Un Suédois à Alger : Josef Kuhlman, de Stockholm à la Vallée des Consuls (1841–1876)

Par Etienne LAUDE

Un œil étranger sur l’Algérie naissante : ni nostalgie coloniale, ni réquisitoire. Juste les faits, les hommes, et le port d’Alger au petit matin.

Vous appréciez les articles de Marengo d’Afrique ? Alors rendez-vous aussi sur kuhlmansaga.com : un site qui traite, lui aussi, des premières années de l’Algérie française, nourri de sources et d’archives inédites.

Joseph Kuhlman
Josef Kuhlman (1809-1876).

Josef Kuhlman a 32 ans quand il débarque à Alger au printemps 1841. Dans sa sacoche : une lettre de recommandation du Kommerskollegium, le collège royal suédois du commerce. Dans la tête : l’idée vague, mais tenace, qu’Alger lui offrirait ce que Stockholm ne pouvait plus lui donner. Il ne se trompait pas.

Fils d’une vieille lignée aux racines poméraniennes, formé à l’Université d’Uppsala puis au Kommerskollegium, ce Suédois polyglotte débarque dans une ville encore en pleine effervescence coloniale. Pour ceux qui s’intéressent aux pionniers de l’Algérie française, le site kuhlmansaga.com est une véritable mine d’or. Œuvre d’Etienne Laude, descendant direct de la famille, il reconstitue avec la précision d’un historien plus de quatre siècles d’histoire européenne, de la Poméranie à l’Algérie, en passant par la Suède et la Baltique.

Dès son arrivée, Josef se présente au consulat de Suède et Norvège, dans la Vallée des Consuls sur les hauteurs d’El Biar. Johan Fredrik Schultze, consul depuis 1829 et présent à Alger depuis 1810, le reçoit dans sa villa mauresque et lui prodigue les conseils d’un homme qui a tout vu : la fin du Dey ottoman, la conquête française de 1830, la résistance d’Abd el-Kader. « Vous maîtrisez le français, excellent. Mais apprenez l’arabe. Si vous voulez vraiment réussir ici, il le faut. » Josef écoute, observe, et s’installe.

Trois ans et demi de patience plus tard, en décembre 1844, dans le bureau du consulat au 12 rue de la Licorne, Schultze lui fait glisser un document signé à Paris par le Maréchal Soult. Josef Kuhlman figure parmi les sept premiers courtiers maritimes assermentés d’Alger. Son atout sur ses concurrents était simple et décisif : nul dans la liste ne lisait le suédois ni ne parlait l’allemand des ports de la Baltique. « Vous avez attendu trois ans et demi », dit le vieux diplomate. « C’est le temps qu’il faut pour qu’Alger fasse confiance à un étranger. »

Le consul, l’entrepreneur, le visionnaire

La suite est à la mesure de ces débuts discrets mais solides. Josef Kuhlman devient l’une des figures centrales de la vie commerciale et diplomatique d’Alger. Il publie régulièrement dans la presse suédoise des bulletins de commerce sur l’Algérie, invitant les investisseurs et exportateurs nordiques à s’y intéresser, témoignages précieux sur le développement de la colonie. Il importe du bois de Scandinavie pour les constructions, intervient dans les naufrages sur la côte algérienne.

Le Général Yusuf (1808-1866)

En 1863, il est convoqué par la commission sénatoriale sur le commerce et la navigation en Algérie. Ses propositions frappent par leur modernité : création d’un port franc à Alger, suppression du droit de tonnage, ouverture aux navires étrangers, développement du tourisme, « les capitaux des voyageurs étrangers qui viendraient facilement passer en Algérie une partie de l’année ». Des idées avant-gardistes qui ne recueilleront pas, malheureusement, le soutien qu’elles méritaient.

Il se lie d’amitié avec le Général Yusuf et le Général Brincourt, ce même Brincourt dont les lecteurs de Marengo d’Afrique connaissent bien l’implantation dans l’ouest de la Mitidja. Les deux hommes furent d’ailleurs conviés ensemble au couronnement du roi Charles XV de Suède en mai 1860.

Le Général Brincourt (1823-1909) à son retour du Mexique. Collection personnelle de l’auteur.

En septembre 1872, à 63 ans, Josef Kuhlman est nommé Consul Général de Suède et Norvège. Il avait également été Consul du Danemark et chancelier depuis le début des années 1850. Il meurt à Alger le 4 août 1876, et est inhumé au Carré des Consuls du cimetière de Saint-Eugène.

sur la tombe de Joseph Kuhlman au carré des consuls
Sur la tombe de Josef Kuhlman, octobre 2012.
Un lien avec Marengo

Ce qui rend cette saga particulièrement précieuse pour les lecteurs de Marengo d’Afrique, c’est ce lien direct avec notre région. En janvier 1864, le fils de Josef, Sigurd Kuhlman, épouse Louise Chapotin, fille d’une famille du convoi 12 pour Marengo et Zurich. Josef possédait lui-même une grande ferme à Bourkika, à sept kilomètres de Marengo, la Ferme Saint-Joseph, où se tinrent de grandes fêtes rassemblant les figures de la colonie.

La ferme Saint-Josef à Bourkika.
Un site à découvrir absolument

kuhlmansaga.com est l’œuvre d’un descendant direct qui a passé des années à dépouiller des archives suédoises, françaises, polonaises et norvégiennes. Ce qu’il en tire n’est pas un simple arbre généalogique : c’est une saga européenne, racontée avec le souci du détail historique. Pour tous ceux que passionnent l’histoire de l’Algérie française, ses pionniers scandinaves, ses consuls et ses familles de colons, ce site est tout simplement, incontournable.

Sources : kuhlmansaga.com — Etienne Laude, arrière-arrière-arrière petit-fils de Josef Kuhlman.

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