Les Valaisans

A l’ouest de la Mitidja et dans le canton de Marengo, une autre population viendra « prêter main forte » aux colons des convois 12 et 13. C’était les Suisses. Et si j’évoque cet épisode c’est que Marie-Pauline Carraux, qui deviendra la 2e épouse de Josef Kuhlman, alors courtier maritime à Alger, venait de cette Suisse pauvre de la région du Valais. Marie-Pauline est née le 16 juillet 1839 à Auras dans le Valais. Le 4 septembre 1862, elle se marie avec celui qui va devenir Consul Général de Suède et Norvège en Algérie. Au moment de son mariage, sa mère Constance originaire de Muraz, toujours dans ce même Valais, est déjà décédée à Alger. Constance Turin n’avait que 33 ans et son histoire résume à elle seule les difficultés rencontrées par ces colons. Son père, Jean-Joseph Carraux était né en 1809 à Muraz également. En 1862, il est indiqué habitant Bourkika mais propriétaire à Berbessa, un centre crée en 1852 justement pour accueillir des colons Suisses et situé à côté de Coléah.

Marie-Pauline Carraux, (1839-1924) deuxième épouse du Consul Général Josef Kuhlman à Alger

Mais comment des Suisses ce sont retrouvés en Algérie ? Au milieu du XIXᵉ siècle, une rumeur obstinée traverse le Valais : de l’autre côté de la Méditerranée, en Algérie, il existerait des terres à prendre, des concessions d’un seul tenant, une chance de sortir enfin de la pauvreté. Dans un canton où l’agriculture fait vivre l’essentiel de la population, la pression sur le sol est forte. Les parcelles se morcellent au fil des héritages, l’exploitation devient de moins en moins rentable, les dettes s’accumulent, et le moindre accident — mauvaise récolte, maladie, incendie — peut faire basculer une famille. À cette insécurité matérielle s’ajoutent des situations personnelles parfois lourdes : tensions familiales, veuvage, marginalisation, besoin de recommencer ailleurs. Partir n’est pas seulement un rêve d’aventure : c’est souvent une tentative de survie. Dans l’arrière-plan, les documents rappellent aussi une logique plus dure : certaines autorités locales et communales en Suisse voient dans l’émigration un moyen d’alléger la charge de l’assistance publique et de se “débarrasser” de personnes pauvres, indigentes ou considérées comme à charge, ce qui donne au mouvement une dimension utilitariste en plus de l’élan d’espoir.

Villes et villages d'origine des Valaisans émigrés en Algérie. En haut à gauche, le village de Muraz. Source Éric Maye, Émigration des Suisses du Valais en 1851, 1995.

Villes et villages d’origine des Valaisans émigrés en Algérie. En haut à gauche, le village de Muraz. Source Éric Maye, Émigration des Suisses du Valais en 1851, 1995.

L’Algérie attire d’autant plus qu’elle paraît proche, presque à portée de bateau, bien plus accessible que les Amériques. La colonisation française, engagée depuis 1830, cherche des colons agricoles et diffuse une image prometteuse des “pays neufs”. Mais l’élan se nourrit surtout de ce qui circule de main en main : des lettres. Les premiers installés décrivent les concessions annoncées, l’aide en vivres, en semences, en outils, la possibilité de cultiver et de bâtir. Ces récits, parfois optimistes, déclenchent un effet boule de neige. Les départs se multiplient, malgré les hésitations et les tentatives de frein des autorités. Dans certains cas, le départ est même encouragé localement : communes et familles peuvent voir dans l’émigration un moyen d’alléger la charge des plus pauvres, des personnes dépendantes ou socialement fragiles. Le phénomène prend alors une ambiguïté persistante, entre espoir collectif et dérive utilitaire.

