introduction : Extrait de L’Illustration du 26 mai 1849
Le journal l’Illustration annonce la publication à venir du texte de Beaucé et insère, dans l’exemplaire du 26 mai 1849, la lettre reçue de l’auteur. Ce numéro remet donc en doute, ce que l’on peut lire souvent, le fait que le journal aurait « mandaté » Vivant Beaucé.

On se rappellera peut-être que nous faisions, dans notre numéro du 24 février, un appel à nos correspondants d’Afrique, pour leur demander des communications relatives aux colonies nouvellement fondées sur cette terre française. Cet appel a été entendu. Nous recevons de M. Beaucé, — un artiste qui a pris vaillamment le parti d’aller défricher, au lieu de mourir de faim en France, dans un temps si peu favorable à ses pareils, — un premier envoi accompagné d’une lettre que nous reproduisons en partie, comme programme de la série que nous annonçons, et aussi à cause de quelques détails qui seront lus avec intérêt.
Zurich, 24 février 1849.
A Monsieur le directeur de l’ILLUSTRATION.
Je vous fais remettre par M. A. Legrand, mon ami et chargé de mes affaires à Paris, le texte de la relation de mon voyage de France en Afrique. Il devra vous soumettre aussi les dessins sur bois qui doivent accompagner ce texte, pour le tout être publié par votre journal l’Illustration.
Quant au fond, cette relation ne renferme que des incidents scrupuleusement vrais et (à mon point de vue du moins) des appréciations rigoureusement justes; car, avant de traduire avec des mots ce que je ressentis avec mon cœur, je crus de mon devoir de prendre le temps de la réflexion, afin qu’on ne pût pas m’accuser de m’être laissé emporter par ma situation personnelle.
Quant à la forme, elle laisse sans doute beaucoup à désirer, mais, vous le savez, et vous ne le sauriez pas que vous vous en apercevriez bien du reste en parcourant quelques pages de ce que j’intitule le Journal d’un colon, je ne fais pas profession de littérature, je suis simplement un pauvre artiste, colon par circonstance, et, placé brusquement au milieu d’une société hétérogène ouvrant un vaste champ à l’observation, par goût j’ai observé.
Citadin casanier, faisant tout à coup un trajet de 400 lieues dans des conditions toutes spéciales, je dus naturellement m’émouvoir à la vue des pays par lesquels je passais, pays entièrement nouveaux pour moi, c’est ce qui explique l’espèce de naïveté avec laquelle j’admire.
Quant aux dessins, ils ont presque tous été faits d’après des croquis pris sur nature, et je dois le dire en passant, la chose ne fut pas toujours facile dans les incommodes bateaux qui nous portaient. Pour en revenir à ces dessins, vous les trouverez peut-être un peu léchés (passez-moi le mot) pour votre journal, mais vous m’excuserez en vous souvenant que vous ne m’avez donné que treize blocs et que j’avais matière au moins pour une quarantaine de dessins ; je me crus donc obligé, pour me rapprocher de ce chiffre le plus possible, de les faire plus petits, et, pour bien traduire ou copier, de faire plus que des simples croquis.
Il y a déjà longtemps que vous auriez reçu cet envoi si la mer avait permis au courrier de toucher notre port de Cherchell, mais la côte est si dangereuse dans cette saison, qu’il n’est pas rare de voir cinq ou six courriers passer au large, en allant et en revenant, sans pouvoir accoster : c’est ce qui arriva dernièrement.
Vous ne sauriez donc m’accuser de négligence si mon travail ne vous est pas parvenu plus tôt. Il n’a pas tenu à moi qu’il en soit autrement ; l’absence du courrier d’abord, puis le manque d’une occasion pour vous faire parvenir le tout d’une manière certaine sont les seules causes du retard que cet envoi a éprouvé.
Je crois d’ailleurs que ce travail sera de l’actualité tant que l’on dirigera des convois de colons sur l’Algérie (c’est-à-dire pendant au moins deux ans encore), car aux incidents près et par les renseignements que je fus à même de prendre, tous les convois se ressemblent. Même organisation, même composition, même itinéraire, mêmes moyens de transport. A ce propos j’oserai prendre la liberté de vous soumettre une idée dont l’exécution peut avoir quelques chances de succès ; il s’agirait de faire de la première partie que je vous envoie une petite brochure illustrée qui se vendrait, je crois, parfaitement bien sur le lieu de départ de chaque convoi, et serait achetée par les parents ou amis des émigrants, auxquels on s’intéresse assez généralement.
