Ovar Lafitte en quête d’un poste de commissaire priseur.

Les coulisses d’une candidature aux appuis illustres (1879-1882)
Ovar Lafitte (1832-1896)

À la fin de l’année 1879, Ovar Lafitte est un homme bien installé dans la vie publique algérienne. Né Joseph-Marie Ovar Lafitte le 26 novembre 1832 à Mont-de-Marsan, il s’est construit en Algérie une position que bien des colons lui envient. Depuis septembre 1870, il est maire de Cherchell. La même année, un décret du 18 juin le nomme suppléant du juge de paix de la ville. En 1871, il entre au Conseil Général du département d’Alger pour le canton de Cherchell. Lors de l’insurrection des Beni Menacers, en juillet 1871, il gère seul l’ensemble du service judiciaire du canton, le juge de paix titulaire étant absent. Dix ans d’engagement ininterrompu, au service de la ville, du département et de la justice.

C’est précisément là que le bât blesse.

Neuf ans et demi de suppléance gratuite, et quatre enfants à nourrir

Dans la lettre qu’il adresse au Garde des Sceaux le 18 décembre 1879, Lafitte est d’une franchise désarmante. Il énumère ses titres, et précise noir sur blanc que sa fonction de suppléant du juge de paix, exercée depuis neuf ans et demi, est une fonction « gratuite ». Plus loin, il écrit : « Les charges de mes fonctions gratuites m’ont enlevé tout loisir pour m’occuper de mes affaires. Il est donc grand temps que je songe à l’avenir de mes enfants. » Père de quatre enfants, sans fortune apparente, il a consacré une décennie à une charge judiciaire qui ne lui a rien rapporté. La démission du commissaire priseur d’Alger, un certain M. Desmoulins, lui offre une opportunité qu’il ne laissera pas passer.

On peut s’étonner, de prime abord, qu’un maire, conseiller général et suppléant de justice en exercice brigue un tel poste. Commissaire priseur : un officier ministériel, certes, mais dont le rôle, organiser des ventes aux enchères, paraît bien éloigné des hauteurs de la vie politique locale. Mais l’argument de Lafitte est imparable. Ces fonctions-là, elles sont rémunérées. Et neuf ans et demi de services judiciaires gratuits lui donnent des titres que « les concurrents nombreux pour cet emploi ne peuvent invoquer ».

La demande n’a donc rien d’une bizarrerie. Elle est au contraire le signe d’un homme lucide sur sa situation, qui comprend qu’un engagement civique non rétribué ne fait pas vivre une famille. Curieusement son beau-frère, Michel Eugène Beauvais, entamera la même démarche quelques années plus tard … (lire : Le mystère de la salle des Beaux-Arts de Marengo).

La voie officielle : du Gouverneur Général au Premier Président

Lafitte ne s’en remet pas au hasard. Il actionne d’abord les leviers institutionnels. Son collègue au Conseil Général, un certain Letellier, défenseur à Alger, l’autorise à écrire en son nom. La demande remonte vers le Gouverneur Général à Alger. Le premier président de la Cour d’appel d’Alger, Ch. Bazot, prend sa plume le 7 janvier 1880 pour transmettre au Garde des Sceaux un avis favorable : « Homme actif et intelligent, il s’est créé en Algérie une position honorable. […] Il présente toutes les garanties désirables d’aptitude et de moralité. »

Jusqu’ici, rien que de très classique. C’est dans les soutiens parallèles que l’affaire devient singulière.

Albert Grévy : le frère du Président

Jules Grévy vient d’être élu Président de la République en janvier 1879. Son frère Albert, avocat et homme politique, est une figure de la République en Algérie, il deviendra Gouverneur Général de l’Algérie en 1879, puis à nouveau de 1882 à 1891. Lafitte parvient à l’approcher. Albert Grévy lui promet son appui et apostille « chaudement » sa demande auprès du Gouverneur Général à Alger.

Mais en février 1880, Lafitte rencontre Albert Grévy à Paris et le résultat est décevant. Grévy lui explique que la nomination dépend exclusivement du Garde des Sceaux, qu’on ne l’a pas consulté, et qu’en présence de deux candidats, il ne souhaite pas se prononcer. L’appui reste verbal, courtois, et finalement inutile. Lafitte repart avec la promesse de nouvelles démarches auprès de personnages influents susceptibles d’agir auprès du ministre Cazot : « c’est de lui que dépendra la nomination », précise-t-il dans sa lettre du 6 février 1880 au Directeur du Personnel au Ministère de la Justice, depuis le 38 rue des Archives où il loge à Paris.

Le sénateur Le Lièvre et le réseau gambettiste

Le 4 février 1882, une nouvelle lettre de recommandation arrive sur le bureau du Garde des Sceaux Cazot. Elle est signée du sénateur Ferdinand Le Lièvre, sénateur d’Algérie depuis 1876, républicain convaincu, figure de l’Union républicaine de Gambetta. Ce Prussien de naissance, exilé en Algérie sous le Second Empire en vertu de la loi de sûreté générale, y avait acquis une grande influence personnelle. Il s’était par la suite signalé par son opposition au régime impérial et sa lutte pour l’assimilation des départements algériens aux départements français. Il recommande sans ambages Lafitte pour le poste vacant de commissaire priseur à Alger.

C’est une connexion de poids dans l’Algérie républicaine des années 1880 — et une connexion qui touche indirectement à Gambetta lui-même, dont Le Lièvre est un soutien actif à la Chambre haute.

Émile Durieux, peintre belge, ami inattendu
Emile Durieux, « Dimanche fin de matinée« 

Parmi les lettres conservées dans le dossier, l’une détonne. Elle est datée du 10 janvier 1880, écrite depuis le 3 rue Cambacérès à Paris, et signée Emile Durieux. Son auteur est un peintre belge de l’École belge, dont une toile, « Dimanche fin de matinée« , laisse entrevoir un style intimiste et lumineux. Il écrit simplement : « Un de mes amis me recommande vivement M. Lafitte, maire de Cherchell, qui aspire à devenir Commissaire Priseur à Alger. Voulez-vous me permettre d’attirer sa candidature à votre bienveillante attention. »

Ce billet illustre, mieux que n’importe quel document officiel, la dimension du réseau que Lafitte avait su tisser. Un peintre belge installé à Paris plaide pour le maire d’une petite ville côtière d’Algérie. Que cette relation existait, et qu’elle était suffisamment solide pour justifier une démarche auprès d’un directeur de ministère, dit quelque chose de la mobilité sociale et des réseaux de la colonisation française dans ces années-là.

Un échec, malgré tout

La Présidence du Conseil elle-même, celle de Gambetta, en fonctions de novembre 1881 à janvier 1882, finira par transmettre une note favorable : Lafitte, maire depuis 1870, conseiller général, onze ans de suppléance du juge de paix, mérite que l’on y prête attention.

Cela ne suffit pas. Malgré le soutien du premier président de la Cour d’appel d’Alger, du frère du Président de la République, d’un sénateur républicain lié à Gambetta, d’un peintre parisien et de l’appareil même du gouvernement, Ovar Lafitte n’obtient pas le poste de commissaire priseur à Alger. Le dossier se ferme sans satisfaction. Neuf ans et demi de suppléance gratuite, une candidature solide, des appuis illustres et pourtant.

On ne sait pas exactement pourquoi. Peut-être un autre candidat mieux placé. Peut-être la mécanique lente des nominations ministérielles, qui broie les dossiers les mieux constitués. Peut-être, tout simplement, la malchance.

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