Le premier mariage de Marengo

14 juin 1849

Le premier mariage à Marengo, 14 juin 1849. Claude Arnaud et Pauline Leclerc. Image générée par IA.

En décembre 1848, neuf cent cinquante colons français débarquent dans la plaine de la Mitidja occidentale. On leur a promis des terres, un avenir, une France nouvelle de l’autre côté de la mer. Ce qu’ils trouvent, c’est un territoire de marais, d’oueds en crue, de fièvres et de boue. Le village de Marengo n’existe pas encore. Il faut tout construire, les maisons, les rues, la mairie, les liens entre les gens.

Tout est encore à construire. Car le choléra arrive vite. Le paludisme aussi. En quelques mois, la colonie est décimée. À la fin de l’année 1849, il ne reste plus que cent cinquante survivants sur les neuf cent cinquante arrivants. Huit colons sur dix sont morts en moins d’un an. Marengo est un cimetière à ciel ouvert.

C’est dans ce contexte que fut célébré, le 14 juin 1849, le premier mariage de la commune.

Premier mariage à Marengo le 14 juin 1849. source ANOM.
I. La baraque

Il n’y a pas de mairie pour ce premier mariage, juste une une baraque. L’acte, sans détour, le précise dans sa première ligne : « Sont comparus en la baraque et tenant lieu de Maison Commune… » Une construction provisoire en bois, plantée dans la boue de Marengo naissante, qui fait office de tout : greffe, salle des délibérations, bureau d’état civil. Les murs ne sont pas en pierre. Le toit n’est pas en tuiles. Mais la République est là, dans cette baraque, avec ses formulaires et ses exigences.

L’officier d’état civil s’appelle Albe Pie. Il est sous-lieutenant au 1ᵉʳ Régiment d’Infanterie de ligne. Il n’est pas magistrat. Il est militaire car la ville est administrée par l’armée commandée à Marengo par le Capitaine de Génie de Malglaive.

Ce jour-là, deux jeunes gens se présentent devant lui.

Claude Arnaud a vingt-sept ans. Il est né à Lyon le 25 avril 1822, fils de Jean Arnaud et Benoîte Martin, tous deux déjà morts, l’un en 1841, l’autre en 1838. Claude est orphelin depuis l’enfance. Il est venu seul en Algérie, cultivateur sans attaches, chercher ce que la France métropolitaine ne lui avait pas donné.

Marie Joséphine Appoline Leclerc, que tout le monde appelle Pauline, a vingt-trois ans. Elle est née à Gasny, dans l’Eure, le 8 septembre 1825. Elle n’est pas venue seule : son père Joseph Leclerc, cultivateur, et sa mère Julienne Morel sont là, à Marengo, domiciliés dans la colonie. Toute la famille a traversé la mer et tenu.

Les bans ont été publiés les deux dimanches précédents, « devant la principale porte de la baraque », à midi. Personne n’a formulé d’opposition. Dans une colonie où les gens meurent par dizaines chaque semaine, qui s’opposerait à un mariage ?

Albe Pie pose la question rituelle. Chacun répond séparément et affirmativement. Il prononce alors la formule :

« Déclarons au nom de la loi que Claude Arnaud et Marie Joséphine Appoline Leclerc sont unis en Mariage. »

Quatre témoins signent : Gautier Charles, Louis Duchêne, Martin Hypoline Guignet, Adolphe Guilliet, tous cultivateurs à Marengo. Des voisins. Des survivants.

Pauline signe elle-même, d’une écriture appliquée. Sa mère cosigne. L’acte est clos. C’est le numéro 1 du registre des mariages de Marengo.

II. Les morts

L’été 1849 est meurtrier. Le choléra ne fait pas de distinction. Il emporte les forts et les faibles, les jeunes colons arrivés avec leurs rêves et les vieux soldats qui pensaient avoir tout vu. Pauline Leclerc, désormais Pauline Arnaud, ne survivra pas à l’année. Elle meurt à Cherchell, sur la côte le 8 janvier 1850, à vingt-quatre ans après sept mois de mariage.

