Une étrange coïncidence : le 14 juin, de Marengo à Sidi-Ferruch

Trente ans jour pour jour

Débarquement de l’armée française près d’Alger, plage de Sidi Ferruch, 14 juin 1830 ; par Pierre Julien Gilbert, 1836.

Le 14 juin 1830, à deux heures du matin, les premières barques françaises accostent sur la plage de Sidi-Ferruch, à l’ouest d’Alger. Cette date marque exactement le trentième anniversaire de la bataille de Marengo, remportée par Bonaparte le 14 juin 1800 contre les Autrichiens. Coïncidence remarquable ou choix délibéré ?

Si la date précise du débarquement résulte d’une série de circonstances et de contraintes, l’exploitation symbolique de cette coïncidence ne doit, elle, rien au hasard. Le général de Bourmont souhaitait partir de Toulon le 19 mai 1830. Mais les préparatifs – mobiliser plus de 450 navires, embarquer 37 000 soldats, 3 500 chevaux, 120 canons – prirent du retard et la flotte n’appareilla que le 25 mai. Les 27 et 28 mai, une violente tempête dispersa la flotte. Rendez-vous fut donné à Palma de Majorque, atteinte le 3 juin. Ce n’est que le 10 juin que l’armada put repartir, après réparations et réorganisation. La traversée prit trois jours. Le débarquement eut lieu le 14 juin au matin – trente ans jour pour jour après Marengo.

Le rapport Boutin : vingt-deux ans d’attente

Si la date doit beaucoup au hasard, le choix du lieu ne devait rien au hasard. En 1808, Napoléon ordonna la reconnaissance des côtes d’Alger. Le commandant Vincent-Yves Boutin (1) effectua de mai à juillet 1808 une mission d’espionnage périlleuse. Malgré les interdictions et les menaces du dey, il parcourut la région et identifia Sidi-Ferruch comme le lieu idéal pour un débarquement. Au retour, son navire fut capturé par les Anglais. Boutin jeta ses papiers à la mer avant d’être fait prisonnier à Malte. Évadé, il reconstitua de mémoire son rapport et le remit à Napoléon le 18 novembre 1808.
L’empereur, absorbé par les guerres européennes, ne put jamais mettre en œuvre ce projet. Le rapport fut classé aux archives. Boutin disparut mystérieusement en Syrie en août 1815.

En 1827, après le « coup d’éventail » du dey Hussein au consul Deval, le gouvernement de Charles X reprit le projet et le rapport de Boutin fut exhumé. Ses conclusions, vieilles de vingt-deux ans, furent unanimement adoptées. Le 14 juin 1830, on suivit point par point ses recommandations. Le débarquement se déroula sans résistance majeure. Les anciens combattants évoquèrent dans leurs récits « l’anniversaire de la brillante victoire de Marengo ». Cette coïncidence heureuse ne manquera pas d’être exploitée après coup pour inscrire la conquête dans la filiation de la gloire napoléonienne.

Plan de la rade d’Alger dessiné en 1808 par le Colonel Vincent-Yves Boutin. Source BNF

Le colonel Marengo

Le lien entre Marengo et l’Algérie se prolonge à travers Gaspard Cappone, soldat italien devenu le « colonel Marengo ». Le 14 juin 1807 – jour anniversaire de la bataille de Marengo, lors de la bataille de Friedland, Napoléon donna le surnom de « Marengo » à ce jeune soldat piémontais de vingt ans. Naturalisé français en 1817, il fit carrière dans l’armée et 1833 à 1847, il servit en Algérie. En 1840, il commandait la place d’Alger. Resté en Algérie après sa retraite, il fut nommé maire de Douéra en 1853. (2)

En 1848, un village colonial fut créé, d’abord appelé Meurad. En février 1851, il prit le nom de Marengo – référence à la fois à la bataille du 14 juin 1800 et au colonel qui avait commandé Alger dans les années 1840. Le nom porte en lui toute une histoire : la bataille du 14 juin 1800, le surnom donné par Napoléon le 14 juin 1807, le débarquement à Sidi-Ferruch le 14 juin 1830, et la carrière algérienne d’un officier qui incarnait cette continuité.

Quand l’histoire joue avec les dates

Le 14 juin 1830 demeure une étrange coïncidence : ni totalement fortuite, ni vraiment planifiée. La tempête retarda Bourmont, le hasard fit coïncider le débarquement avec l’anniversaire de Marengo, et la propagande exploita aussitôt cette symbolique flatteuse. Mais si la date doit au hasard, le lieu ne lui doit rien. Sans le travail de Boutin en 1808, sans son rapport miraculeusement reconstitué de mémoire, le débarquement n’aurait pas réussi à Sidi-Ferruch. L’héritage napoléonien est là direct et concret : un officier de l’empereur avait, vingt-deux ans à l’avance, préparé la conquête qu’un autre régime accomplirait. Le colonel Marengo, ainsi nommé par Napoléon un 14 juin, acheva sa carrière en Algérie et donna son nom à un village. Une de ces dates où l’histoire crée des échos, comme si le hasard du calendrier lui-même participait à la construction de la mémoire collective.

(1) Vincent-Yves Boutin (né le 1er janvier 1772 au Loroux-Bottereau près de Nantes et mort en août 1815 en Syrie) est officier, ingénieur, colonel français du génie de la Grande Armée durant le Premier Empire. Parfois surnommé « l’espion de Napoléon »ou «le Lawrence français», il conduit plusieurs missions secrètes, dont une en 1808 en Afrique du Nord, à la régence d’Alger qui servit de plan d’invasion lors de la conquête de l’Algérie par la France en mai 1830, après sa mort.

(2) voir la biographie du Colonel Marengo sur ce site.

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