Comme nous en sommes convenus, je ferai suivre cette première partie d’une seconde et d’une troisième ; la seconde comprendra notre débarquement sur la terre d’Afrique et notre séjour à Cherchell (anciennement Julia Césarée) ; en dehors de tout ce qui est relatif aux colons, cette ville mérite une mention toute particulière, pour laquelle j’ai déjà commencé un travail et fait de nombreux croquis. Les Romains y ont laissé de nombreuses traces de leur séjour ; il y a dans les deux musées que possède la ville des choses qui valent la peine d’être décrites et dessinées. Intra muros, c’est le port vieux et les travaux du nouveau port, d’anciennes mosquées, quelques rues bien marquées au coin indigène, quelques maisons mauresques et des bains maures pleins d’intérêt.
Extra muros, de très belles ruines, les restes d’un cirque romain, de magnifiques aqueducs, le caravansérail et les marabouts.
Comme peinture de mœurs, les cafés maures, le bureau arabe, le marché arabe, enfin les Arabes chez eux et hors de chez eux, leurs allures, leurs costumes, leurs relations avec les Européens, et surtout la fusion de la population maltaise et espagnole avec la population arabe, qui est chose très curieuse à étudier.
Je prendrai la troisième partie au jour de notre départ de Cherchell pour notre destination ; notre arrivée au village provisoire, l’installation particulière de chaque famille, l’industrie des individus, notre organisation, nos mœurs nouvelles, enfin je suivrai pied à pied la marche progressive de la colonie jusqu’à son complet établissement. Cette partie ne sera pas la moins intéressante, je vous assure, car vous ne vous doutez pas, à Paris, de ce que c’est qu’une colonie agricole en Afrique, composée de tant d’éléments divers.
Puis enfin, ce qui n’a jamais été fait consciencieusement, ce sont les Arabes des montagnes, les Kabyles, leurs huttes extérieurement et intérieuremente, leurs ustensiles, leur industrie, leurs fermes, leurs mœurs qui diffèrent totalement des mœurs des Arabes des villes, leurs rapports avec nous autres colons, tout enfin est une mine extrêmement riche et qui n’a jamais été exploitée ou que de loin par des gens qui écrivent des impressions de voyage les pieds sur leurs chenets, ou qui vont à Montmartre dessiner des rues d’Afrique.
Quant à mon travail, s’il n’est pas bien fait, il aura au moins la qualité précieuse, selon moi, d’être minutieusement exact.
Je vous serai donc infiniment obligé de remettre à M. Legrand un bon nombre de blocs qu’il se chargera de me faire passer en même temps que plusieurs objets qui doivent m’être envoyés prochainement. Ne comptez pas ; envoyez-m’en plutôt plus que moins, afin que, pour fournir les dessins selon le texte, je ne sois pas obligé de faire des Messoniers.
Je crois que vous ne me saurez pas mauvais gré d’avoir fait un titre qui servira d’en tête aux trois articles ; cela faisant ordinairement bien, je n’ai pu résister à l’envie de mettre un petit bout d’ornement au commencement du dernier ouvrage d’art que je ferai peut-être pour la France, au dernier ouvrage d’art que je ferai peut-être de ma vie.
J’oserai vous demander de me faire une grâce que je tiens ardemment à obtenir, c’est que vous ayez la bonté d’adresser à mon pauvre père le numéro qui contiendra mon article. Voici son adresse : M. Beaucé, rue de Ferrières, 59, à Gournay-en-Bray (Seine-Inférieure). Vous ne savez pas le bonheur que vous causerez à ce père qui me pleure tous les jours.
Pardonnez-moi, monsieur, de vous tenir si longtemps sur ma prose, mais c’est pour moi une si délicieuse chose qu’une causerie, même à distance, avec un Français de Paris, que, malgré moi, je me laisse déborder par mon sujet, je ne veux pas cependant terminer cette interminable lettre sans vous prier de me rappeler affectueusement au souvenir de cet excellent M. R. Dites, s’il vous plaît, à cet ami commun que je lui écrirai très prochainement, c’est-à-dire quand mon jardin (pour l’instant, c’est tout ce que nous avons) quand mon jardin sera entièrement ensemencé. Je ne veux pas perdre la récolte de cette saison, et je suis obligé de piocher ferme sous un soleil à faire éclore des œufs d’autruche. J’ai 21 ares de terre à défricher et à mettre en potager, or, pour un homme qui n’a jamais cultivé que sur sa fenêtre, c’est beaucoup.
Nous n’aurons nos terres arables que l’an prochain, avec nos bestiaux et nos maisons. Mais je vous entretiens là de détails trop incomplets pour vous intéresser.
Recevez, monsieur, etc.,
V. BEAUCÉ.
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