Le sauvetage oublié de 1854
Parfois, l’histoire locale se niche dans les rapports les plus officiels. Les archives du Journal des débats politiques et littéraires du 3 avril 1854, ont gardé une trace poignante de ce que fut le quotidien des pionniers de notre région : un récit de bravoure face aux caprices de la nature, qui illustre cruellement les difficultés d’aménagement du territoire de l’époque.

Deux villages, un même destin, mais isolés
Il est important de se souvenir que Zurich et Marengo sont, à bien des égards, des villages « jumeaux ». Tous deux sont nés de la même vague migratoire : celle des colons arrivés à Cherchell en décembre 1848, via les convois n° 12 et n° 13.
Pourtant, cinq ans après cette installation fondatrice, le désenclavement restait un défi majeur. Séparés par seulement 12 kilomètres, les deux villages ne disposaient toujours pas, en ce début d’année 1854, d’une infrastructure routière achevée et sûre. C’est précisément sur ce chantier de la route reliant nos deux communes que se déroule le drame qui allait marquer les mémoires.
Le piège des oueds
Le 20 janvier 1854, le travail acharné des 170 hommes employés à la construction de cette route vitale est brutalement interrompu. La région, sillonnée par l’Oued el-Hachem et l’Oued Nader, subit une crue subite et violente.
En quelques instants, le chantier devient un piège. Les ouvriers se retrouvent isolés, sans vivres, encerclés par des torrents devenus infranchissables. La situation est critique : cinq hommes sont déjà engloutis sous les yeux de leurs camarades impuissants.
Le courage du carabinier Jean Blancard

C’est à cet instant que le commandement du poste de Zurich lance un appel à l’aide. Un homme répond présent : Jean Blancard, carabinier au 11e régiment d’infanterie légère.
Ce qui suit relève de l’héroïsme pur. Blancard se jette dans le torrent déchaîné. Là où d’autres auraient hésité, il engage une lutte acharnée contre le courant pour ravitailler les survivants. Il réalise un exploit : il effectue neuf allers-retours périlleux dans les eaux tumultueuses, transportant des caisses de biscuit pour nourrir ses camarades affamés.
Le document précise d’ailleurs que, deux jours auparavant seulement, ce même soldat avait déjà sauvé un cavalier emporté par les eaux.
Une reconnaissance impériale
La bravoure de Jean Blancard ne passe pas inaperçue. Dans un rapport adressé à l’Empereur le 29 mars 1854, le maréchal de France et ministre secrétaire d’État au département de la guerre, Vaillant, souligne : « Un pareil dévouement m’a paru mériter une récompense éclatante ».

C’est ainsi que fut proposé, pour le carabinier Blancard, le titre de chevalier de la Légion d’honneur.
Le 15 mai on apprenait par le même journal que le condamné Morin avait reçu une remise du restant de sa peine pour son dévouement pendant la crue.
Ce récit, bien que vieux de plus de 170 ans, nous rappelle non seulement le courage immense des bâtisseurs de notre région, mais aussi les obstacles quotidiens, parfois tragiques, que nos aïeux ont dû surmonter pour relier Zurich et Marengo, ces deux villages frères nés de l’aventure coloniale de 1848.
Source : Journal des débats politiques et littéraires, 3 avril 1854. Lire Marengo d’Afrique tome I.
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