La IIIe République arrive à Marengo et avec elle, une question : où se tenait Michel Eugène Beauvais ?

Sedan, la chute de l’Empire
À l’été 1870, la France entre en guerre contre la Prusse. Napoléon III, malade, mal conseillé, conduit lui-même ses armées sur le front. Le désastre est rapide. Le 1er septembre 1870, à Sedan ¹, l’armée française est encerclée par les troupes du général von Moltke. Le lendemain, 2 septembre, l’Empereur signe sa capitulation. Il remet son épée au roi de Prusse Guillaume Ier. C’est une humiliation sans précédent : pour la première fois depuis Napoléon Ier, un souverain français est fait prisonnier de guerre. La nouvelle se répand en quelques heures dans toute la France. À Paris, la stupeur se mue en colère. Le 4 septembre 1870, une foule envahit le Corps législatif, et sur les marches de l’Hôtel de Ville, la République est proclamée. Le Second Empire s’effondre. Après dix-neuf ans de règne, Napoléon III appartient déjà au passé.
En Algérie comme en métropole, la nouvelle fait l’effet d’un coup de tonnerre. Dans les villages de colons de la Mitidja, on apprend la nouvelle avec mélange de stupeur, de soulagement et d’une ferveur patriotique soudainement rallumée. À Marengo, ce n’est que quelques jours plus tard que les événements vont prendre toute leur signification.
Le matin du 11 septembre 1870
Il est sept heures du matin. Sur la place du village de Marengo, la garde nationale se rassemble. L’air sent encore la rosée de la nuit. Les hommes sont en rang, l’œil sérieux, le geste retenu. Il se passe quelque chose d’inhabituel ce matin-là, quelque chose que beaucoup n’ont pas vu depuis l’enfance, et que les plus jeunes ne connaissent pas du tout. La porte de la mairie s’ouvre. Un vieillard en sort, se tenant droit malgré son âge et tenant d’une main ferme un drapeau tricolore plié. C’est Bourelly ², le doyen du village, soldat de la Première République. Derrière lui, les miliciens de la ville font escorte. Sur les côtés, les autorités locales et les représentants des premiers colons forment une haie d’honneur silencieuse.
La population assemblée retient son souffle. Puis, à la vue du drapeau déployé dans la lumière du matin, les applaudissements éclatent.
Dix-huit ans dans un tiroir
Ce drapeau tricolore n’était pas n’importe lequel. C’était celui des convois de 1848, le drapeau donné aux pionniers qui avaient quitté Paris et les grandes villes de France pour venir fonder Marengo dans une plaine inconnue. Il avait accompagné ces hommes et ces femmes depuis leur départ, traversé les épreuves du choléra, de la diphtérie, de la misère des premières années.
Puis, avec l’avènement du Second Empire en décembre 1851, il avait été rangé discrètement puis oublié ou plutôt, certains dirons, soigneusement préservé. Pendant dix-huit ans, ce bout de tissu aux trois couleurs avait « dormi » à la mairie de Marengo ³, attendant que les temps changent.
Ils venaient de changer.
La voix de Montaigu
Ce matin du 11 septembre, c’est le commissaire civil Montaigu ⁴ qui prit la parole sur la place. Son discours, plein de patriotisme selon les témoins, électrisa l’assemblée. Les acclamations fusèrent de toutes parts, et la foule d’une seule voix lança le cri qui n’avait pas résonné à Marengo depuis des années :
« Vive la République ! »
Le drapeau fut ensuite porté dans les rues du village, acclamé à chaque carrefour. Les habitants de Marengo — leurs enfants nés sur cette terre algérienne, leurs voisins de Bourkika venus pour l’occasion — s’embrassaient, criaient, pleuraient parfois.
La fièvre impériale ⁵ qui avait envahi Marengo lors de la visite de l’Empereur cinq ans plus tôt, en 1865, semblait bien lointaine désormais.
La question Beauvais
Mais revenons sur la place, parmi la foule. Un personnage nous intéresse particulièrement. Où se trouvait ce matin-là Michel Eugène Beauvais ⁶ ?
L’homme est connu de tous à Marengo. Arrivé parmi les premiers pionniers en 1848, boulanger de son état, un temps renvoyé pour « mauvais pain et propos grossiers » en 1851, selon un courrier resté dans nos archives ! , il a su depuis surmonter les épreuves. Il allait bientôt devenir le premier maire élu de Marengo (1870-1886), premier magistrat de la ville qu’il avait contribué à bâtir de ses mains.
