Le Consul

Dans la famille on l’appelait « Le Consul ». Joseph Kuhlman, né à Stockholm le 2 janvier 1809, après des études à l’Université de Uppsala, était entré au Kommerskollegium[1] grâce aux recommandations de son père Johan Peter. Il y travaille comme secrétaire jusqu’en 1838 environ et on le retrouve en décembre 1844 comme courtier maritime et traducteur assermenté (Suédois, Allemand et Anglais) dans le gouvernement Bugeaud. Certains articles dans la presse suédoise le mentionnent en poste à Tunis dans les années qui précédèrent son arrivée à Alger mais, même si cette hypothèse est plausible, il n’a pas été possible d’en retrouver la preuve formelle dans les archives consulaires suédoises.

Joseph Kuhlman (1809-1876), Courtier Maritime puis Consul Général de Suède et Norvège et Consul du Danemark à Alger. Archives familiales.

Les journaux français et surtout suédois de l’époque le montrent très actif dans la capitale de la nouvelle colonie. Joseph avait pris l’habitude deux à trois fois par an de publier un bulletin de commerce dans les journaux suédois qui nous permettent aujourd’hui de comprendre un peu mieux le développement de la colonie. Il y est surtout question des cours du bois ou autres marchandises, qui manquaient cruellement en Algérie à cette époque, ainsi que des conseils avisés aux candidats investisseurs étrangers. Chaque article publié comporte également un chapitre relatif au développement de la colonie, comme l’inauguration du Boulevard de l’Impératrice et la construction des nouveaux entrepôts du port, les invasions de sauterelles qui détruisent les récoltes ou encore l’inauguration du premier tronçon de chemin de fer entre Alger et Blida. A partir de 1850, Joseph devient Chancelier du consulat du Danemark et c’est à cette époque qu’il fera la connaissance du célèbre Colonel Marengo[2] lors de la construction de l’orphelinat du consulat du Danemark construit, on le sait, par les prisonniers d’Alger qui étaient sous la responsabilité du colonel.

L’activité d’importation principale de Joseph Kuhlman était l’importation de bois de Scandinavie qui servait principalement aux nouvelles constructions dont les maisons pour colons. Il proposait même des maisons en « kit » comme cela peut se faire de nos jours… Joseph intervient aussi lors des naufrages sur la côte algérienne en étant en charge de la revente des épaves ou des chargements sauvés des eaux. En 1849, son fils Sigurd, âgé de quatorze ans, vient le rejoindre à Alger où il apprendra le métier avant d’ouvrir, lui aussi, un bureau de courtier maritime mais à Oran cette fois en 1867.

Lorsqu’en mars 1863 le gouvernement ordonne une enquête sur le commerce et la navigation de l’Algérie[3], Joseph fait partie des experts interrogés. Il a déjà près de vingt d’expérience dans le pays. A cette occasion, il suggéra un certain nombre de solutions avant-gardistes pour l’époque dont la création d’un port franc à Alger afin que la capitale de l’Algérie puisse enfin concurrencer certains ports d’Espagne ou encore Malte pour la réparation des navires de commerce. « Le sacrifice du Trésor serait compensé par le mouvement commercial » indiqua-t-il en rajoutant plus loin que ces haltes, ainsi favorisées, « amèneraient aussi des touristes qui laisseraient de l’argent dans la place et il y en aura d’autant plus qu’il y aura plus de courriers ». Sur ces points, Joseph ne reçut que faiblement l’appui de ses collègues courtiers mais le directeur du port, Maisonseul[4], avait acquiescé et trouva l’idée novatrice tout comme Augustin de Vialar, à l’époque Président de la Chambre Consultative d’agriculture d’Alger.

Ses remarques et recommandations paraissent, encore aujourd’hui, avant-gardistes : il promeut le développement des échanges avec les pays étrangers, propose la suppression du droit de tonnage afin d’encourager la fréquentation des vapeurs de la méditerranée car ceci faciliterait l’exportation de produits algériens et l’augmentation de la demande (il insiste surtout sur les produits maraichers), tout cela devant contribuer au progrès et au développement de l’Algérie. Joseph ne manque pas de souligner par ailleurs, que cette ouverture du port d’Alger vers l’extérieur permettrait de mieux faire connaitre la nouvelle colonie et « apporterait les capitaux des voyageurs étrangers qui viendraient facilement passer en Algérie une partie de l’année ».

Joseph ne manque pas de relater une partie de ses interventions en commission dans le journal de Stockholm, le Nya Dagligt Allehanda qui publiera sa longue lettre le 16 mai de la même année :

« Le gouvernement est par ailleurs occupé par les intérêts de la colonie. J’en veux pour preuve la commission récemment constituée sous la présidence du sénateur Monsieur Forcade de la Roquette pour étudier la question de savoir s’il ne faudrait pas supprimer la taxe de tonnage excessive de 4 francs qui frappe les navires étrangers. J’ai eu personnellement l’occasion de développer devant ladite commission les arguments que j’estime favorables à la suppression de la taxe au tonnage. Si le vœu de la Commission est exaucé à Paris, la question devra être considérée comme réglée, puisque 13 voix contre 2 se sont prononcées en faveur de l’affranchissement de tout tonnage. Il est toutefois possible que seule une réduction ou une exonération partielle soit accordée ». Malheureusement on sait depuis que cette mesure de progrès ne sera jamais mise en application…

