Histoire administrative d’une commune algérienne (1849-1962).
C’est une carte postale découverte récemment et éditée à la fin du XIXe siècle qui m’a incité à écrire ce petit article sur le village de Bou Medfa qui fut rattaché brièvement à Marengo au début des année 1850. Rares sont les photographies représentant ce village et sur celle-ci on distingue clairement, en arrière-plan le Mont du Chenoua.

Boumedfaa, aujourd’hui une commune de la wilaya d’Aïn Defla, se trouve au carrefour de des routes menant à Médéa, Blida et Tipaza. Ses origines administratives restent mal connues et son rapprochement administratif à Marengo souvent passé sous silence dans les diverses sources disponibles sur internet. En confrontant les sources primaires aux bases de données en ligne, on découvre que cette localité a d’abord dépendu du commissariat civil de Marengo avant d’être rattachée à Vesoul-Bénian puis à l’arrondissement de Miliana, un parcours que les sources secondaires modernes ont tendance à occulter.

I. Une colonie agricole isolée (1848-1849)
Bou Medfa voit le jour en 1849, sur un plateau dominant la vallée de l’Oued Djer, à une altitude d’environ 300 mètres. Le site, que l’on désigne alors parfois sous le nom de Sidi Abdelkader Boumedfaa, se trouve à 90 kilomètres au sud-ouest d’Alger.
Comme pour de nombreuses colonies agricoles de cette époque (mais au contraire de Marengo !), les bâtiments sont édifiés avant l’arrivée des colons, par des travailleurs placés sous l’autorité du génie militaire. Les futurs attributaires recevront des lots de 10 à 12 hectares, à défricher dans un délai de cinq ans pour obtenir un titre de propriété.
Des pionniers venus de l’est de la France
Un rapport d’inspection daté d’avril 1852 permet de dresser le portrait de cette première communauté : 46 familles, soit 214 personnes au total, ont pris possession de leurs parcelles par tirage au sort. L’origine géographique de ces colons est frappante — ils proviennent en majorité de l’est de la France :

- 19 familles du Doubs et 2 du Jura, soit plus de 45 % des effectifs
- 8 familles de l’Ardèche
- 7 familles du Haut-Rhin
- 4 familles de Savoie
- quelques familles isolées venues du Lot, de l’Aisne, de la Manche, des Bouches-du-Rhône, voire d’Espagne
Cette prédominance franc-comtoise se reflétera plus tard dans le blason de la commune, où un lion, emblème de la Franche-Comté, côtoie un canon évoquant l’autorité militaire.
Un village coupé du monde
L’isolement de Bou Medfa est alors extrême. La route vers Blida, distante de 38 kilomètres, n’est qu’une piste précaire dépourvue de ponts, obligeant à franchir dix fois l’Oued Djer. Il faudra attendre 1860 pour que des travaux d’aménagement améliorent sensiblement la situation. C’est d’ailleurs à cette époque que les colons de Bou Medfa participent à la construction de la route reliant El-Affroun à Marengo, signe des liens étroits entre ces jeunes communautés de la Mitidja occidentale.
II. Le rattachement au commissariat civil de Marengo (1854-1855)
C’est ici que l’histoire de Bou Medfa prend un tour que les sources en ligne ont largement ignoré. Plusieurs sites de référence (Wikipédia, Geneawiki) affirment que Bou Medfa était rattachée à Vesoul-Bénian dès l’origine. Les sources primaires démentent cette version.
La création du district
Début 1855, le Moniteur Universel — journal officiel de l’Empire — annonce l’instauration de deux nouveaux commissariats civils, l’un à Marengo dans le département d’Alger, l’autre à Saint-Denis-du-Sig dans le département d’Oran. L’objectif est de faire évoluer l’administration des colonies agricoles vers un régime civil, après plusieurs années de gestion militaire.
Marengo, dont les terres sont jugées fertiles et les défrichements déjà bien engagés, devient chef-lieu de district. Ce district, rattaché à l’arrondissement de Blida, regroupe plusieurs localités :
- Tipaza, sur la côte
- Bourkika, colonie agricole
- Vesoul-Benian (Aïn Benian)
- Sidi-Abd-el-Kader, village indigène
- Bou Medfa, colonie agricole fondée en 1849
L’ensemble représente environ 1 200 habitants.
Un territoire éclaté
Le plan du commissariat, conservé aux Archives nationales d’outre-mer (ANOM), met en évidence une particularité remarquable : la circonscription est morcelée. Bou Medfa et Vesoul-Benian constituent autant d’enclaves détachées du corps principal, séparées par d’immenses étendues placées sous autorité militaire. Ces « Territoires Militaires », qui couvrent encore une grande partie de l’Algérie du Nord vers 1854, fragmentent l’espace civil et compliquent singulièrement la tâche du commissaire.