Avis sur l'émigration en Algérie , canton du Valais en Suisse 1851

L’année 1851 concentre l’essentiel de cette fièvre. Plus d’un millier de Valaisans quittèrent le canton cette année-là pour l’Algérie. Surtout, il ne s’agissait pas seulement d’hommes seuls mais des familles entières. Des couples avec enfants, souvent modestes et parfois très peu instruits. Le trajet se fit par étapes vers les grandes villes puis vers les ports (notamment Marseille ou Toulon), avant la traversée et l’arrivée à Alger, où les migrants passaient par les dispositifs d’accueil des colons avant d’être dirigés vers les centres d’installation. Une part importante de ces familles fut orientée vers la plaine de la Mitidja et la région de Coléah. Là, l’administration tenta d’organiser le peuplement en regroupant des colons d’origines proches, afin de faciliter l’entraide. Ameur el Aïn devient un symbole de cette implantation : construit en 1849 et abandonné par des colons français, le village est repris au début de 1851 par des familles valaisannes. Au départ, tout semblait enfin possible. Ils reçurent des vivres, des semences, des outils, quelques aides en argent ; on défricha, on aménagea des jardins, on sema. La terre était exigeante, le défrichement pénible — notamment à cause des palmiers nains — mais la volonté était là. Les premiers mois vit même l’arrivée de nouvelles familles : l’espoir se transmettait et l’installation semblait en marche.

Dès l’été 1851, la maladie s’abattit sur ces communautés fragiles. Le paludisme, au premier rang, s’installa comme un ennemi invisible ; d’autres affections sévirent également. Les plus vulnérables payèrent le prix fort. La fièvre empêche le travail, désorganise la vie quotidienne, ruine les récoltes attendues, et transforme la promesse en cauchemar. À Ameur el Aïn, la mortalité de 1851 est décrite comme terrible, avec plusieurs dizaines de morts selon les sources (entre 64 et 85), et l’hémorragie humaine continue par les départs : des familles rentrent au Valais, parfois aidées, parfois abandonnées à elles-mêmes. En quelques mois, la colonie qui semblait prendre racine se vide : mi-janvier 1852, la population a chuté à moins d’une centaine d’habitants. Autour de Koléah, dans différents hameaux associés à une présence suisse, les difficultés se répètent : manque d’eau ici, fièvres là, découragement presque partout. L’Algérie, présentée comme une délivrance, devient pour beaucoup un lieu de deuil, de ruine et de retour forcé.

Maisons de villages Suisses près de Sétif en Algérie. Les maisons d'Ameur el Aïn étaient identiques.

Exemple de maisons Suisses, celles d’Ameur el Aïn étaient semblables.

Cette crise explique la chute rapide des départs après 1851. Elle n’efface pourtant pas toute l’histoire. Une partie des implantations se recomposent : les autorités remplacent des partants par des colons jugés plus solides financièrement, certains centres mieux situés ou plus favorables se stabilisent, et une minorité de familles valaisannes s’accroche. Avec le temps, l’agriculture se diversifie, des exploitations s’améliorent, et la vie s’organise à nouveau. L’identité d’origine, très forte au départ — solidarité, entraide, réseaux communautaires — se transforme progressivement au contact d’une société coloniale européenne composite. Les mariages mixtes deviennent plus fréquents, la francisation progresse, la mobilité vers les villes augmente, et les générations nées sur place se définissent de plus en plus comme appartenant à un monde “européen d’Algérie” plutôt qu’au seul Valais quitté par leurs parents. L’émigration valaisanne vers l’Algérie ne se résume donc ni à une réussite ni à un désastre unique. Elle apparaît comme un mouvement né de la contrainte et de l’espérance, amplifié par la circulation des lettres et par les attentes d’un État colonisateur, puis brisé en grande partie par un choc sanitaire majeur en 1851–1852. Elle laisse derrière elle une double trace : celle, très lourde, des morts et des retours, et celle, plus discrète mais durable, de quelques enracinements, d’alliances, de trajectoires recomposées, où l’origine valaisanne finit par se fondre dans une autre histoire.

d’après Éric Maye, « Aperçu de l’émigration valaisanne en Algérie au XIXe siècle (suite), avec commentaires de Suzette Granger, bulletin 2002.
Éric Maye, Émigration des Suisses du Valais en 1851.

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