La région brûle… mais les élections n’attendent pas.

Cherchell, dimanche 9 juillet 1871.

À l’origine, un document à priori insignifiant. Trois feuillets manuscrits, à l’écriture appliquée, soigneusement timbrés et tamponnés. Un procès-verbal d’élections, comme il en a été produit des milliers en France ce dimanche 9 juillet 1871. En-tête officiel, références aux textes de loi, noms des membres du bureau, heure d’ouverture, heure de clôture. Le genre de pièce administrative qui dort dans une chemise cartonnée depuis cent cinquante ans sans que personne ne lui prête la moindre attention.

Et pourtant.

Ce bureau électoral n’est pas dans une mairie de province. Il est à Cherchell, en Algérie, dans la salle de rapport du Commandant Supérieur de la Place. Et ce 9 juillet 1871, depuis trois semaines, la région brûle. (lire l’attaque de Zurich).

Commençons par les élections, puisque c’est par là que commence le document.

Extrait du procès-verbal des élections complémentaires de juillet 1871 à Cherchell. Collection personnelle de l’auteur.

Ce dimanche matin à six heures, six hommes prennent place autour d’une table : le chef de bataillon Mille, président, les officiers Jardinet et Haenziger, l’interprète militaire Attard, l’artilleur Login, et le sous-officier Journet, secrétaire. On pose devant eux la loi du 3 mars 1849, les arrêtés du Chef du Pouvoir Exécutif, la circulaire du Ministre de la Guerre. La boîte de scrutin est ouverte, vérifiée vide, puis refermée à deux serrures : une clé pour le président, une clé pour le plus âgé des assesseurs. Il s’agit d’élire deux représentants du peuple à l’Assemblée nationale, pour le département de l’Ain. En France.

Il convient de préciser : ce n’est même pas la grande élection nationale. Ce 2 juillet 1871 – le 9 pour les sections militaires d’Algérie, avec le délai postal – sont organisées dans toute la France des élections complémentaires, de simples scrutins partiels destinés à pourvoir des sièges laissés vacants par des élus de février qui avaient opté pour d’autres circonscriptions. Un vote de remplacement, en somme. Pas même un scrutin de premier rang. Et pourtant, à Cherchell, on fait les choses dans les règles.

La journée passe. À six heures du soir, le président Mille déclare la clôture définitive du scrutin. La boîte est rouverte. Le dépouillement se fait en bonne et due forme. Le résultat est proclamé :

Un bulletin. Un votant.

Un seul soldat de la garnison de Cherchell était originaire de l’Ain. Un seul homme avait à voter ce jour-là. Il s’est présenté, a montré sa carte, a remis son bulletin fermé au président. Six hommes ont passé leur journée entière à tenir un bureau pour lui permettre d’exercer son droit civique. Il a voté pour deux candidats bonapartistes — le comte Le Hon et Girod de l’Ain — qui perdront tous les deux, noyés dans la vague républicaine qui, ce même dimanche, déferle sur toute la France.

Le procès-verbal est rédigé, mis sous pli scellé, et expédié à M. le Préfet du département de l’Ain. Affaire classée.

Maintenant, le contexte. Le contexte réel.

Depuis le mois de juin, les Beni Menassers ont lancé le djihad sur la Mitidja. Après la grande insurrection du cheikh El Mokrani dans le Constantinois, c’est au tour de la région du Chenoua de s’embraser. Le mouvement est violent, rapide, impitoyable.

Le petit village de Zurich est frappé en premier. Les insurgés le détruisent. Les habitants se réfugient dans l’église, seul bâtiment solide, et attendent. Des colons sont tués dans les fermes alentour, leurs meules incendiées, leurs récoltes réduites en cendres. Puis c’est Novi. Les maigres garnisons de Zurich et de Novi ne peuvent rien, trop peu d’hommes, trop peu de temps. Les fermes Trippier et Brincourt, aux abords de Cherchell, sont à leur tour incendiées et pillées. Des ambulances s’organisent en urgence depuis Marengo. On attend le colonel Desandré et ses zouaves, venus de Coleah, pour rétablir un semblant d’ordre.

C’est dans ce chaos, le 9 juillet 1871, que le bureau de vote ouvre ses portes à six heures du matin.

Il y a quelque chose d’incongru dans ce document, une fois qu’on sait tout cela. Pas le résultat, un vote unique, deux candidats battus, une infime parenthèse dans l’histoire nationale. Mais ce qu’il dit de la situation, par son existence même.

À l’heure où les Beni Menassers incendient les fermes, massacrent des colons et réduisent Zurich en ruines, l’administration militaire de Cherchell réunit six hommes pendant une journée entière pour permettre à un seul soldat d’exercer son droit de vote pour un scrutin partiel de remplacement – le genre d’élection dont personne, en métropole, ne se souviendrait le lendemain. La loi est respectée. Les textes sont lus à haute voix. La République est là, dans toute sa rigueur procédurale dans une salle de vote cernée par la guerre.

Le soldat de l’Ain avait voté. Les fermes brûlaient. Les morts n’avaient pas encore été comptés mais la République était respectée…

Le procès-verbal des opérations électorales de la section militaire de Cherchell, daté du 9 juillet 1871, est conservé dans la collection privée d’Etienne Laude. Il porte le cachet de la Préfecture de l’Ain, daté du 17 juillet 1871.

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