En janvier 1864, son fils Sigurd s’était marié avec Louise Chapotin, la plus jeune fille d’une famille de pionniers du convoi 12 pour Marengo et Zurich. Les Kuhlman, bien qu’habitant Alger, venaient régulièrement dans cette région où Joseph avait acheté une grande propriété à Bourkika, à 7 kilomètres de Marengo. Leur mariage fut l’occasion d’une grande fête à la ferme Saint-Joseph, comme on appelait cette grande bâtisse située au centre du village et de nombreuses personnalités avaient été conviées pour l’occasion. On put y voir, outre les Malglaive, le Directeur du port d’Alger, de Maisonseul, les Lambert de Maupas ainsi que le Général Yusuf que Joseph avait eu l’occasion de côtoyer de près lors des travaux de la commission sénatoriale de mars 1863 et bien sûr le Consul de Suède de l’époque, Fredrik Rouget de Saint-Hermine[5] qui figure également en bonne place dans l’album familial.

De son arrivée à Alger en 1843 à sa mort en août 1876 ce sont plus de cinquante articles qui seront publiés dans la presse par Joseph et nous laissent aujourd’hui une source d’information précieuse et témoignent des difficultés rencontrées tout en donnant une image vivante de l’Algérie de cette époque.

Les Kuhlman avaient gardé des liens avec leur famille restée en Suède et nous avons des traces de leurs échanges avec les cousins. A Stockholm, Joseph revenait tous les trois ou quatre ans pour y donner des conférences sur l’Afrique à l’hôtel Kung Karl qui venait d’ouvrir à l’époque, en 1867, et aujourd’hui encore lorsque je me rends pour affaires dans la capitale Suédoise, c’est là que je loge … La famille retourna également, en 1867 et 1872, lorsque Joseph fût décoré Chevalier de l’Ordre de Wasa Suédois puis de l’Ordre de Saint-Olaf Norvégien.

le Consul Général de Suède et Norvège Joseph Kuhlman et sa 2e épouse marie Pauline Carreaux, Alger vers 1865.

Pour terminer cette évocation rapide de l’histoire des Kuhlman en Algérie, on peut aussi rajouter leur lien avec la culture de la vigne et l’évocation de quelques noms qui ont participé au développement de cette culture en Algérie. Les grands négociants que furent les Sorensen et Vigna en effet, ont un lien, eux aussi, avec Joseph Kuhlman. De son second mariage avec Marie Pauline Carreaux, fille d’un émigré du Valais en Suisse et devenue son épouse en 1861, il eut trois enfants dont Henrik décédé en 1892 et enterré près de lui au Carré des Consuls à Alger. Une de ses filles, Bertha Constance, née en 1871 et décédée en 1949, se mariera avec Hyppolite Dunan, négociant en vins d’origine bordelaise. Leur fille Paulette (1907-1989) se mariera avec Georges Vigna (1904-1986) et frère d’André Paul (1898-1978) qui créa la société du même nom (les vins Sidi Brahim entre autres). André Vigna avait commencé son apprentissage des métiers de la vigne auprès de Soren Peter Sørensen (qui se faisait appeler Pierre), comptable d’Hyppolite Dunan dont il racheta la société au début des années 1910 et qui développera la société P.Sorensen et Cie productrice, entre autres, du célèbre Clos Adelia.

Les Kuhlman s’essayèrent, eux aussi, à la culture de la vigne à la fin du XIXe siècle. Après avoir été le premier Oranais à réussir le concours d’entrée à l’Ecole pratique d’Agriculture de Rouiba, ancêtre de l’Ecole d’Agriculture Algérienne, en 1889, Georges Kuhlman, petit-fils de Joseph et père de Suzanne, ma grand-mère maternelle, gèrera tout d’abord les 140 hectares de la propriété de la ferme Saint-Joseph à Bourkika avant de créer sa propre affaire à Saint-Cloud cette fois. Mais malheureusement le phylloxéra anéantira tous ces efforts au début du XXe siècle.


[1]  Le Kommerskollegium est l’Agence nationale suédoise pour le commerce extérieur. Cet organe consultatif du gouvernement suédois traite des questions liées au commerce extérieur et à la politique commerciale internationale. Il analyse et propose des recommandations sur les politiques commerciales, la réglementation douanière, les accords commerciaux et la circulation des biens, services et capitaux.

[2] De son vrai nom Gaspard Joseph Cappone, le colonel Marengo, né à Casale en Italie le 8 janvier 1787 et décédé à Alger le 9 décembre 1862. Colonel en retraite de l’Armée française, commandeur de la Légion d’honneur, chevalier de Saint-Louis, maire de Douéra.

[3] Enquête sur le Commerce et la Navigation de l’Algérie publié à Alger par la Typographie Bastide.

[4] Le Baron François Xavier Ezechiel Pandrigue de Maisonseul, né le 10 septembre 1809 à Dôle dans le Jura et décédé le 25 décembre 1874 à Alger. Le 1er janvier 1860, il devient Directeur des mouvements du port, auprès du Contre-amiral Joseph Dubouzet, Commandant la Marine en Algérie. Son fils, Charles Gustave, deviendra Juge de Paix de Marengo de juillet 1872 à mai 1874.

[5] Fredrik Rouget de Saint-Hermine, Consul de Suède à Alger du 20 octobre 1860 au 18 octobre 1872. Prédécesseur de Joseph Kuhlman comme Consul, devient ensuite Consul-Général de Suède et Norvège à Helsinki. Officier de la Légion d’honneur française, Grand Officier de la Légion d’honneur turque. Chevalier de l’Ordre de l’Etoile Polaire (Suède).

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