Mais était-il parmi les acclamateurs ce 11 septembre ? Ou regardait-il la scène depuis le seuil de sa porte, les bras croisés ? La question n’est pas anodine. Car six semaines plus tard, le 28 octobre 1870, un autre événement allait secouer l’Algérie, un mouvement que certains qualifièrent alors de « putsch avant l’heure » ⁷. Et l’attitude de Michel Eugène Beauvais pendant cette période trouble reste, à ce jour, une énigme. Son caractère énergique, entier, comme on peut le deviner à travers les archives ne permettait guère les demi-mesures. Tantôt l’on le retrouvera à la fin des années 1880 proclamant haut et fort la « République Radicale » ; tantôt, quelques années plus tard, ses adversaires l’accuseront d’être « clérical ». L’homme était difficile à saisir.
Était-il républicain de conviction ? Opportuniste habile ? Patriote sincère ? Ou simplement un colon pragmatique, soucieux avant tout de la prospérité de son village ? C’est ce que nous allons tenter de comprendre, à travers les événements qui suivirent ce beau matin de septembre 1870 où, pour la première fois depuis dix-huit ans, le drapeau tricolore flotta de nouveau sur Marengo.
Notes
¹ La bataille de Sedan (1er-2 septembre 1870) : engagement décisif de la guerre franco-prussienne de 1870. L’armée française du maréchal Mac-Mahon, encerclée dans la ville de Sedan par les forces prussiennes du général von Moltke, capitule le 2 septembre 1870. Napoléon III, présent sur le champ de bataille, est fait prisonnier. C’est la plus grande capitulation militaire de l’histoire de France depuis Waterloo (1815). Elle entraîne directement la chute du Second Empire et la proclamation de la IIIe République le 4 septembre 1870 à Paris.
² Bourelly : doyen du village de Marengo en 1870, ancien soldat de la Première République française (1792-1804). Son âge et ses antécédents militaires en faisaient le porte-drapeau naturel de la cérémonie. Biographie complète non retrouvée à ce jour.
³ Le Second Empire fut proclamé le 2 décembre 1851 à la suite du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Le drapeau tricolore, symbole républicain par excellence depuis 1848, fut discrètement mis de côté dans de nombreuses communes d’Algérie au profit des emblèmes impériaux.
⁴ Montaigu : commissaire civil de Marengo en septembre 1870. Sa nomination, en 1867 s’inscrit dans le cadre du système administratif colonial mis en place sous le Second Empire. Biographie complète non retrouvée à ce jour.
⁵ La visite de Napoléon III en Algérie (1865) : l’Empereur effectua son second voyage en Algérie du 3 mai au 8 juin 1865. Il visita notamment la Mitidja et les colonies agricoles de la région, dont Marengo et Bourkika, qui accueillirent sa venue avec un enthousiasme marqué.
⁶ Michel Eugène Beauvais : colon de la première heure, arrivé à Marengo en 1848. Boulanger, puis agriculteur, il devint le premier maire élu de Marengo de 1870 à 1886. Une lettre du lieutenant-colonel Vergé datée du 1er mars 1851, conservée dans nos archives, demande son renvoi immédiat pour « pain de très mauvaise qualité » et « propos grossiers constatés en procès-verbal ». Signe que les destins réservent parfois de beaux retournements.
⁷ Le « putsch » du 28 octobre 1870 : suite à la capitulation de Metz (27 octobre 1870) et à la progression des armées prussiennes en France, un mouvement insurrectionnel républicain s’empara momentanément du palais du Gouvernement général à Alger le 28 octobre 1870. Conduit par des figures républicaines radicales, il fut rapidement réprimé, mais témoigne de l’agitation profonde qui traversait l’Algérie française à l’automne 1870.
Source : Collection personnelle de l’auteur — Archives familiales — Marengo d’Afrique, tomes 1 et 2 (TheBookEdition).
© 2025 marengodafrique.fr – Marengo d’Afrique. Tous droits réservés.
Ce site présente des informations et ressources sur Marengo d’Afrique. Toute reproduction, même partielle, est interdite sans autorisation préalable.