En août 1865, le village de Marengo, en Algérie coloniale, fut frappé par une série d’incendies volontaires. Alerté par des rumeurs alarmistes — on disait même que tout le village était en flammes —, le Préfet quitta Alger en soirée pour se rendre sur place. Si la situation s’avèrait moins catastrophique qu’annoncée, les indices relevés confirment rapidement une origine criminelle.
Les enquêtes aboutirent à l’arrestation de plusieurs indigènes. Le principal accusé, Ahmed ben si Demou, fut formellement identifié : deux témoins l’avaient vu mettre le feu à des chaumes sur le terrain de son propre frère. Peu après, il fut retrouvé dans un café maure de Marengo, « haletant, le teint animal, les pieds et les jambes déchirés par les broussailles », quelques instants avant que l’alarme ne soit donnée. Un détail accablant. L’incendie qu’il avait allumé dévora un gourbi habité, des récoltes entières — douze hectolitres de fèves, blé et orge, deux cents gerbes de blé — et endommagea la vigne d’un colon nommé Toupry. Seul un providentiel changement de vent et l’intervention énergique des colons évitent un désastre bien plus grand.

Son procès, tenu à la Cour d’assises de Blida le 19 octobre, fut semé d’embûches. Les premiers témoins se rétractèrent, craignant de désigner un frère, un voisin. Pire encore : le principal dénonciateur fut retrouvé pendu à un arbre, dans ce qui ressemblait à un suicide, un événement qui glaçât les autres témoins et rendit l’enquête particulièrement difficile. Malgré tout, Ahmed ben si Demou fut déclaré coupable et condamné à mort. Mais l’affaire ne se limita pas à ce simple acte isolé. Le même jour, quatorze foyers furent allumés simultanément dans la plaine de la Mitidja, révélant l’existence d’un complot organisé. L’ambiance dans les prisons était à l’avenant : un gardien de la prison de Blida rapporta lors du procès les paroles terrifiantes proférées par l’un des détenus : « pendant que les propriétés de ces juifs de Français brûlent, allons voler leurs récoltes ! » — une provocation qui résumait à elle seule l’état d’esprit de certains opposants à la colonisation.
Le 8 novembre, à 8 heures du matin, quatre condamnés furent exécutés publiquement sur la place de Marengo, transportés depuis Blidah dans un fourgon d’ambulance ayant parcouru 34 kilomètres. Ils furent exécutés dans l’ordre suivant :
Ahmed ben si Demou, pour incendie volontaire ; El Arredj ben Moussa, Ahmed ben Lekal et El Miloud ben Lekal, pour assassinat suivi de vol. Le procureur impérial Monsieur Vidal et le juge d’instruction Monsieur Ulrich assistèrent à l’exécution, dans l’espoir que les condamnés fissent des révélations de dernière minute sur un quatrième co-auteur d’un assassinat commis à la ferme Raël Montagny, resté inconnu. Il n’en sera rien. Cinq minutes après l’arrivée du fourgon devant l’échafaud, tout était consommé. Les condamnés firent preuve d’une grande résignation, dans un état de prostration profonde.

Parmi les forces présentes autour de l’échafaud figurait notamment le piquet de miliciens dirigé par Jérémie Néron, futur beau-père d’Euphémie. Si les indigènes s’abstinrent d’assister à la scène, certains spectateurs européens se distinguèrent par une attitude indécente : des éclats de rire se firent entendre au moment où le sang coula, des moqueries furent jetées aux condamnés dans leurs derniers instants. Ce comportement fut fermement condamné par les habitants de Marengo eux-mêmes, qui y virent un manque d’éducation affligeant. Ce fut là un bien triste spectacle…
Extrait de « Marengo d’Afrique » — Etienne LAUDE
Les exécutions publiques en Algérie coloniale à la même époque
Dans l’Algérie coloniale du Second Empire, la guillotine était un instrument de justice autant qu’un outil politique. Les exécutions publiques y étaient pratiquées dès les premières années de la conquête — la première guillotine fut utilisée en Afrique du Nord dès 1843 — et se poursuivirent jusqu’en 1959.
À l’époque des événements de Marengo (1865), ces exécutions avaient une fonction explicitement dissuasive. Elles étaient souvent organisées sur les lieux mêmes des crimes ou dans les villages concernés, comme ce fut précisément le cas à Marengo le 8 novembre 1865, afin de frapper les esprits de la population locale. La présence de brigades de gendarmerie, de chasseurs d’Afrique et de miliciens autour de l’échafaud n’était pas seulement une mesure de sécurité : elle manifestait la puissance de l’État.
Face à la multiplication des incendies criminels et des actes de résistance dans la plaine de la Mitidja en 1865 — quatorze foyers simultanés allumés le même jour —, les autorités françaises cherchèrent à démontrer la fermeté de la justice impériale. La simultanéité des attentats avait en effet été interprétée comme l’existence d’un complot organisé, ce qui rendait l’exemplarité du châtiment d’autant plus nécessaire aux yeux du pouvoir colonial. La peine de mort, appliquée publiquement, devait signifier aux populations que ce qu’elles ne pouvaient obtenir par l’insurrection armée ne serait pas davantage toléré par les crimes.
