Le commissariat civil de Marengo en 1855

Une bizarrerie géographique

Le premier territoire du commissariat civil de Marengo présentait une singularité géographique frappante : il n’était pas d’un seul tenant. Les villages de Bou Medfa (1) et Aïn Benian (2), pourtant distants d’une quinzaine de kilomètres à vol d’oiseau, soit bien davantage par les pistes de l’époque, en faisaient partie intégrante, comme des enclaves rattachées à une circonscription dont ils étaient physiquement séparés.

Car entre ces différents centres de peuplement européen s’intercalaient de vastes zones demeurées sous contrôle de l’armée. Ces « Territoires Militaires », qui quadrillaient encore largement l’Algérie du Nord en 1854, découpaient le territoire civil en portions discontinues, rendant son administration aussi complexe sur le terrain qu’elle pouvait paraître cohérente sur le papier.

Plan du commissariat civil de Marengo en 1854. Source ANOM (3)

Le journal « Le Moniteur Universel », journal officiel de l’Empire, indiqua dans son numéro du 5 février qu’en raison de l’extension des établissements coloniaux, une évolution de l’administration communale pour deux villages, Marengo et Saint-Denis-du-Sig dans le département d’Oran devenait nécessaire. La bonne année 1854 était confirmée et il était temps de revoir l’organisation communale et commencer à sortir d’un régime militaire strict. Il fut instauré deux nouveaux Commissariats Civils dans ces deux localités. Marengo était amené à devenir le principal marché de l’ouest de la Mitidja, son sol jugé fertile, les gros travaux de défrichement déjà réalisés et disposait d’un bois et les oueds qui l’entourent assuraient en eau abondantes. Une belle route reliait le village à Blidah, chef-lieu d’arrondissement et à Cherchell et son futur port à Tipaza était en cours de construction. A l’occasion, Marengo devint chef-lieu de district et engloba, outre Tipaza, la colonie agricole de Bourkika, le village de Vesoul-Benian, le village indigène de Sidi-Abd-el-Kader et Bou Medfa également colonie agricole de 1849. La population totale du district était à l’époque de 1200 âmes environ. Ce nouveau district fut rattaché à l’arrondissement de Blidah.

Journal « Le Moniteur Universel » daté du 5 février 1855.

Le district de Marengo était délimité comme suit : Au nord, la mer depuis l’Oued-Barguet jusqu’à l’Oued-Nador, à l’ouest, le cours de l’Oued-Nador jusqu’à la limite ouest de la Marengo jusqu’à l’Oued-el-Kébir et la tête de la prise d’eau de Marengo, la ligne de crête jusqu’à l’ancienne route de Cherchell à Milianah, cette ancienne route de Milianah à Marengo, et au sud la colonie de Bourkika. A l’est, la limite ouest des concessions de Haouch-ben-Meïda, l’ancien chemin de Cherchell à Blidah en contournant une parcelle de Bourkika jusqu’à la limite sud de la concession de Tipaza, la limite de cette concession et l’Oued-Barguet jusqu’à la mer. Les villages de Bou-Medfa, de Vesoul-Benian , ainsi que leur territoire étaient compris dans le ressort du commissariat civil de Marengo.

Le commissaire civil nommé à l’occasion fut Victor-René Chaptal , auparavant commissaire civil du district de Guelma. Victor-René Chaptal, ami du duc d’Aumale au collège Henri IV, avait suivi ce dernier en Algérie et y était devenu commissaire civil .

Un territoire morcelé, des distances trompeuses

À vol d’oiseau, Boumedfaa et Aïn Benian ne se trouvaient qu’à environ dix-sept et dix-huit kilomètres de Marengo. Mais cette proximité apparente était largement illusoire. Dans la réalité du terrain algérien de 1854, ces quelques kilomètres se muaient en longues heures de progression sur des pistes cahoteuses, à travers les contreforts accidentés de l’Atlas. Les distances réelles, par les chemins existants, pouvaient ainsi atteindre quarante à soixante kilomètres, soit une demi-journée de cheval dans le meilleur des cas, davantage par mauvais temps ou en saison des pluies.

