Les vendanges à Marengo

D’après les archives de la Dépêche Algérienne, octobre 1886 et 1887

Domaine de La Trappe de Staouëli près Alger Lucien Borgeaud propriétaire
Les vendanges au Domaine de La Trappe de Staouëli près Alger, propriétaire Lucien Borgeaud, vers 1890.
Le contexte : l’Algérie, vignoble de secours de la France

Pour comprendre l’effervescence viticole du canton de Marengo dans les années 1880, il faut regarder vers la France. Depuis le milieu des années 1860, un fléau dévaste méthodiquement les vignobles français : le phylloxéra, ce puceron microscopique qui attaque les racines de la vigne et les condamne à mort. En vingt ans, il anéantit plus de 2,5 millions d’hectares de vignobles en France. Le Languedoc, la Bourgogne, le Bordelais, le Rhône, toutes les régions sont affectées. La production s’effondre, les prix s’envolent, et la France, grande nation du vin, se retrouve en état de pénurie chronique.

L’Algérie devient alors le vignoble de secours de la métropole. Le gouvernement encourage activement la plantation de la vigne sur les terres colonisées : des primes sont accordées, des terres distribuées, des techniciens envoyés. La Mitidja, avec ses sols riches et son ensoleillement généreux, est idéale. Le chemin de fer, qui relie désormais Alger à Oran en traversant la plaine, permet d’acheminer le vin vers les ports et de le charger sur les bateaux à destination de Marseille et de Cette (aujourd’hui Sète), principaux points d’entrée du vin algérien sur le marché français.

Dans ce contexte, les colons de Marengo plantent. Vite, massivement, avec l’enthousiasme de ceux qui sentent le marché à portée de main.

1886 : de belles récoltes, mais des vendeurs et des acheteurs qui ne s’entendent pas

La Dépêche Algérienne du 28 octobre 1886 dresse un tableau contrasté de la saison dans le canton de Marengo. Les récoltes sont belles, les vins affichent de véritables qualités, mais la campagne commerciale patine. Les acheteurs qui s’étaient présentés en début de saison sont repartis sans conclure de grandes affaires. Les prix demandés par les producteurs dépassent trop largement les offres faites.

Quelques caves avaient pourtant vendu au tout début à 27 ou 29 francs l’hectolitre, des chiffres qui ont encouragé les colons à tenir leurs prix, jusqu’à réclamer 60 voire 65 francs la bordelaise de 200 litres (1). Mais le marché résiste : l’offre ne dépasse plus désormais 26 francs l’hectolitre. Les aramons du Midi (2), vendus à 25 francs, donnent malgré tout aux producteurs locaux l’espoir d’une prochaine hausse.

Ce bras de fer entre producteurs et acheteurs n’est pas propre à Marengo. Il reflète une tension qui traverse tout le vignoble algérien naissant : les colons, conscients de la valeur de leur production, refusent de brader des récoltes qu’ils ont mis des années à développer. Les négociants, eux, jouent sur la concurrence entre régions et entre fournisseurs.

Etiquette de vin du Bordj el Arba proche de Marengo
Etiquette d’une bouteille du domaine de Bordj-el-Arba à Marengo. Collection personnelle de l’auteur.

En attendant, le canton de Marengo qui regroupe les territoires de Tipaza, Bourkika, Ameur-el-Aïn, Nador et Bou-Yersen compte à cette époque 800 hectares de vignes en plein rapport. Le journal anticipe le doublement de cette surface dès l’année suivante, et conclut avec optimisme : « les vins de cette région rivaliseront, sous peu, avec ceux du Sahel déjà fort appréciés ».

Parmi ces 800 hectares, les Kuhlman en possèdent à eux seuls plus de 100, soit plus d’un huitième de la surface totale du canton.

1887 : une récolte exceptionnelle… mais nulle part où mettre le vin

Un an plus tard, le 15 octobre 1887, le même journal se fait l’écho d’une vendange qui a « dépassé toutes les espérances ». Les conditions ont été excellentes. Les vins sont de belle qualité, affichant 10 à 12 degrés, un taux élevé pour l’époque qui est précisément ce que recherchent les négociants français pour couper leurs vins du Midi, trop légers depuis les ravages du phylloxéra. Le vin algérien ne se consomme pas seulement pour lui-même : il « remonte » les vins français qui manquent de corps et d’alcool. C’est son rôle commercial principal à cette époque, et c’est pourquoi le degré est une donnée cruciale dans les transactions.

Mais un problème majeur surgit : « nos braves colons ne savent où loger leur vin ». Le manque d’une tonnellerie sérieuse se fait cruellement sentir dans la région. La population attend avec impatience la création de cette industrie, d’autant plus urgente que la viticulture est devenue l’activité principale du territoire. C’est une limite classique du développement colonial rapide : les infrastructures de transformation et de stockage peinent à suivre le rythme d’une production qui a explosé en quelques années.

Du côté des prix, les acheteurs ne semblent pas pressés. Peu d’affaires ont été traitées, aux alentours de 35 à 36 francs la bordelaise. Le journal veut croire que les cours hausseront « avant peu ».

Une région viticole en plein essor

Ces deux instantanés de 1886 et 1887 témoignent d’une région en pleine transformation. En l’espace d’une décennie, le canton de Marengo est devenu l’un des vignobles les plus prometteurs de la plaine de la Mitidja. Les familles de colons, parmi lesquelles les Kuhlman, avec leurs plus de 100 hectares, ont misé massivement sur la vigne, au point que l’infrastructure de la région peine à suivre le rythme de la production.

Emplacement de la ferme Kuhlman sur une carte de l’arrondissement de Marengo, 1889.

Cette euphorie viticole ne durera pas éternellement. Dès les années 1890, les vignobles français se reconstituent grâce au greffage sur des pieds américains résistants au phylloxéra. La demande en vin algérien se tassera progressivement, les prix baisseront, et les colons devront s’adapter. Mais dans les années 1886-1887, à Marengo, on plante encore avec confiance, on vendange avec fierté, et on espère que les prix tiendront.

Cette dynamique viticole des années 1880 s’inscrira dans la longue histoire agricole de la région de Marengo. Des décennies plus tard, la coopérative Viticoop en sera l’un des héritiers, avec à sa tête Jean Mailhos, frère aîné de mon grand-père Eugène, qui en sera le directeur jusqu’en 1963.

(1) un tonneau en bois de 225 litres environ, du nom de Bordeaux où ce format s’est standardisé. C’est l’unité de mesure courante pour les transactions viticoles au XIXe siècle.

(2) L’aramon est un cépage très répandu dans le Languedoc au XIXe siècle. Il produit des rendements énormes mais donne des vins très légers, peu colorés et peu alcoolisés — parfois à peine 8 ou 9 degrés. C’est précisément pour ça que les négociants cherchaient à les couper avec des vins algériens bien charpentés à 10-12 degrés. Quand l’article mentionne « les aramons du Midi à 25 fr. », il veut dire : ces vins languedociens peu chers servent de référence basse pour les négociations. Si l’aramon vaut 25 francs, le colon de Marengo refuse de vendre son vin de qualité supérieure au même prix.

Sources : La Dépêche Algérienne, 28 octobre 1886 et 15 octobre 1887 ; archives familiales.

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