Le 6 janvier 1864, à Bourkika, Louise Chapotin, dernière fille de cette modeste famille de Belleville et qui avait à présent dix-neuf ans se maria avec un grand Suédois de 29 ans, Sigurd Kuhlman et venait de rentrer dans un autre monde. Fils d’un Courtier Maritime arrivé à Alger en décembre 1843, Sigurd avait rejoint son père en Algérie en 1849. Cela faisait à présent quinze ans qu’il vivait en Algérie et il avait appris le métier de courtier maritime et de marchandises auprès de son père. Louise et Sigurd se rencontrèrent à Marengo où Sigurd venait régulièrement au village faire ses courses car il n’y avait pas encore de commerces à Bourkika à cette époque. Son père, Joseph, avait acheté quelques années auparavant une propriété à Bourkika et ils y passaient beaucoup de leur temps libre.

acte de mariage de Sigurd Kuhlman et Louise Chapotin le 6 janvier 1864. Source ANOM.
Les témoins de Louise étaient ses deux beaux-frères, Michel Eugène, marié à la sœur ainée des Chapotin, Eulalie et Ovar Lafitte, marié à sa sœur Rosalie. On retrouve également comme témoins le boulanger Claude Lacomme ainsi qu’un propriétaire nommé François Lesperance et le mariage fût célébré par le Commissaire civil de Marengo à cette époque, Henri le Génissel . Avec ce mariage, Louise Chapotin, fille d’ouvriers de Belleville et pionniers du convoi 13, accédait à l’aisance financière. Son beau-père Joseph Kuhlman, en effet, était un personnage important à Alger. Ses affaires d’importation de bois suédois ou norvégien vers l’Algérie marchaient bien et il venait d’hériter en 1860 de la fortune des Kuhlman de Norrköping, la fortune de Johan . Quelques mois auparavant, il avait fait partie de la commission sénatoriale venue inspecter le développement de la colonie afin de faire des propositions au gouvernement et les interventions de Joseph, en faveur d’une plus grande libéralisation du pays, furent très remarquées. Il retournait de temps en temps en Suède mais c’était sa sœur Ingeborg, restée célibataire et sans enfants, qui occupait la maison héréditaire de Drottningatan à qui il envoyait régulièrement de l’argent.

Louise Chapotin et Sigurd Kuhlman vers 1870. Archives personnelles de l’auteur.
Il y avait du beau monde à la ferme Saint-Joseph comme on appelait la propriété de cent-trente-neuf hectares de Joseph et il n’était pas rare d’y croiser le Consul de Suède et Norvège, Fredrik Rouget de Saint-Hermine et son épouse Anna Charlotta qui appréciaient venir se détendre à la campagne. Ou encore les Lambert de Maupas, des amis très proches installés à Alger depuis 1844 eux aussi. Pierre-François Lambert de Maupas, né à Veynes le 5 février 1796, courtier en marchandises également, était le principal collaborateur et associé de Joseph et marié à sa nièce par alliance. Madame de Maupas était, en effet, l’arrière-petite-fille de Jean Baptiste Benoît Rast de Maupas et la nièce du célèbre botaniste Jean-Louis Rast de Maupas .
Les Maupas arrivèrent avec le Consul de Suède et Norvège, Fredrik Rouget de Sainte-Hermine et son épouse. Cet homme fier, avec sa grosse moustache prussienne, avait pris Sigurd sous son aile et tout comme son père, le formait au grand commerce international. Quelques années plus tard, peu de temps avant de prendre son poste à Helsinki, c’est lui qui suggéra le nom de Joseph pour lui succéder. Le Général Yusuf également aimait s’arrêter à la ferme Saint-Joseph et cette fois encore, il fit le déplacement et honora les familles Kuhlman et Chapotin de sa présence. Il avait apprécié la franchise du courtier maritime, lors des débats de la commission sénatoriale de 1863 qu’il présidait et qui prônait des idées novatrices pour l’époque . Tous deux faisaient partie de ceux qui espéraient faire « décoller » véritablement la colonie mais qui s’opposèrent trop souvent au conservatisme ambiant. Il est bien possible que cette occasion fût la dernière fois qu’on le vit à Marengo . Parmi les autres visiteurs de marque, il y avait bien sûr la famille de Malglaive, Victor Esprit , le cher capitaine, premier directeur de la colonie et architecte du village, qui, bien que présent de plus en plus à Alger depuis son élection au conseil général, gérait toujours son moulin à farine situé à quelques kilomètres en amont de la rivière Bourkika, moulin qui alimentait toujours en farine les deux boulangeries Beauvais de Marengo et Zurich. Monsieur de Malglaive était venu avec son fils Maurice , qu’il avait eu avec sa première épouse Louise , décédée six ans auparavant, et sa deuxième épouse Thérèse originaire de Neuviller-sur-Moselle.
Vers trois heures et demi de l’après-midi, un dernier invité de marque arriva à Marengo directement. C’était le directeur des mouvements du port d’Alger depuis début 1860 que Joseph côtoyait régulièrement, le capitaine de frégate François Xavier Pandrigue de Maisonseul . Hormis ces clients armateurs et acheteurs, de Maisonseul était même le principal interlocuteur de Joseph et lui avait fait la gentillesse de venir d’Alger pour l’occasion. La cérémonie à la mairie de Bourkika eut lieu sous les coups de 4 heures de l’après-midi. Tout ce beau monde s’entassa dans la petite mairie du village qui se retrouvait bondée. Joseph aurait bien voulu que son ami, le jeune général Brincourt , qui venait d’acheter suivant ses conseils une grande propriété proche de Zurich, soit présent, mais le colonel était au Mexique avec son 1er régiment de Zouaves.
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