L’affaire de la Poudrerie Nationale : La guerre des plumes

Avril-mai 1883 – Marengo contre le Gué de Constantine : la presse entre en jeu

En première page : les arguments en faveur de Marengo

Le 22 avril 1883, le Petit Colon Algérien consacre sa une à la poudrerie. Titre : « Une Poudrerie Nationale à Marengo ». Le journal entend dissiper tout doute en dressant, argument par argument, la supériorité de Marengo sur ses concurrents.

L’insalubrité du Gué de Constantine est la première objection : « Sa proximité de l’Oued-Karma, de Barraki et de l’Harrach d’où se dégagent pendant plusieurs mois de l’année des miasmes délétères, lui livrent son rendement difficile ». À l’inverse, Marengo « qui est d’une salubrité parfaite, à toute époque de l’année » possède en outre un hôpital, preuve concrète que la ville sait prendre soin de sa population.

L’eau ? À Marengo, elle est abondante, disponible à faible profondeur. Au Gué, elle n’est assurée que par un canal de dérivation qui « peut, à un moment donné, faire défaut ». La forêt ? Marengo en possède 1 000 000 de mètres cubes minimum ; le Gué n’a pas de bois.

Le transport est également étudié : la ligne P.L.M. passe à El-Affroun, à quelques kilomètres, et le passage par Tipaza serait « si avantageux que, même dans l’état actuel du port et de la route, les adjudicataires des coupes de bois de la forêt, les charbonniers et les gros négociants en céréales expédient leurs marchandises sur Alger, plutôt par les balancelles de Tipaza que par les trains de El-Affroun ».

D’autres candidats entrent dans la course

Le 24 avril, le journal reconnaît que d’autres localités se battent pour obtenir l’emplacement. Coléa dispose de l’accès à la mer et de forêts aux alentours. Sidi Moussa avance également ses arguments — tout en donnant sa préférence à Marengo.

Le journal maintient ses positions : « nous sommes prêts à reconnaître impartialement, car quelque adversaire des rattachements faits en bloc, et très prématurément, nous n’avons jamais nié qu’il faut de sérieux avantages pour notre pays ».

Méluret contre Monsieur X : le duel épistolaire

C’est à ce moment qu’intervient l’une des figures les plus savoureuses de l’affaire : L. Méluret, propriétaire industriel à Marengo, nouvellement installé dans la région vers 1875 et établi à Bou-Yersen.

Un certain Monsieur X, défenseur anonyme du Gué de Constantine, s’était répandu dans la presse en traitant les partisans de Marengo — et Méluret nommément — avec le mépris d’un homme convaincu d’avoir raison. Il les comparait à « un chien sur lequel on aurait marché ».

La réponse de Méluret, publiée le 26 avril puis le 1er mai 1883, est un chef-d’œuvre d’ironie coloniale. Il rappelle d’abord la fable : « Oui, nous avons vu la paille de mars qui déborgne et si nous n’avons pas parlé de la poutre qu’il veut bien reconnaître dans notre orbite, c’est que n’ayant que du bois à revendre, nous ne voulons parler de si peu de chose. »

Sur le fond, il concède que le Gué de Constantine n’est peut-être pas jaloux de ses revenus : « ce centre peut se céder sur de légères revenus. Outre sa fertilité, son terrain marécageux et argileux est très propice à la fabrication de la brique et de la poterie. Qu’on y crée une vaste fabrique de gargoulettes, on y gagnera de l’argent, mais qu’on y fasse de la poudre, ce serait un comble. Elle ne pourrait jamais prendre feu. »

Et pour finir, sur les arguments bucoliques de son adversaire : « Quant aux saules pleureurs, n’en parlons pas, cela manquerait de gaîté. »

Ce que révèle cette guerre de plumes

Au-delà du divertissement, cet échange dit quelque chose d’essentiel sur la vie politique de la colonie. Chaque projet économique est immédiatement instrumentalisé, la poudrerie n’est pas seulement une infrastructure militaire, c’est une promesse de garnison, d’emplois, de prestige pour la commune qui l’obtient. Et dans ce contexte, la presse n’est pas neutre : elle est l’arme des uns et des autres, la tribune où se gagnent ou se perdent les batailles avant même que Paris n’ait tranché.

Marengo, par la voix de Méluret et du journal, dit clairement : nous ne lâcherons pas.

Source : Petit Colon Algérien, 18 avril, 22 avril, 26 avril et 1er mai 1883.

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