver leurs droits ce qui ne manque pas de lui attirer parfois les foudres des représentants des colons. C’est d’ailleurs, outre sa position de notable, sa « parfaite connaissance de la langue arabe et des mœurs des indigènes » comme le soulignera le Procureur Général de Blidah en juin 1870 dans son dossier de candidature qui lui vaudra sa nomination en tant que Suppléant du Juge de Paix.

3) Les débats au tribunal : listes, signatures, témoins et rivalités.

Le dossier situe l’affaire dans la distribution de secours provenant de la Loterie Franco Algérienne (3), organisée après des difficultés agricoles de la fin des années 1860. Les municipalités auraient été invitées à déclarer les besoins ; des états détaillés attribuèrent, pour Cherchell et ses villages associés, une enveloppe d’environ 25 430 francs à répartir entre cultivateurs européens et indigènes. En décembre 1881, Lafitte transmet des états d’émargement indiquant une distribution intégrale. C’est sur ces états que s’ouvre le cœur du procès.

Le Petit Colon Algérien, 31 janvier 1883

Le procès s’ouvre à Alger fin janvier 1883. L’acte d’accusation est annoncé comme comportant 263 chefs. Les montants imputés à Lafitte varient selon les récits rassemblés et 10 000 francs à 40 000 francs comme rapporté par « Le Petit Colon Algérien » et ces divergences sont elles-mêmes un fait d’archive à signaler, qui ne manquera pas d’alimenter le débat. L’accusation insiste sur des irrégularités récurrentes : bénéficiaires indigènes introuvables, signatures contestées, personnes identifiées affirmant n’avoir reçu rien ou seulement une fraction des sommes inscrites. Un argument central, politiquement explosif, revient dans les pièces : Lafitte aurait pu payer les colons européens conformément aux états, mais pas les indigènes, ou pas totalement.

À l’audience, le problème prend une dimension très concrète : la cour procède à l’appel d’une foule de témoins, décrite par une formule qui, même à cette époque ne manquera pas de choquer (« 150 Mohamed ou Belkassem ou Amar… ») et ces témoins sont conduits dans la salle. L’abondance des homonymies et la difficulté d’identifier des personnes avec certitude deviennent un élément de la scène judiciaire elle même.

Face à ces accusations, Lafitte adopte une ligne de défense à deux étages. D’abord, il affirme que les sommes ont été distribuées intégralement, tout en reconnaissant des irrégularités dans les états. Ensuite, il attaque la procédure : il se plaint d’avoir été mis au secret et privé de communication dès le début, ce qui l’aurait empêché de rassembler les éléments nécessaires pour se disculper. Il reconnait des erreurs administratives : pour certains secours (notamment dans le Chenoua), les bénéficiaires auraient été repérés par un signe sur les listes de recensement ; le secrétaire, en rédigeant l’état d’émargement, aurait copié mécaniquement des noms sans tenir compte des signes. Résultat : des personnes inscrites sur l’état déclarent n’avoir rien reçu… parce qu’elles n’avaient pas été comprises dans la distribution, tout en maintenant que la somme globale aurait bien été distribuée.

Un autre point est abordé à l’audience : la question d’argent dû à des indigènes expropriés lors de la création du village de Nador (4). Lafitte admet avoir gardé longtemps des sommes, mais les présente comme un dépôt confié à la banque de la mairie, retiré au fur et à mesure des besoins et affirme que ces dépôts ne peuvent pas avoir été remboursés avec l’argent de la loterie, reçu plus tard.

Les pièces du dossier montrent enfin que le procès ne se réduit pas à une question de comptabilité. Lafitte affirme que l’on cherchait depuis longtemps l’occasion de le nuire, et met en cause « M. de Chancel », présenté comme chargé de l’enquête et comme un ennemi juré. Des témoins évoquent, dans le Chenoua, des réunions, des «espions de Chancel» et des propos annonçant à l’avance l’emprisonnement de Lafitte. On comprend alors ce qui rend l’affaire si inflammable : à côté des signatures et des listes, se construit une hypothèse de cabale locale, qui transforme un dossier de secours en affrontement politique.

4) Verdict et synthèse : le procès se termine, la guerre des récits continue

Le 2 février 1883, Lafitte est rapidement acquitté et immédiatement remis en liberté.
Mais l’acquittement ne clôt pas l’histoire car à la suite de l’affaire, Lafitte est destitué de ses fonctions de maire et de 1er suppléant du juge de paix de Cherchell. Autrement dit, la sanction administrative survit au verdict pénal, ce qui contribue à maintenir une controverse durable autour de son nom. La manière dont l’affaire est commentée par les journaux est « édifiante » : d’un côté un journal accusateur (notamment Le Petit Colon Algérien) ; de l’autre un journal plus favorable à la défense (Le Radical Algérien) et la fracture est plus large qu’un simple désaccord éditorial. Les textes rassemblés montrent une tension sur la valeur des témoignages indigènes et sur la capacité de la justice coloniale à produire une vérité « acceptable » pour les différents publics. Une phrase moqueuse rapportée dans le dossier et parlant de « ces 150 arabes jurant devant le Jésus catholique » contre les « Roumis » (5), illustre la charge de préjugés qui contamina la teneur des débats du procès.

Dans ce contexte, l’opposition entre « pro colons » et « pro indigènes » (ou supposés tels) s’illustre de manière édifiante. Les tentatives de disqualifications des témoins, les attaques sur la morale de l’accusé et appelant avec force une condamnation exemplaire. Au final cette affaire Lafitte est moins un simple scandale municipal que révélateur de la période. Révélateur de la fragilité des administrations de l’époque, révélateur d’un conflit entre procédure et morale publique, et révélateur, surtout, des lignes de fracture de la société coloniale où le tribunal jugea des faits, tandis que la presse, elle, juge des appartenances.

Cette affaire, de plus, en annoncera d’autres à venir et qui vont concerner … Marengo cette fois.

(1) Détention préventive : détention avant jugement. Le dossier montre qu’elle devient un objet de polémique en 1882, certains articles la dénonçant comme trop longue et attentatoire aux droits de la défense.

(2) « Société protectrice des Indigènes » : expression utilisée dans L’Akhbar à propos de Lafitte.

(3) Loterie Franco Algérienne : dispositif de collecte/redistribution de secours mentionné comme source des fonds en cause dans le procès. Les pièces rassemblées décrivent l’existence d’un comité et de comités départementaux chargés de répartir les secours.

(4) village situé entre Cherchell et Marengo et que se disputeront les maires Beauvais et Lafitte, la population du village souhaitant rejoindre Marengo vu la proximité mais qui dépendait à l’origine de Cherchell.

(5) « Roumis » : terme (dans les textes cités) désignant des Européens/chrétiens, utilisé dans une phrase de presse moqueuse rapportée dans le dossier, révélatrice du climat polémique entourant les témoignages indigènes.

Lire la biographie d’Ovar Lafitte dans la rubrique correspondante.

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