Le capitaine Chappe

Journal d’un colon, par Vivant Beaucé. Episode 6.

Extrait du journal l’Illustration, volume 13 n°327 du 2 juin 1849.

Lundi 20 novembre.

Il est sept heures du matin, nous sommes à Melun. À droite la berge boisée en amphithéâtre étale avec une splendide profusion une palette de tons dorés que le brouillard nous voile à moitié. À gauche les lignes du paysage sont d’un choix délicieux. Nous marchons lentement, les vapeurs condensées du matin se balancent au-dessus de l’eau et nous enveloppent parfois de leur humidité pénétrante. À l’heure du déjeuner les officiers du bord m’invitent à prendre le café; à qui ou à quoi dois-je cette faveur? sans doute à vos bonnes recommandations. Que ce soit à vos lettres ou à la propreté de mon paletot, ces messieurs sont aimables quoique réservés. Ils pouvaient peut-être l’être davantage; mais je ne dois pas me plaindre, puisqu’ils avaient le droit de ne pas l’être du tout.

Je reconnais qu’en pareil cas la position du chef d’expédition est très délicate; pour la masse des colons, un mot prononcé avec une intonation plus douce est un thème fécond que la jalousie de quelques-uns ne manque jamais d’exploiter à satiété au nom de l’égalité qu’ils invoquent à tort et à travers. Dans cette extrémité, le capitaine Chappe, obligé de poser pour la sévérité lorsque l’aménité fait le fond de son caractère, dut, pour la justice, établir et conserver entre lui et moi la même distance qu’entre les autres colons et lui; et s’il la franchit parfois à mon profit, ce ne fut qu’à la dérobée et parce que, reçu avec les chefs de bateau, je jouissais de la même faveur qu’eux, et je passais inaperçu.

Je remarque un changement très sensible; hier, chaque colon, triste et silencieux, paraissait sentir vivement la gravité de sa situation; à part quelques hommes, cuirassés pour ainsi dire contre toutes douleurs, la masse semblait affectée péniblement : aujourd’hui, l’insouciance et la légèreté faisant le fond du caractère français reprennent leurs droits. Je reviens un peu sur ma compassion d’hier. Chacun paraît avoir oublié la misère passée, ses amis absents; tous semblent faire bon marché des difficultés du moment, et confondent leur gaieté particulière en un seul et joyeux rire; mais ces chansons sans à-propos, ces plaisanteries au gros sel, tout cela fait peine à entendre, tout cela fait peine à voir.

Nous approchons de Saint-Mamès, le lit de la Seine commence à se rétrécir visiblement; nous ne tarderons pas à entrer dans le canal du Loing et à pouvoir descendre à terre. Cette nouvelle, qui court sur toute la ligne du convoi, produit une grande sensation de plaisir, et, malgré la nuit qui nous enveloppe presque tout-à-coup, des dispositions sont diversement prises par chaque colon désireux de faire de ses jambes un usage oublié.

L’officier comptable du bord, M. d’Héricourt, en m’offrant un cigare, me propose une course jusqu’à Moret, où il a des lettres à prendre à la poste. J’accepte la proposition, et j’allume le cigare; comme les jouissances les plus communes sont appréciées après une privation forcée, ainsi après deux jours de quasi-immobilité je ne saurais vous dire, mon cher Armand, combien cette petite promenade, à l’air frais du soir, me rendit heureux; j’étais toujours de deux pas en avant! Aussi fûmes-nous bientôt à Moret, éloigné de Saint-Mamès d’une petite demi-lieue.

D’après ce que j’ai pu apercevoir au travers de l’obscurité, Moret me sembla une ville ayant eu quelque importance; les silhouettes des clochers sont presque toutes gothiques, ou appartiennent au moins à la renaissance; une voûte, qui a dû être une des portes fortifiées, m’a semblé rappeler parfaitement cette riche et belle époque de notre ornementation architecturale.

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