III. La maison de Direction

Seize mois s’écoulent. La colonie a perdu les trois quarts de ses fondateurs, mais elle n’a pas disparu. Les cent cinquante survivants ont tenu. Ils ont reconstruit. Ils ont enterré leurs morts et planté leurs vignes.

Le 8 octobre 1850, quand Claude Arnaud se présente à nouveau devant l’officier d’état civil pour un second mariage, l’acte ne mentionne plus « la baraque » mais « la maison de Direction ». Un bâtiment en dur. Un cachet officiel estampille désormais chaque feuillet, le 7ème du registre.

La future épouse s’appelle Félicité Danzade. Elle a seize ans. Elle est née le 26 janvier 1834 à Port-sur-Saône, en Haute-Saône, une famille de Franche-Comté venue tenter sa chance en Algérie. Son père Jean Baptiste Danzade, faneur, est là. Sa mère Jeanne Claude Pollot est là aussi mais elle ne sait pas écrire. Elle « déclare ne savoir signer » l’acte de mariage de sa propre fille. Félicité, elle, signe. D’une main assurée, à seize ans, dans la maison de Direction de Marengo.

Les quatre témoins apposent leur nom. Parmi eux, Castelly Antoine, cuisinier, venu exprès de Blida pour l’occasion. Le sous-lieutenant Gabriel Bellard prononce les mots. Claude Arnaud répond oui pour la deuxième fois.

Épilogue

Deux actes. Dix-six mois. Une baraque devenue maison. Une première épouse enterrée à Cherchell avant son premier anniversaire de mariage. Un orphelin lyonnais qui se remarie avec une adolescente franc-comtoise dans une colonie rescapée. Dans les registres d’état civil de Marengo, ces deux actes se suivent comme un résumé brutal de ce que fut la première année de la colonie : de la précarité absolue à une fragile permanence, au prix d’un nombre de morts que les chiffres peinent à rendre humains. Se marier à Marengo en 1849, c’était parier sur un avenir dans un endroit où l’avenir n’était pas garanti. C’était, dans la baraque, au milieu de l’épidémie, dire oui quand même.

Claude Arnaud mourut le 21 juin 1875, à sept heures du matin, dans sa maison de Marengo. Il avait cinquante-trois ans. L’acte de décès dit de lui qu’il était propriétaire cultivateur. Ce mot — propriétaire — dit tout. L’homme qui avait débarqué dans la Mitidja sans parents, sans attaches, sans rien qu’un acte de naissance paraphé dans une baraque, était devenu, en vingt-cinq ans, un homme de bien. Il avait survécu au choléra, enterré une première épouse, bâti une vie avec une seconde. Il avait vu Marengo passer de cent cinquante survivants hagards à une commune structurée, avec ses rues, ses champs, ses boulangers et ses tailleurs de pierres.

C’est Michel Eugène Beauvais, maire de Marengo, qui signa l’acte. Ce même Beauvais qui, cette année-là, commençait d’installer les premiers attributaires à Meurad et aux fermes de Bou Yersen, ce même homme dont l’énergie visionnaire était en train de transformer toute la région. Sa signature au bas de l’acte de mort de Claude Arnaud est comme un passage de témoin silencieux : celui qui avait tout fondé s’en allait, et celui qui allait tout développer apposait son paraphe. Félicité Danzade, épousée à seize ans dans la maison de Direction, était encore là. Elle survivait.

Acte de décès de Claude Arnaud, premier marié de Marengo, le 21 juin 1875. Acte signé par le maire Beauvais.

Sources : Registre des actes de mariage de la commune de Marengo, actes n°1 (14 juin 1849) et n°7 (8 octobre 1850). Archives nationales d’outre-mer (ANOM). — marengodafrique.fr

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