Madame Barthe

La sage-femme de Marengo (1856-1880)

C’est en reconstituant la généalogie d’une famille de Marengo, les Magne, que j’ai croisé son nom. Dans un acte de naissance du 22 décembre 1867, celui d’un enfant posthume né cinq mois après la mort de son père, la naissance est déclarée par « la dame Barthe, sage-femme, âgée de cinquante-deux ans ». Qui était cette femme, seule figure féminine à signer les registres d’un village d’hommes ? En creusant, j’ai retrouvé toute une vie — et toute une histoire, celle des sages-femmes de l’Algérie coloniale.

L’infirmerie hôpital de Marengo, carte postale fin XIXe siècle. Collection personnelle de l’auteur.
A l’époque, Une profession de femmes seules

Les premières soignantes laïques venues en Algérie furent des sages-femmes : jusqu’aux années 1870, les autres activités médicales leur étaient fermées. En France même, la première femme médecin, Madeleine Brès, ne sera diplômée qu’en 1875. Par pudeur et par tradition, c’étaient des femmes qui accouchaient les femmes, et des laïques : les religieuses, du fait de leur vœu de chasteté, ne pouvaient pratiquer de soins en rapport avec le sexe.

La loi de 1803 avait organisé le corps médical français et institué pour les sages-femmes une formation sanctionnée par un diplôme, afin de lutter contre les « matrones » d’un autre âge. En Algérie, un décret de 1851 réglementa l’exercice de la profession : toute candidature faisait l’objet, dans la préfecture d’origine, d’une enquête de diplôme et de moralité, avant d’être soumise à l’acceptation du ministre de la Guerre.

Or les archives le montrent : la plupart de ces candidates étaient des femmes seules, célibataires, veuves ou séparées, qui pensaient pouvoir vivre plus facilement de leur profession en Algérie qu’en métropole. Jeanne-Marie Raynaud, née vers 1815 à Bessières (Haute-Garonne), veuve de Bertrand Barthe, était de celles-là. Elle obtint son permis d’exercer en Algérie le 29 mars 1853.

L’installation à Marengo

Pour attirer des sages-femmes dans les villages de colonisation, la commission des colonies agricoles promettait, dans les années 1846-1850, un traitement pendant les premières années ou une habitation avec jardin. Marengo, fondée en décembre 1848 par 950 colons dont le choléra et la diphtérie ne laissèrent que 150 survivants à la fin de 1849, avait bien besoin d’une telle compétence.

C’est en 1856, alors que la population remontait petit à petit (637 habitants), auxquels s’ajoutaient les communes annexes de Vesoul-Bénian, Bou-Medfa et Tipaza, qu’arriva pour s’installer à Marengo madame Jeanne-Marie Barthe, née Raynaud, originaire de Haute-Garonne et âgée de 41 ans. Elle y fut, autant qu’on le sache, la sage-femme du village : pour les femmes de Marengo, elle était souvent la seule présence médicale à portée de voix, les accouchements se faisaient à la maison, et le médecin le plus proche était loin.

Décembre 1867 : l’enfant posthume

Le 22 décembre 1867, elle se rend au chevet de Caroline Élisabeth Doër, 36 ans, veuve depuis cinq mois et aubergiste à Marengo (probablement au Grand Hôtel de l’Orient, futur Hôtel Martini). L’enfant qui naît ce jour-là est le fils posthume de Jean Auguste Magne, un propriétaire mort en juillet : il recevra les prénoms complets de son père disparu, Jean Michel Auguste.

Le 23 décembre, c’est la sage-femme elle-même qui se présente à la mairie pour déclarer la naissance, en présence du garde colonial Jules Boudouresque et du ferblantier François Cochard. L’acte est dressé par Michel Eugène Beauvais, alors adjoint au maire. L’enfant posthume mourra célibataire à Marengo en 1901, à trente-trois ans ; toute cette histoire est racontée dans l’article consacré aux Magne de Marengo.

Quarante ans d’Algérie

Jeanne-Marie Barthe aura traversé presque tout le second XIXe siècle algérien. On la retrouve à la fin de sa vie à El-Biar, chez sa fille Pauline Barthe, épouse d’Auguste Mattei, pharmacien de la commune. Elle s’y éteint le 1er décembre 1893, à 78 ans, à son domicile :

« Acte de décès de Jeanne Marie Raynaud, veuve de Bertrand Barthe […] décédée à El-Biar à son domicile le même jour à six heures du matin, âgée de soixante-dix-huit ans, née à Bessière (Haute-Garonne) […] demeurant à El-Biar, chez sa fille Pauline Barthe épouse Mattei Auguste. Sur la déclaration […] par le sieur Auguste Mattei, pharmacien […] qui a dit être gendre de la défunte, et par le sieur Eugène Jouet, employé […] »

Acte de décès de Jeanne Marie Raynaud, épouse Barthe, le 1er décembre 1893. Source ANOM.

C’est son gendre, le pharmacien, un homme de l’art, comme elle, qui déclare son décès, avec un voisin, devant Louis d’Aurelle de Paladines, maire d’El-Biar. Du visa de 1853 à la mort de 1893 : quarante ans de pratique, de Bessières à Marengo puis à la banlieue d’Alger, au chevet de générations de femmes.

Le rôle des sages-femmes dans l’Algérie coloniale

L’histoire de Jeanne-Marie Barthe éclaire un pan peu connu de la colonisation. Dans la politique sanitaire coloniale, « installer des sages-femmes françaises dans les villages » fut un objectif explicite des autorités, pour encadrer les naissances des familles de colons. En 1858-1860, l’Algérie comptait 78 sages-femmes reçues par des jurys médicaux départementaux, contre 25 seulement diplômées d’une faculté, signe que la colonie recrutait où elle pouvait. À partir de 1859, l’école de médecine d’Alger fut autorisée à délivrer des diplômes de sages-femmes ; soixante élèves y furent diplômées entre 1871 et 1881.

Les limites de cet encadrement disent aussi celles de la colonisation : les sages-femmes françaises étaient rarement admises aux accouchements des femmes musulmanes, qui continuaient de faire appel aux qablas, les matrones traditionnelles, que l’administration chercha un temps à instruire, avec un succès très relatif. La sage-femme du village était donc, avant tout, celle des familles européennes : une femme seule, exercant un métier réglementé, vivant de ses vacations et présente à la mairie chaque fois qu’un père manquait à l’appel.

Pour les femmes de Marengo, entre 1856 et les années 1880, cette présence eut un nom : madame Barthe. C’est elle qui a mis au monde, vraisemblablement, la plupart des enfants nés au village dans ces années-là dont, en décembre 1867, le dernier des Magne.

Sources

État civil de Marengo et d’El-Biar (Archives nationales d’outre-mer, en ligne) ; Le Moniteur Algérien (1856) ; Marengo d’Afrique, tome I (Étienne Laude-Kuhlman) ; Claire Fredj, « Encadrer la naissance dans l’Algérie coloniale. Personnels de santé et assistance à la mère et à l’enfant « indigènes » (XIXe-début du XXe siècle) », Annales de démographie historique, 2011/2 ; « Les soignantes laïques », in Des Européennes en situation coloniale, Presses universitaires de Provence ; les articles Boudouresque et « Les Magne de Marengo » publiés sur ce site.

Note : si des lecteurs détiennent des photographies de Jeanne-Marie Barthe, née Raynaud, ou des traces de son passage dans d’autres communes d’Algérie, leurs témoignages seraient les bienvenus en commentaire.

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