Marengo veut sa poudrerie

Mars 1883, quand la défense nationale s’invite dans la Mitidja

la poudrerie de Marengo. Image générée par IA.
Ce qu’aurait pu être la poudrerie nationale de Marengo. Illustration générée par IA.
Une décision gouvernementale qui change tout

Le 7 mars 1883, une décision ministérielle tombe : l’Algérie va désormais assurer elle-même sa défense. Jusqu’ici dépendante de la métropole pour ses approvisionnements en poudre et munitions, la colonie devient autonome en la matière. La raison est stratégique et sans appel : « en cas de guerre, notre possession africaine ne pourra plus être prise au dépourvu et obligée de faire face à une attaque sur ses côtes avec des approvisionnements limités ».

La décision prévoit la création d’un nouvel établissement de fabrication de poudres en Algérie (1). L’ancien établissement de Constantine, supprimé depuis une douzaine d’années, ne sera pas rouvert. Une nouvelle poudrerie sera construite dans la province d’Alger et le journal La République Nationale donne une information qui électrise la Mitidja : la localisation probable est Marengo.

Les atouts de Marengo

Le Petit Colon Algérien publie son premier article sur le sujet le 24 mars 1883 et prend immédiatement position. Marengo, affirme-t-il, est le choix idéal. Les arguments sont nombreux et solides.

L’eau, d’abord. La forêt de Marengo est traversée par l’Oued Bourkika ; le barrage de Meurad alimente toute la région. « Les Romains avaient établi la prise d’eau dans la forêt de Marengo pour alimenter Tipaza, qui fut une ville de 50 000 âmes ». Une ressource hydraulique abondante, à faible profondeur, indispensable à la fabrication de poudre.

Le bois, ensuite. La forêt communale de Sidi-Sliman représente une ressource considérable, plus d’un million de mètres cubes de bois, assurée pour tous les services présents et futurs. À titre de comparaison, le principal concurrent de Marengo, le Gué de Constantine, est décrit comme « un pays marécageux et un, Marengo possède, entre autres contrées boisées, sa forêt d’un moins 900 hectares ».

Le transport. La ligne de chemin de fer P.L.M. dessert Marengo via El-Affroun, une liaison directe, fiable, existante. Et le port de Tipaza, à proximité, offrirait une alternative maritime pour acheminer les matières premières et expédier la production.

La santé. Argument décisif à l’époque : Marengo bénéficie d’un hôpital et d’une situation sanitaire saine. La fièvre, qui sévissait autrefois, a « complètement disparu ». Le Gué de Constantine, en revanche, est un pays marécageux dont les miasmes délétères rendent le séjour difficile, problème majeur pour une manufacture qui occupera de nombreux ouvriers et leurs familles.

Les premiers nuages politiques

Mais dès l’11 avril 1883, un habitant de Marengo écrit au journal avec inquiétude. Quelques mois plus tôt, un officier supérieur était venu en éclaireur dans la région et avait confirmé que « la localisation de Marengo lui paraissait idéale ». La ville s’était mise à rêver d’une poudrerie, d’une garnison, et bientôt d’un chemin de fer.

Mais voilà que le Moniteur de l’Algérie annonce qu’une décision en date du 7 mars semble indiquer que le ministre aurait déjà choisi une autre localisation : le Gué de Constantine, en banlieue d’Alger.

Le lecteur n’hésite pas à désigner un responsable : le député Mauguin. Celui-là même dont le nom, on l’a vu ailleurs, servait d’insulte aux radicaux de la région. Le soupçon est lancé : Marengo serait sacrifiée sur l’autel des intérêts politiques algérois.

La bataille ne fait que commencer…

Source : Petit Colon Algérien, 24 mars et 11 avril 1883.

(1) L’histoire des poudreries nationales françaises s’enracine au milieu du XIVe siècle, lorsque la poudre noire, mélange de salpêtre, de soufre et de charbon de bois, devient un enjeu stratégique pour la puissance royale. Dès lors, sa production est placée sous contrôle de l’État, d’abord par délégation à des officiers d’artillerie ou à des particuliers détenteurs de privilèges royaux, puis de manière plus systématique sous Louis XIV, qui fait ouvrir une série d’établissements permanents à travers le royaume : Toulouse (1556, la plus ancienne), Saint-Médard-en-Jalles (1660), Esquerdes (1686), Pont-de-Buis (1687), Saint-Chamas (1690) ou encore Vonges (1691). En 1660, son chancelier Michel Le Tellier institutionnalise la « Régie royale des Poudres et Salpêtres », qui assure la production pendant plus de deux siècles. La grande réforme administrative vient de Turgot en 1775, qui crée un corps spécialisé, le Service des Poudres et Salpêtres, dont Lavoisier sera l’un des administrateurs les plus illustres. La fin du XIXe siècle marque une révolution technologique décisive : en 1884, le chimiste Paul Vieille met au point la poudre B, première poudre sans fumée à base de nitrocellulose, rendant la poudre noire obsolète et transformant les poudreries en véritables usines chimiques². Cette modernisation s’accompagne de la construction de nouveaux établissements spécialisés, comme la poudrerie du Moulin Blanc à Brest (1876), dédiée à la nitrocellulose. La Première Guerre mondiale soumet le Service à un effort colossal : la production quotidienne de coton-poudre passe de 28 tonnes en août 1914 à 280 tonnes en janvier 1917, nécessitant la création de nouvelles poudreries comme Bergerac (1915) et Sorgues. La Seconde Guerre mondiale, avec les destructions et l’occupation, perturbe profondément l’appareil de production, qui doit être reconstruit et réorganisé à la Libération. Dans les années 1950, le Service des Poudres amorce sa conversion vers les propergols solides pour missiles, inaugurant une ère nouvelle qui marque la fin du cycle historique des poudreries classiques, symbolisée par la fermeture de la poudrerie de Bergerac en 1960.

D’après : Manuel de méthodologie historique, Les Poudreries, https://manuel-de-methodologie-historique.blog.tudchentil.org/les-poudreries/ Jean-Marie Michel, Le Service des Poudres, Société Chimique de France, Contribution à l’histoire industrielle des polymères en France, https://new.societechimiquedefrance.fr/wp-content/uploads/2021/05/a_1_342_000.vfx2_sav.pdf, Éditions du CNRS / OpenEdition, La Poudrerie nationale de Bergerac, 1915-1960, https://books.openedition.org/editionscnrs/33672

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