Journal d’un colon, par Vivant Beaucé. Episode 1
Extrait du journal l’Illustration, volume 13 n°327 du 2 juin 1849.
Dimanche 19 novembre 1848.
MON CHER ARMAND,
Une heure s’est écoulée déjà depuis que je vous ai donné le baiser d’adieu.
Vous l’avez compris, je m’en doute; malgré ma résolution apparente, ce n’est pas sans un serrement de cœur inexprimable, sans un déchirement profond que je me suis arraché de vos bras. Que de liens brisés, que d’espérances à jamais détruites! C’est dans cette dernière étreinte seulement que j’ai mesuré toutes mes pertes: huit années de travaux désormais inutiles; l’ébauche d’une réputation acquise Dieu sait au prix de quelles privations, de quelles insomnies; vous tous enfin, mes amis, dont la mer va me séparer, vous pour qui j’ai travaillé, vous pour qui je tenais à l’honneur de réaliser le rêve des jeunes années : un nom connu!…

Or je sais les difficultés, les fatigues qui m’attendent; je sais que ma main habituée à d’autres travaux ne se fera qu’à grand’ peine aux mancherons de la charrue; mais ce pain durement acheté selon toute apparence, je le dois à mes enfants. La seule chose que je demande aujourd’hui, c’est qu’ils n’aient point, eux aussi, à répéter dans mes bras le triste adieu que j’ai sangloté dans les bras de mon père !…
La berge d’où partaient vers nous tant de voix et tant de signaux a disparu (grav. n° 2), mais c’est elle que, suspendus à l’étroite fenêtre de notre embarcation, nous cherchons, nous voyons mentalement encore. Enfin les ressorts de notre sensibilité, vainement tendus vers le passé, se lassent et s’affaissent: le présent nous apparaît, nous saisit et nous entraîne. La journée s’annonce magnifique; le soleil nous caresse généreusement de ses rayons tempérés.
Voici Choisy-le-Roy : le remorqueur nous quitte; c’était le dernier lien qui nous rattachait à la grande cité. De Paris nous ne voyons plus que les cheminées fumeuses; à compter de ce moment nous sommes bien réellement partis. Avant de se séparer de nous, les membres de la commission nous saluent de quelques paroles encourageantes. Puissent leurs vœux pour nous n’être pas stériles! Puissions-nous un jour nous revoir sur le sol aimé où ils restent, que nous quittons!
J’ai été placé avec ma femme et mon enfant dans le bateau de l’état major, portant le n° 68, qui forme la tête du convoi. Le bateau est divisé en quatre parties; à l’un des bouts du premier compartiment et à l’arrière se trouvent les chambres des officiers. C’est là que nos places ont été désignées. Des planches mal jointes et formant des banquettes dans toute la longueur du compartiment servent de siéges en même temps que de lits, c’est vous dire que de Paris à Châlons nous sommes condamnés à ne point dormir; chaque individu a pour se mouvoir, s’asseoir et se coucher, à peu près un pied et demi de surface; sous ces banquettes disparaissent à moitié les cartons, les paniers, les provisions de route et une foule d’objets d’une énumération au moins difficile.
Aux deux tiers de la hauteur du baraquement sont placées horizontalement des planches formant soupente, sur laquelle on entasse pêle-mêle, de ci, de là, matelas roulés sur matelas ficelés, les paquets de couvertures sur des couvertures en paquets; amas de literie qui me semble tout à fait de luxe, car il me paraît impossible de s’en servir; enfin ce soir nous verrons comment se résoudra ce problème.
Maintenant que sur l’une et l’autre rive nous n’avons plus personne à saluer de la main, nous pouvons librement nous abandonner à notre douleur, sans craindre d’affliger davantage ceux que nous laissons. Oh! mon ami, quel coup d’œil navrant que l’intérieur du bateau! tant de misère entassée en si peu d’espace! tant de peines se confondant en un seul et même sanglot! tant d’enfants pleurant et malingres! tant de haillons! l’aspect de ces planches misérables de nudité où chaque individu devient un numéro! tout cela porte en son ensemble un cachet hideux qui demanderait une autre plume que la mienne.
C’est en cherchant à éloigner de moi toute comparaison, la tête chargée d’idées sans suite, le cœur gonflé de pleurs, que je vais tâcher toutefois de vous donner une idée de mes compagnons d’exil.
La suite dans un prochain épisode …
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