La guillotine était un modèle original Berger (1868), dont un exemplaire est aujourd’hui conservé dans un musée d’Alger.
La guillotine une spécificité coloniale ?
Contrairement à ce que l’on peut lire ici ou là, les exécutions publiques en Algérie n’étaient pas une spécificité coloniale, mais l’application stricte du droit pénal français commun, identique à celui appliqué en métropole. La guillotine, la Cour d’assises, le procureur impérial, le juge d’instruction : tout ce que l’on retrouve dans ce récit de Marengo en 1865 existait tel quel à Bordeaux, à Lyon ou à Paris au même moment. En France, les exécutions publiques étaient même bien plus fréquentes qu’en Algérie, compte tenu de la population plus importante. Ce qui distinguait l’Algérie, c’est davantage le contexte de tension intercommunautaire et le rôle politique parfois sous-jacent.
Bilan des exécutions en Algérie (1843–1959)
| Période | Nombre approximatif d’exécutés | Contexte |
|---|---|---|
| 1843–1870 | ~65 | Conquête et consolidation coloniale |
| 1871–1900 | ~130 | Expansion, répression post-insurrection de 1871 |
| 1901–1939 | ~135 | Période « normale » (dont dernière publique : 08/06/1939 à Philippeville) |
| 1939–1955 | ~60 | Exécutions privées (post-loi du 24 juin 1939) |
| 1956–1959 | ~110 | Guerre d’indépendance, FLN |
| TOTAL estimé | ~500 individus | De la 1ère (16/02/1843) à la dernière (12/08/1959) |
Comparaison France / Algérie avec taux par habitant
Loin de moi l’idée de faire l’apologie de la peine de mort bien entendu ni de soulever des polémiques. Les faits, rien que les faits.
| France | Algérie | |
|---|---|---|
| Période analysée | 1843–1939 | 1843–1939 |
| Nombre d’exécutions | ~1 200 | ~400 |
| Population moyenne | ~38 millions | ~5 millions |
| Exécutions / an | ~12,5 | ~4,2 |
| Taux / million d’hab. / an | ~0,33 | ~0,83 |
| Ratio comparatif | base 1 | ~2,5x plus élevé |
la France métropolitaine et l’Algérie ont arrêté les exécutions publiques à quelques semaines d’intervalle en juin-août 1939, sur décision commune. C’est le même code pénal, les mêmes bourreaux (Deibler, Rasseneux, Lapeyre, Meyssonnier), les mêmes procédures. Les exécutés en Algérie sont à la fois des Européens et des indigènes, pour des crimes de droit commun identiques à ceux jugés en France. La liste le montre sans ambiguïté : on y trouve des Espagnols, des Italiens, des Maltais, des Français, et des Algériens — tous soumis à la même justice. Ce qui est spécifique à la période 1956–1959, c’est l’exécution de condamnés politiques du FLN — une situation comparable aux exécutions de résistants ou de collaborateurs en France métropolitaine entre 1940 et 1945, dans un contexte de guerre.
A population égale, l’Algérie a exécuté environ 2,5 fois plus que la France métropolitaine sur la même période. Cela s’explique probablement par la nature d’une société en développement et à forte criminalité, des tensions intercommunautaires, et des voies de droit moins accessibles — pas nécessairement une discrimination judiciaire. La proportion d’Européens parmi les exécutés (~6 %) est inférieure à leur part dans la population algérienne (~15-20 % en 1900). Contrairement à ce que certains récits militants affirment, les Européens n’étaient pas protégés par la justice coloniale : ils étaient aussi condamnés à mort et guillotinés, y compris pour des crimes commis contre des Algériens. Le droit pénal français s’appliquait à tous, sans distinction formelle de communauté. Le taux légèrement plus élevé par habitant en Algérie reflète davantage la violence structurelle d’une société coloniale de peuplement — avec ses conflits fonciers, ses tensions intercommunautaires et sa criminalité de droit commun — qu’une justice à deux vitesses.
Cas notables parmi les Européens exécutés
- Francisco Arcano (1885, Alger) — Sicilien, 26 ans, tueur d’un colporteur juif. Première exécution du bourreau Anatole Deibler en Algérie.
- Juan « Figarette » Vidal (1910, Alger) — Espagnol, jardinier, assassin de trois personnes à la ferme Coll. Exécution très probablement assistée par le père d’Albert Camus.
- Pedro Galéra (1913, Alger) — Espagnol, 20 ans, PARRICIDE. Ses trois complices algériens sont graciés.
- Fernand Iveton (1957, Alger) — Français, communiste, membre du FLN. Seul Européen exécuté pour terrorisme lors de la guerre d’Algérie. Son exécution fit scandale en métropole.
- Madeleine Maxence Le Veller (1948, Bel-Abbès) — Française, femme d’un gendarme, seule femme guillotinée en Algérie, condamnée pour avoir empoisonné 11 personnes.
- Eugène Cavert (1941, Orléansville) — Français, cheminot, déboulonna un aiguillage : 6 morts dans le déraillement d’un express Alger-Oran.
- Noël Nicollet (1898, Guelma) — Français, exécuté devant 1 000 spectateurs dont « un nombre important de femmes ».
Sources : archives judiciaires et de journaux d’époque ainsi que le site https://hierlalgerie.com/
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