Tipaza, le port qui devait être celui de Marengo

Des ruines romaines sous les premières pierres du village

Lorsqu’on remonte la route qui relie Marengo à la mer, vers l’ouest, en longeant le flanc des collines du Sahel, on finit par déboucher sur un promontoire rocailleux battu par la Méditerranée, à l’ombre du mont Chenoua. C’est ici, à Tipaza, que l’histoire de nos familles croise une autre histoire, bien plus ancienne, celle d’une cité romaine oubliée sous les dunes depuis quinze siècles.

Tipaza, la basilique Sainte-Salza. Collection personnelle de l’auteur.
Marengo cherche la mer

Dès les premières années de la colonisation, l’évidence s’impose : Marengo, plantée au débouché ouest de la Mitidja, a besoin d’un port. Les récoltes s’entassent, les routes sont mauvaises, et la grande route côtière vers Alger est longue et incertaine. Le regard des administrateurs se tourne naturellement vers ce promontoire littoral que les Arabes appellent le Haouch-et-Tefassed (la ruinée) où quelques familles berbères et des Chenouis du massif voisin vivent encore parmi des pierres dont ils ignorent probablement l’âge.

Un projet prend forme : créer à Tipaza un village à double vocation, pêche et agriculture, qui deviendrait le débouché maritime de Marengo. Des demandes de concession arrivent, des commissions se réunissent, des plans sont dressés. Le manque d’eau fait tout différer. En 1854, seuls un service de douanes et une baraque « à caractère commercial » marquent timidement l’amorce d’un peuplement.

Photographie de Auguste Demonchy 1805 - 1855 mort du choléra à Marengo premier investisseur de Tipaza en Algérie

C’est alors qu’un entrepreneur parisien, Auguste Demonchy, entre en scène. Le 12 août 18542 672 hectares lui sont accordés contre 20 000 francs. Il s’engage à construire un village agricole de cinquante feux, à le peupler, à attribuer dix hectares à chaque colon. L’État, de son côté, promet la route Marengo–Tipaza, une église, une école et l’eau. Le projet est ambitieux. Le 1er janvier 1856, il est officiellement lancé : Tipaza sera le port de Marengo.

Ce que ces hommes ne savent pas encore, ou commencent à deviner car les pierres sont partout visibles, c’est qu’ils s’apprêtent à construire leur village sur les ruines de ce qui fut une cité importante de l’Antiquité Romaine en Afrique.

Moulin photographie la première pierre

En 1856, un Parisien d’un autre genre traverse également ces terres. Félix-Jacques-Antoine Moulin (1802–1875) est l’un des premiers grands photographes de l’Algérie coloniale. Mandaté et financé par le gouvernement impérial de Napoléon III, il sillonne l’Algérie pendant dix-huit mois avec une tonne de matériel, affrontant la chaleur, l’humidité et la qualité médiocre de l’eau locale qui rend les tirages difficiles. Sa mission : documenter les bienfaits de la colonisation française pour les présenter en Europe. Il passe par Tipaza, et là, sur ce promontoire où les premières fondations du futur village sont à peine sorties de terre, il photographie le premier bâtiment de la ville projetée : une construction modeste, qui deviendra plus tard le poste de douanes. La photographie nous montre un bâtiment isolé, presque perdu sur un terrain nu. C’est la première image photographiée de Tipaza. Autour, invisibles mais présents à quelques centimètres sous le sol, les mosaïques, les sarcophages et les colonnes d’une cité romaine de vingt mille âmes.

Premier bâtiment construit à Tipaza, photographie de Felix Jacques Moulin en 1856. BNF.

Sur ce chantier, c’est Jean-Baptiste Monniot, conducteur de travaux, qui mène les opérations. Une lettre de Monniot datée du 9 janvier 1856, envoyée de Marengo à Monsieur Lemaire pour Adolphe Demonchy, nous renseigne sur les difficultés du moment. Monniot ne le sait pas encore, mais il est destiné à devenir le beau-frère par alliance de Michel Eugène Beauvais : ce sont les croisements discrets que tisse l’histoire entre les familles de Marengo.

Lettre de Jean-Baptiste Monniot au sujet du projet Demonchy, datée du 9 janvier 1856. Collection personnelle de l’auteur.

Moulin rentrera à Paris avec des centaines de photographies. Il en publiera 300 dans L’Algérie photographiée, un ouvrage en trois volumes dédié à Napoléon III, qui fera le tour des expositions européennes. La première maison de Tipaza y figure, témoignage involontaire d’une naissance de village sur un cimetière de civilisation.

la basilique saint salsa de Tipaza
Ruines de la basilique Sainte-Salza par Felix Jacques Moulin. BNF.
La redécouverte

Les premières pierres taillées que les ouvriers de Demonchy remuent ne sont pas banales. Partout, le sous-sol livre des fragments de colonnes, des tessons de poterie, des morceaux de mosaïque. Et les administrateurs français, qui ont lu les classiques et savent que l’arrière-pays est l’ancienne Maurétanie Césarienne, commencent à le soupçonner.

Un premier explorateur passe à l’action en 1892 : l’abbé Saint-Gérand, curé de Tipaza, fouille la basilique Alexandre à l’ouest du site. Il découvre des sarcophages disposés en estrade et une inscription en mosaïque qu’il fait transporter au Musée national des antiquités à Alger. Deux ans plus tard, en 1894, paraît la publication de l’archéologue Stéphane Gsell, intitulé « Mélanges d’archéologie et d’histoire, Tipasa, ville de la Maurétanie Césarienne. En 450 pages documentées, il reconstitue l’histoire complète du site, identifie les monuments, dresse les plans, interprète les inscriptions. C’est la naissance scientifique de Tipaza. La basilique sera dégagée entre 1914 et 1917, et en 1946Jean Baradez introduit des méthodes modernes et constitue les premières collections du musée.

