Marengo, juin 1887, quand les « vrais chasseurs » montent au créneau
Une lettre ouverte au rédacteur en chef
Le 18 juin 1887, le Petit Colon Algérien publie une lettre signée d’un groupe de chasseurs de Marengo. Elle s’adresse directement au rédacteur en chef et commence avec la politesse d’usage, avant de lâcher une charge en règle contre les braconniers, la voirie, et l’inaction des autorités.


Le ton est celui des disciples de Saint-Hubert, patron des chasseurs, qui se disent « très impatients d’entrer en campagne », non pas contre le gibier, mais contre les braconniers, « ces paresseuses qui sont arrivées trop tôt pour nous permettre de les recevoir avant la fermeture dernière ».
L’ouverture de chasse : trop tardive, trop restreinte
Le premier grief concerne le calendrier. La date du 31 juillet vient d’être fixée pour l’ouverture de la chasse à la caille — soit bien avant septembre, mois auquel est réservée la chasse aux lièvres, lapins et perdreaux. Les chasseurs s’en accommodent, mais ils soulèvent un problème de fond : cette ouverture tardive et restreinte n’a de sens que si elle s’accompagne d’une répression réelle du braconnage. Or ce n’est pas le cas.
« Il se trouvera maint braconnier qui n’hésitera pas à tirer tout ce qu’il rencontrera », préviennent-ils. Pendant que les vrais chasseurs respecteront scrupuleusement l’arrêté préfectoral, les braconniers, eux, continueront à faire feu sur tout ce qui bouge, sans scrupules et sans risques.
Une région autrefois giboyeuse… et aujourd’hui pillée

Ce qui frappe le plus dans cette lettre, c’est la nostalgie d’une abondance révolue. « Notre région était des plus giboyeuses », écrivent les chasseurs. « Les amateurs nous venaient de bien loin. » Marengo et ses environs étaient réputés pour leurs cailles et leurs perdreaux, des chasseurs faisaient le déplacement depuis Alger.
« Que ces temps sont changés ! »
Aujourd’hui, à peine les cailleteaux et perdreaux ont-ils perdu leur duvet qu’ils sont « déjà traqués par des chasseurs, nous devrions dire braconniers, sans pudeur ». Le mois de juin n’est pas terminé que nombre d’entre eux sont déjà tombés. Lapins et levrauts ne sont pas épargnés. Résultat : le jour de l’ouverture officielle, « ceux des chasseurs qui l’ont attendue ne trouvent plus rien ou presque rien ».
La vraie solution : faire respecter la loi
Les chasseurs de Marengo ne demandent pas que l’ouverture soit avancée, ils demandent que la loi soit appliquée. Le problème n’est pas la date : c’est la tolérance des autorités face au braconnage en temps prohibé et face au « colportage », la vente de gibier braconné.
Leur appel est précis : « il serait certainement nécessaire que des ordres sévères soient dressés pour que gendarmes, gardes-champêtres et police remplissent rigoureusement leur devoir en cette matière ».
Et ils concluent avec la conviction des hommes qui ont la logique pour eux : « persuadés nous sommes que le jour où braconniers et colporteurs seront traqués, leur nombre diminuera ; tout au contraire, le gibier augmentera ; vous aurez alors droit à tous nos remerciements. »
Un témoignage sur la vie quotidienne à Marengo
Au-delà de la chasse, cet article dit quelque chose de plus large sur la vie à Marengo en 1887 : une communauté de colons qui se structure, qui utilise la presse comme tribune, qui interpelle les autorités et réclame l’application des règles. Ce sont les mêmes hommes qui, quelques semaines plus tôt, se plaignaient de la voirie impraticable entre Tipaza et Marengo. La même énergie, le même ressort : faire fonctionner, dans ce territoire neuf, les institutions que la République est censée leur garantir.
Source : Petit Colon Algérien, 18 juin 1887.
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