Alexandre Mauguin et Michel Eugène Beauvais : du « Mauguiniste » de Marengo à l’imprimerie de Blida… jusqu’à Sanary-sur-Mer

Suite de la série « Les opinions politiques de Michel Eugène Beauvais »

L’accusation

Dans les colonnes du Radical Algérien, le mot tombe comme un verdict : Michel Eugène Beauvais est un « Mauguiniste ». L’intention est claire, ce n’est pas un compliment. Dans le vocabulaire politique de l’Algérie des années 1880, l’épithète désigne un républicain trop tiède, trop modéré, trop proche d’un homme dont le nom servait d’insulte aux extrémistes de l’époque : Alexandre Mauguin.

Mais qui était vraiment cet homme dont le nom servait d’insulte ?

Alexandre Mauguin : l’homme du Tell

Alexandre Mauguin naît le 30 janvier 1838 à Allerey, dans la Côte-d’Or. Venu s’établir en Algérie, il devient l’une des figures centrales de la vie politique de la province d’Alger dans la seconde moitié du XIXe siècle. Conseiller municipal de Blida dès 1871, il en devient maire en 1881 et le restera dix-sept ans. Élu député du département d’Alger le 28 octobre 1881, il siège jusqu’en janvier 1885, avant d’être élu au Sénat de janvier 1885 à janvier 1894.

Alexandre Mauguin (1838-1915). Collection personnelle de l’auteur.

Mais c’est peut-être moins par ses mandats électifs que par sa plume qu’il marque durablement l’Algérie française. En 1864, il fonde Le Tell, journal édité à Blida qui défend les idées d’assimilation et s’oppose à l’Empire. Il contrôlera également d’autres titres : Le Petit Milianais, L’Indépendant de Coléah, L’Écho d’Alger, La Vigie Algérienne. Un véritable réseau de presse républicaine modérée, rayonnant sur toute la Mitidja. Cette même plaine où Michel Eugène Beauvais est maire de Marengo.

Franc-maçon, membre de la loge La Fraternité dans la Mitidja, Orient de Blida, Mauguin est un homme de réseaux autant que d’idées. Son républicanisme est sincère mais pragmatique, ce que les radicaux lui reprocheront précisément.

Être « Mauguiniste » : une insulte politique

Dans l’Algérie de la IIIe République naissante, les camps sont tranchés et les étiquettes volent comme des pierres. Le Radical Algérien incarne l’aile dure du républicanisme colonial, celle qui réclame la rupture totale avec les anciens notables, les réseaux orléanistes, les accommodements avec le clergé et les compromis avec les puissances d’argent.

Traiter Beauvais de « Mauguiniste », c’est lui reprocher d’appartenir à cette République des notables, celle qui gère sans trop bousculer, qui défend l’assimilation sans radicalité, qui siège dans les conseils généraux et dans les loges mais ne renverse pas les tables. C’est une accusation de modérantisme – presque de trahison – dans un climat politique où l’on ne se contentait pas de victoires électorales mais d’épurations symboliques.

Michel Eugène Beauvais (1826-1904). Collection personnelle de l’auteur.

Cette proximité entre Mauguin et Beauvais ne se résumait pas à une simple affinité idéologique : elle se traduisait par des actes concrets. Ainsi, Mauguin embaucha comme secrétaire de mairie à Blida nul autre qu’Ovar Laffite, ancien maire de Cherchell et beau-frère de Michel Eugène Beauvais. Après les turbulences de la Commune d’Alger, cette nomination était presque une réhabilitation discrète, un geste de solidarité entre hommes du même camp. Voilà précisément ce que le Radical Algérien ne pardonnait pas : ces réseaux de notables qui se protègent mutuellement, s’offrent des refuges et se rendent des services loin des grandes déclarations publiques.

Le fait que Le Tell soit cité parmi les sources ayant couvert et parfois défendu Michel Eugène Beauvais confirme cette proximité. Mauguin et Beauvais appartiennent au même courant : républicains de la première heure, ancrés dans les réalités locales, pragmatiques, peu enclins aux grandes postures idéologiques.

La fin de Mauguin

Alexandre Mauguin meurt le 4 mars 1916 à Alger. Ses obsèques ont lieu à Blida le 6 mars, place d’Armes, suivies de l’inhumation dans le caveau de famille. C’est M. Lefèvre, vice-président du conseil général, son neveu, qui prononce le discours funèbre.

Fondateur de journaux, maire pendant dix-sept ans, sénateur, figure tutélaire de la Mitidja républicaine, il s’éteint dans une Algérie en guerre, à 78 ans, sans avoir vu la fin du conflit ni le destin de la colonie qu’il avait servie.

La chute inattendue : Chantal Lefèvre et l’imprimerie de Blida

L’histoire aurait pu s’arrêter là.

À Blida, place des Mûriers, une institution survit à tout : l’imprimerie Mauguin, la plus ancienne d’Algérie, fondée en 1857. Elle a traversé la colonisation, les guerres, l’indépendance. Elle a passé de mains en mains, toujours dans les mêmes familles apparentées : les Mauguin, les Bullinger, les Lombard, les Lefèvre.

Chantal Lefèvre (1946-2015).

C’est Chantal Lefèvre, arrière-petite-fille d’Alexandre Mauguin par sa lignée maternelle, qui en est la dernière gardienne. Née en 1946 à Alger, dans le quartier du Télemly, elle a fait ses études en France et en Espagne avant de revenir définitivement en Algérie en 1993 pour gérer ce patrimoine familial. Psychologue clinicienne de formation, c’est par fidélité et par amour qu’elle reprend cette imprimerie et la librairie éponyme.

« L’impression et l’imprimerie ont fonctionné presque sans discontinuer », aimait-elle rappeler. « L’affaire familiale est passée de main en main toujours avec la même ambition, la même philosophie. » Avant de partir, rongée par la maladie, elle réunit tous les employés : « Prenez soin de Mauguin, c’est votre gagne-pain », leur dit-elle, en guise de testament.

Chantal Lefèvre décède le samedi 18 octobre 2015, à Sanary-sur-Mer, près de Toulon, à l’âge de 69 ans.

Sanary. La ville où, cent cinquante ans après la fondation du Tell par son arrière-grand-père, et cent trente ans après que le Radical Algérien traitait Michel Eugène Beauvais de « Mauguiniste », la dernière héritière de cette lignée s’est éteinte à centaines de mètres de celui qui, aujourd’hui, raconte cette histoire.

Sources : documents fournis ; marengodafrique.fr — « Les opinions politiques de Michel Eugène Beauvais » ; article du journal El Watan, 29 décembre 2015.

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