Entre-temps, Tipaza est devenue commune de plein exercice en 1886, séparée de Marengo, non sans quelques batailles politiques qui agitèrent les conseils municipaux de la région. Les familles de Marengo, qui avaient rêvé d’en faire leur port, virent Tipaza s’émanciper.

La ville sous la ville

Ce que Gsell, Baradez et leurs successeurs mettent progressivement au jour dépasse toutes les espérances. Sous le village colonial, sous les premières rues tracées au cordeau en 1856, sommeillait une métropole antique qui avait vécu douze siècles d’histoire continue. Les Phéniciens avaient fondé ici un comptoir vers le VIe siècle avant notre ère. Ils l’appelèrent Tipaza, le passage, l’escale, arrêt sur la route maritime vers Gibraltar. Les Carthaginois en firent une cité punique. Puis les Romains.

Sous l’empereur Claude, entre 41 et 54 de notre ère, la Maurétanie fut divisée en deux provinces et Tipaza reçut le statut de municipe de droit latin. Elle s’étira sur les collines et la plaine, s’entoura d’une enceinte de 2 200 mètres, se dota de tout ce que Rome savait construire. À son apogée, sous les Antonins et les Sévères, au tournant du IIe et du IIIe siècle, vingt mille habitants, les Tipasitani, y vivaient : un forum, un capitole, un théâtre de quatre mille places, un amphithéâtre, des thermes, des temples, une villa ornée de fresques, des fabriques de garum, et surtout le nymphée, cette fontaine monumentale à colonnades de marbre bleu, considérée encore aujourd’hui comme la plus belle d’Afrique du Nord.

Le christianisme y arriva tôt. L’épitaphe de Rasinia Secunda, morte le 17 octobre 237, est la plus ancienne inscription chrétienne datée du continent africain. Des basiliques s’élevèrent, dont la Grande Basilique, 58 mètres sur 42, la plus vaste église antique fouillée sur le sol algérien, juchée sur un cap, son abside débordant sur l’à-pic de la falaise face à la mer. Et puis vint la chute. En 430, les Vandales de Genséric pillèrent et détruisirent la ville. Au Ve siècle, les chrétiens s’enfuirent par mer vers l’Espagne. Les Byzantins reprirent le site en 534, mais sans jamais lui rendre son éclat. Au-delà du VIe siècle, les oueds chargèrent leurs alluvions sur les monuments, les dunes avancèrent, et Tipaza disparut sous les sédiments pour treize siècles.

Premier plan de distribution, d’alignement et de nivellement du village de Tipaza. ANONM
Le théâtre, le choléra et une source douteuse

Il est un épisode que l’on ne peut pas ignorer, même s’il demeure obscur dans ses détails. Le théâtre romain de Tipaza, construit sur terrain plat, l’un des rares de ce type en Afrique du Nord, fut gravement mutilé en 1847. Ses pierres furent démontées pour construire en urgence un hôpital destiné aux malades frappés par le choléra.

Une source du Musée virtuel de la Méditerranée (Eduscol, Ministère de l’Éducation nationale) indique que cet hôpital fut construit « à Marengo », ce qui est chronologiquement impossible : Marengo ne fut fondée qu’en décembre 1848. Cette erreur dans une source officielle est elle-même révélatrice de la confusion que peut générer, des décennies plus tard, l’intrication des histoires de ces deux villages. L’hôpital en question était vraisemblablement à Cherchell, grande ville de garnison et chef-lieu de la région, la seule cité véritablement établie dans ce secteur en 1847, mais aucune source consultée ne le confirme explicitement.

Ce que l’on sait avec certitude : le théâtre antique paya de ses pierres la lutte contre une épidémie. Et cette même épidémie de choléra allait, deux ans plus tard, décimer les pionniers de Marengo, ne laissant que 150 survivants sur les 950 arrivés en décembre 1848.

Camus, et nous

À l’extrémité occidentale du parc archéologique de Tipaza, face à la mer et au mont Chenoua, une stèle fut érigée en 1961 à la mémoire d’Albert Camus. C’est ici qu’il avait écrit certains de ses textes les plus lumineux, contemplant les colonnes brisées au bord de l’eau turquoise.

« À Tipasa, je vois s’équilibrer les ruines et les hommes, la pierre et la chair, et mes yeux, lavés par cette lumière, perçoivent l’exact rapport qui unit la beauté à la mort. »— Albert Camus, Noces, 1938

Le site est classé Patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1982, reconnu comme « l’un des plus extraordinaires complexes archéologiques du Maghreb ».

Sources

  • Marengodafrique.fr — Page Tipaza (créée en 1854), Chronologie, archives personnelles de l’auteur
  • Stéphane GsellTipasa, ville de la Maurétanie Césarienne, Mélanges d’archéologie et d’histoire, t. 14, 1894
  • WikipediaTipasa de Maurétanie — histoire et monuments
  • Musée virtuel de la Méditerranée (Eduscol / Ministère de l’Éducation nationale) — notice sur le théâtre de Tipaza (source comportant une erreur factuelle signalée dans l’article)
  • UNESCO, Liste du patrimoine mondial n° 193 — Tipasa (Algérie), inscription 1982
  • Roger Wood & Sir Mortimer WheelerL’Afrique romaine, Arthaud, Grenoble, 1966

© 2025 marengodafrique.fr – Marengo d’Afrique. Tous droits réservés.
Ce site présente des informations et ressources sur Marengo d’Afrique. Toute reproduction, même partielle, est interdite sans autorisation préalable.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *