Bourkika et les transportés politiques de 1851

Bourkika, à sept kilomètres de Marengo en direction d’El Affroun, dans la fertile mais autrefois marécageuse plaine de la Mitidja, incarne un chapitre sombre et complexe de la colonisation française en Algérie. Fondé officiellement en 1851 sous la Seconde République française, ce centre de peuplement agricole n’a pas été occupé immédiatement après sa planification en 1835, en raison de l’insécurité due aux résistances des Hadjoutes, des problèmes sanitaires liés au paludisme, et d’un contexte politique instable. Les infrastructures de base – maisons, canaux d’assainissement et systèmes d’irrigation – ont été construites par le Génie militaire français dès 1840, mais l’arrivée effective des colons n’a eu lieu qu’en 1851, avec des familles suisses du Bas-Valais et d’autres européens, suivies rapidement par des déportés politiques.

Son histoire est indissociable des “transportés” – ces déportés politiques envoyés en Algérie après le coup d’État du 2 décembre 1851 perpétré par Louis-Napoléon Bonaparte. Ce coup d’État, qui met fin à la République et pave la voie à l’Empire, provoque une insurrection républicaine en province, particulièrement dans le Sud-Est de la France (Var, Hérault, etc.). Environ 10 000 à 12 000 opposants – ouvriers, paysans, artisans et intellectuels – sont condamnés par des commissions à la “transportation” vers des colonies pénales, dont une grande partie en Algérie. Ces hommes, qualifiés de “Montagnards” (républicains radicaux), sont envoyés pour développer la colonie par des travaux forcés : assèchement des marais, construction de routes et culture des terres.

Bourkika devient l’un de ces pénitenciers agricoles, accueillant dès juillet 1852 environ 350 déportés, en plus des colons initiaux. Les conditions y sont infernales : la région, encore infestée de malaria, cause une mortalité élevée (jusqu’à 238 pour 1 000 en 1852). Les transportés, enchaînés et surveillés par l’armée, travaillent dans la misère, exposés aux fièvres, à la dysenterie et aux privations. Beaucoup meurent sur place ou dans des hôpitaux voisins comme Blida ou Marengo; d’autres s’évadent vers l’Espagne. Des témoignages décrivent Bourkika comme un “camp de la mort”, amplifié par des voix comme celle de Victor Hugo dans Les Châtiments, qui dénonce ces exils forcés. Dès 1853-1854, des grâces partielles commutent les peines en surveillance, et une amnistie générale en 1859 permet à la plupart des survivants de rentrer en France, bien que certains choisissent de rester en Algérie comme colons.

Lettre d'une mère à son fils interné politique à Boufarick datée du 4 juin 1853. Collection personnelle de l'auteur.

Lettre d’une mère à son fils interné politique à Boufarick datée du 4 juin 1853. Collection personnelle de l’auteur.

Lettre d'une mère à son fils interné politique à Boufarick datée du 4 juin 1853. Collection personnelle de l'auteur.
Lettre d'une mère à son fils interné politique à Boufarick datée du 4 juin 1853. Collection personnelle de l'auteur.

Gonfaron le 4 juin 1853

Mon cher fils Auguste,

Un rayon d’espoir vient de luire, tu touches enfin au terme de tes peines, car le jour de la délivrance approche; il faut que te fasse toi même ces démarches. Sitôt après la réception de la présente tu te feras faire une soumission à l’Empereur par une personne qui soit capable et tu le feras signer par un des chefs qui te commandent après l’avoir signé toi même. Sans la
signature d’un de tes supérieurs elle ne produirait aucun effet. Après avoir rempli toutes les formalités voulues tu me l’enverra. Moi je la feray parvenir à un Monsieur employé à la Préfecture à Draguignan qui a promis de la mettre sur la liste que l’on doit présenter à l’Empereur
le 18 d’aout. Alors en ayant été prier, tu es sur de ne pas être oublié. Ainsi fay les diligences et ne tarde pas longtemps parce qu’il faut que la liste soit clôturée avant la fin du mois. Il faut que tu me l’envoie avant le 18 courant.

Reçois les complimens affectueux de tous tes parents et amis. Ton frère et moi t’embrassons du coeur. Sur le tout espéré que tu me seras enfin bientôt rendu je me dis ta mère dévouée.

Elisabeth Neuve–Minjaud

Parmi les transportés installés à Bourkika, plusieurs noms sont restés en mémoire, issus notamment du Var (comme Montmeyan, un foyer d’insurrection) et de l’Hérault. Voici une liste non exhaustive, basée sur des archives historiques :

  • Pierre Sicard l’aîné : Originaire de Montmeyan (Var), ancien maire et boulanger. Déporté le 2 mars 1852 à Bourkika pour participation à la résistance. Sa peine est commutée en surveillance le 28 janvier 1854 ; libéré le 1er mars 1854, il rentre en France et décède en 1876.
  • Honoré Tournel : Également de Montmeyan (Var). Déporté le 2 mars 1852 à Bourkika. Il n’en reviendra pas : décédé en 1853 ou le 20 février 1854 à Blida, probablement des suites du paludisme ou des conditions sanitaires.
  • Félix Fabre : De Montmeyan (Var). Déporté le 2 mars 1852 à Bourkika. Peine commutée en surveillance le 28 janvier 1854 ; libéré le 5 mars 1854 et rentré le 12 mars 1854.
  • Jean Baptiste Fabre, dit “le Chasseur” : Originaire de Montmeyan (Var). Déporté le 2 mars 1852 à Bourkika. Libéré le 1er septembre 1854 et rentré le 8 septembre 1854.
  • Jacques Blayac : De Mèze (Hérault). Envoyé à Bourkika ; détails sur son sort non précisés, mais emblématique des souffrances endurées dans ce camp.
  • Vinas (prénom non spécifié) : De Gigean (Hérault). Déporté en Algérie, passé par des camps incluant Bourkika. Souffre d’une fracture au bras menant à une amputation à son arrivée ; décrit Bourkika comme particulièrement mortel.

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