Les Lafitte, pionniers de Cherchell

La plupart des familles de notre récit sont arrivées à Cherchell en décembre 1848 avec les convois de la colonisation. La famille Lafitte, elle, était déjà là depuis cinq ans.

photographie de Cherchell en 1880 vue générale
Cherchell, vers 1875. Photographie anonyme. Collection personnelle de l’auteur.
Cherchell en 1840 : une ville conquise sans combat

Après les premières années de combats, suite à la prise d’Alger en juillet 1830, le Traité de la Tafna (1837) accorde à Adb el-Kader une large autonomie… mais la paix ne dure pas. En novembre 1839, Abd el-Kader rompt le traité et reprend les hostilités, attaquant la Mitidja. La guerre va reprendre et Cherchell, dans le cadre de l’extension du contrôle côtier à l’ouest d’Alger, est une des premières cibles. La ville, peu fortifiée et difficilement défendable face à la puissance navale et terrestre française, tombe sans résistance majeure.

Le 15 mars 1840, les troupes françaises qui viennent d’Alger par le littoral s’emparent de Cherchell. La ville avait été abandonnée par ses habitants à leur approche, une reddition silencieuse, presque fantomatique, pour une cité qui fut pourtant l’une des plus puissantes de l’Antiquité : Caesarea, capitale du roi Juba II, ornée de marbres et de statues, dont la célèbre Vénus qui porte encore aujourd’hui son nom.

En 1840, il n’en reste que des ruines à fleur de terre. La garnison française qui s’y installe trouve une bourgade de quelques centaines d’âmes, un petit port ouvert aux vents, dominé par les crêtes boisées du Chenoua. Les Français y installent rapidement une garnison et commencent à y établir des colons civils. C’est ici que, trois ans plus tard, viendra s’installer la famille Lafitte.

Le médecin-chef de l’Hôpital civil d’Alger, Louis-François Trolliet, témoigne dans une lettre datée du 21 mars 1840 :

L’expédition de Cherchel est faite. On n’a trouvé dans la Ville qu’une vieille femme et un enfant sourd et idiot que l’on a amenés à Alger. Les arabes avaient fui et avaient tout emporté. On y laisse quelques mille hommes et l’armée revient, harcelée dit-on, par une foule d’arabes dispersés en tirailleurs et que l’on ne peut atteindre. Pendant que l’on était à Cherchel, un parti d’arabes est venu surprendre presque autant qu’à Douera, 17 Chasseurs d’Afrique qui étaient allés avant hier faire du bois Sans armes ; huit ont été tués, les autres ont pu se Sauver au galop.

Lettre du médecin-chef de l’hôpital civil d’Alger le 21 mars 1840. Collection personnelle de l’auteur.
L’arrivée des Lafitte en 1843

La famille Lafitte est arrivée en Algérie en 1843, soit cinq ans avant les grandes vagues de colonisation. On le sait grâce au dossier de juge de paix d’Ovar Joseph Lafitte, conservé aux archives. Le père, Jacques Lafitte, est militaire : Adjudant en second aux Subsistances militaires, le service chargé de l’approvisionnement des troupes. Il a 42 ans. Son épouse, Anne Lagardère, l’accompagne avec leurs enfants : Joseph Marie Ovar, né en 1832 à Mont-de-Marsan dans les Landes, onze ans à l’arrivée et plusieurs filles, dont Marie, Nathalie et Sophie.

Ils s’installent à Cherchell, ville de garnison où la présence militaire domine encore tout. Ce sont des pionniers d’un autre genre : ni agriculteurs envoyés par le gouvernement, ni spéculateurs venus tenter fortune, mais une famille de fonctionnaires militaires jetant ses racines dans cette ville antique que la France vient à peine de prendre.

Des premières années sous le signe du deuil

À peine arrivée, la famille connaît l’une de ces tragédies que la colonie distribue sans compter. Le 27 novembre 1843, quelques mois seulement après leur arrivée, Marie Lafitte épouse un certain Florent Guittard, employé natif de l’Oise. C’est l’un des premiers mariages parmi les nouvelles familles de colons installées à Cherchell. Mais le bonheur sera bref : Marie décède peu après, en septembre 1845, peut-être en couches, avec sa petite fille. Son mari mourra à son tour l’année suivante.

Entre-temps, Jacques Lafitte, le père, disparaît lui aussi. La date exacte de sa mort n’a pas été retrouvée, mais on sait qu’avant 1847, Anne Lagardère est déjà veuve. En quelques années, cette femme a perdu son mari, sa fille et sa petite-fille dans cette ville qu’elle n’a pas choisie.

La concession de 1847 : enfin un toit

Le 17 juillet 1847, le Gouverneur Général d’Algérie, sur proposition du Conseiller Rapporteur M. Ballyet, accorde à Madame Veuve Lafitte une concession à perpétuité : une maison avec jardin d’une contenance de 383 m², située à Cherchell, moyennant une rente annuelle de 80 francs. Le document officiel est explicite sur les raisons de cette décision :

« Elle est digne d’intérêt pour les pertes qu’elle a successivement éprouvées à Cherchell, de son mari, de sa fille et de sa petite fille. »

Il est précisé qu’Anne Lagardère occupait déjà cette maison à titre de location et y avait fait des réparations à ses propres frais. La concession est approuvée. Elle vivra dans cette maison jusqu’à sa mort, le 14 août 1869, à Cherchell.

Ovar Lafitte : de commis à maire de Cherchell

Pendant que sa mère traversait ces épreuves, Joseph Marie Ovar Lafitte grandissait dans cette ville-garnison, apprenant à en connaître chaque ruelle, chaque famille. En 1855, il est commis négociant — un homme d’affaires en devenir. Cette même année, le 10 novembre 1855, il épouse à Marengo une jeune femme de 18 ans : Rosalie Ernestine Chapotin, deuxième fille de Jacques Joseph Chapotin et Victoire Boucaut, née à Belleville en 1837.

Ovar Lafitte, vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.
Rosalie Chapotin, épouse Lafitte, vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.
Nathalie Chapotin, vers 1880. Collection personnelle de l’auteur.

Parmi les témoins du mariage figurait notamment Michel Eugène Beauvais, boulanger à Marengo, son beau-frère. Les deux familles pionnières se retrouvaient ainsi liées.

Ovar Lafitte deviendra Maire de Cherchell de 1870 à 1881, Conseiller Général, et Premier Suppléant du Juge de Paix de Cherchell. La ville qui avait accueilli sa famille en deuil serait celle où il exercerait sa plus grande influence. Il mourra à Blida le 6 décembre 1896, à l’âge de 64 ans. Rosalie lui survivra jusqu’au 8 avril 1908.

La famille Lafitte incarne à sa façon le destin de tant de familles pionnières : arrivées avant les convois, éprouvées par les deuils répétés, enracinées malgré tout dans cette Algérie qui leur avait pris autant qu’elle leur avait donné. Le nom d’Ovar Lafitte restera longtemps dans la mémoire de Cherchell et dans celle de Marengo, où son mariage avec Rosalie Chapotin avait noué, pour une génération, le destin de deux familles fondatrices.

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