La carte elle-même révèle une autre difficulté, peut-être plus grande encore : le territoire du commissariat civil n’était pas d’un seul tenant. Entre les différents centres de peuplement s’intercalaient de vastes zones sous contrôle de l’armée, ces « Territoires Militaires » qui quadrillaient encore largement l’Algérie du Nord. Le commissaire civil ne pouvait donc pas circuler librement d’un bout à l’autre de sa circonscription ; il devait composer avec des frontières administratives invisibles mais bien réelles, et avec une autorité militaire qui demeurait souveraine sur les espaces intermédiaires.

Administrer un tel territoire fragmenté, éloigné et mal relié, constituait ainsi un défi quotidien considérable pour les modestes fonctionnaires civils de cette époque pionnière de la colonisation française en Algérie.

Les commissariats civils en Algérie

Après la conquête de l’Algérie en 1830, la France administra le territoire principalement par le biais de l’armée. Mais à mesure que des colons européens s’installaient dans les nouvelles colonies agricoles — créées en grand nombre à partir de 1848 sous la Seconde République — la question de leur administration civile se posa rapidement.

C’est dans ce contexte que furent institués les commissariats civils, structures administratives intermédiaires destinées à organiser la transition entre l’autorité militaire et le régime municipal ordinaire. Placé à la tête d’une circonscription regroupant un ou plusieurs centres de peuplement européen, le commissaire civil concentrait entre ses mains des pouvoirs considérables : il faisait office à la fois de maire, de juge de paix et d’administrateur local. Ces commissariats couvraient des territoires encore encadrés ou bordés par le domaine militaire, comme l’illustre parfaitement le plan de 1854 relatif au futur commissariat civil de Marengo, dont les limites jouxtent de toutes parts des zones sous contrôle de l’armée.

Étapes obligées dans le processus de colonisation civile, les commissariats n’étaient pas destinés à durer. À partir des années 1860 et surtout 1870, ils furent progressivement supprimés et remplacés soit par des communes de plein exercice, lorsque la population européenne était suffisamment établie, soit par des communes mixtes, formule retenue pour les zones à majorité algérienne. Ils témoignent ainsi d’une période charnière de la colonisation française, où l’administration cherchait à asseoir son autorité civile sur des territoires encore largement militarisés.

Victor-René Chaptal (1821-1901). Commissaire civil de Marengo de 1855 à 1857.

Le commissaire civil de Marengo, nommé à l’occasion, fut Victor-René Chaptal (4), auparavant commissaire civil du district de Guelma. Victor-René Chaptal, ami du duc d’Aumale au collège Henri IV, avait suivi ce dernier en Algérie et y était devenu commissaire civil .

(1) Bou Medfa : Colonie agricole de 1849, centre de population constitué définitivement par décret du 4 juillet 1855, érigé en commune de plein exercice par arrêté préfectoral du 14 septembre 1870. Il porte également le nom de Sidi Abd El Kader Bou Medfa. La commune est rattachée au département d’Orléansville en 1956.

(2) Aïn-Benian : La colonie agricole de Vesoul-Benian est peuplée par des colons de la Haute-Saône à partir d’octobre 1853. Le centre est distrait du territoire de Marengo pour être érigé en commune de plein exercice par décret du 31 décembre 1856. La commune est rattachée au département d’Orléansville en 1956.

(3) A noter que ce plan est signé du Général Daumas que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer sur ce site.

(4) Victor-René Chaptal de Chanteloup (1821-1901). Commissaire Civil à Guelma puis Marengo. Il était le petit-fils de Jean-Antoine Chaptal (1756-1832), comte de Chanteloup, chimiste, médecin et homme politique français et qui fut de plus directeur de thèse de Lavoisier et a donné son nom à la chaptalisation.

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