La distance à vol d’oiseau entre Bou Medfa et Marengo n’est que d’une quinzaine de kilomètres. Mais sur le terrain, à travers les contreforts de l’Atlas et par des pistes rudimentaires, le trajet réel peut atteindre 40 à 60 kilomètres soit une demi-journée de cheval dans les meilleures conditions.
L’administrateur du district
Le premier commissaire civil de Marengo, en charge de ce nouveau découpage territorial est Victor-René Chaptal (1821-1901), ancien commissaire du district de Guelma et ami du duc d’Aumale. Sa fonction cumule les attributions de maire, de juge de paix et d’administrateur local, une concentration de pouvoirs caractéristique de cette période de transition entre régime militaire et organisation municipale.
III. De Vesoul-Bénian à l’autonomie (1856-1870)
Les commissariats civils sont, par nature, des structures transitoires. Dès que les localités atteignent une population européenne suffisante, elles accèdent au statut de commune de plein exercice.
Le détachement de Vesoul-Bénian
Dès la fin de 1856, Vesoul-Benian est érigée en commune de plein exercice par décret et détachée du territoire de Marengo. Bou Medfa, qui n’a pas encore ce statut, se retrouve alors administrée par le maire de Vesoul-Bénian. Les actes d’état civil en gardent la trace : en 1863 comme en 1868, c’est l’adjoint au maire de Vesoul-Bénian qui officie pour la « section de Boumedfa ».
L’accession au statut de commune
Bou Medfa est d’abord constituée comme centre de population par décret du 4 juillet 1855. Puis, par arrêté préfectoral du 14 septembre 1870, elle devient à son tour une commune de plein exercice, dotée d’un conseil municipal élu.
La liste des maires de la période coloniale est connue grâce aux actes d’état civil conservés : Jean-Baptiste André (1871), Louis Ody (1876-1888), Martial Esquiva (1890), Émile Huillet (1899-1902), Xavier Germain (1924), Fernand de Redon (1942) et le Dr Gabriel Feurtet (1947-1962).
IV. L’arrondissement de Miliana (1870-1956)
Devenue commune, Bou Medfa est rattachée à l’arrondissement de Miliana, au sein du département d’Alger. Un acte de naissance de 1873 le confirme explicitement, mentionnant « l’adjoint de la commune de Bou-Medfa, arrondissement de Miliana, département d’Alger ». L’ouvrage de Fillias, Géographie de l’Algérie (1875), confirme ce rattachement.
Le désenclavement par le rail
L’ouverture de la ligne de chemin de fer Alger-Oran marque un tournant. Le tronçon Blida – Bou-Medfa est mis en service le 8 juillet 1869, suivi du tronçon Bou-Medfa – Affreville le 1er mai 1871. Cette infrastructure, exploitée par la compagnie PLM, désenclave durablement la région et attire une main-d’œuvre nouvelle — des cheminots qui s’installent dans les villages traversés par la ligne.
1871 : l’insurrection des Mokrani
Le printemps 1871 est marqué par la révolte menée par Mohammed El Mokrani, qui mobilise des dizaines de milliers d’insurgés dans le centre et l’est de l’Algérie. Dans une correspondance commerciale de juillet 1871, le courtier maritime Josef Kuhlman, futur Consul Général de Suède et Norvège, signale dans une lettre à sa sœur Ingeborg, que « les Arabes menacent Marengo, Bourkika, Ameur el-Aïn et Bou Medfa », un témoignage qui rappelle que ces localités, autrefois réunies sous l’autorité du commissaire civil de Marengo, restent perçues comme un même ensemble géographique. La conjonction avec la Commune de Paris empêche tout envoi de renforts depuis la métropole.
Le rattachement à Orléansville (1956)
En 1956, la réorganisation administrative de l’Algérie transfère Bou Medfa du département d’Alger vers le département d’Orléansville (aujourd’hui Chlef), comme l’attestent les fiches géographiques des ANOM.
Conclusion : pourquoi le rattachement à Marengo a-t-il été oublié ?
Le passage de Bou Medfa sous l’autorité du commissariat civil de Marengo, entre 1854 et 1856 environ, n’apparaît dans aucune des sources secondaires consultées — Wikipédia, Geneawiki, le site cheliff.org ou l’Encyclopédie de l’AFN. Toutes mentionnent uniquement le rattachement à Vesoul-Bénian.
Plusieurs facteurs expliquent cet oubli. D’abord, la durée : cette période n’a duré que quelques années, le temps que Vesoul-Bénian accède à l’autonomie communale et récupère la gestion de Bou Medfa. Ensuite, la nature du commissariat civil : structure transitoire entre régime militaire et municipalité, il n’a pas laissé de traces dans les actes d’état civil de Bou Medfa, qui mentionnent uniquement Vesoul-Bénian à partir des années 1860. Enfin, la rareté des sources primaires en ligne : c’est seulement en croisant le Moniteur Universel de 1855 et les plans des ANOM que ce rattachement resurgit.
Le site marengodafrique.fr, qui exploite ces fonds d’archives, joue ici un rôle pionnier et contribue à rétablir une vérité administrative que plus d’un siècle et demi d’histoire locale avait finie par effacer.
Sources
- marengodafrique.fr : « Le commissariat civil de Marengo en 1855 » (25 avril 2026), s’appuyant sur les ANOM (plan FRANOM 42 F80 2039) et le Moniteur Universel du 5 février 1855
- Encyclopédie de l’AFN (BN-AFN) : actes d’état civil de Bou Medfa, 1853-1902
- fernand-mico.fr : rapports de l’inspecteur de colonisation (1852), état de peuplement
- Geneawiki : notices « Algérie – Boumedfaa » et « Algérie – Marengo »
- Wikipédia : articles « Boumedfaa » et « Hadjout »
- kuhlmansaga.com : correspondance Kuhlman-Almquist, lettre de juillet 1871
- Fillias, Géographie de l’Algérie, 1875
- cheliff.org : glossaire des villes et villages
- alger-roi.fr : notice « Bou Medfa »
- ANOM : fiche géographique « Bou Medfa (Algérie) »
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