Les Magne de Marengo :

Un menuisier, un maître charron et un télégraphe à petite vitesse.

Récemment, une lectrice du site a publié un agréable commentaire en indiquant être une descendante des Magne à Marengo. C’est en creusant la généalogie des Magne à Marengo que j’ai écrit cet article : quatre générations reconstituées acte après acte, des archives de Blida à celles de Marengo, et une histoire qui, on le verra, croise celle de bien des familles pionnières du village.

Tout commence par une lettre en retard

Dans un précédent article, Le télégraphe à petite vitesse, je racontais les mésaventures des colons de Marengo avec un service des postes et télégraphes d’une lenteur désespérante. On y croisait notamment, en avril 1886, un certain « M. Magne, menuisier et propriétaire à Marengo », qui avait écrit le 12 avril à M. Félix, à Boufarik, pour lui demander de passer à Blida le lendemain régler une transaction. La lettre ne fut remise à son destinataire que le 25 avril — treize jours plus tard. La transaction avait évidemment eu le temps de se faire sans lui.

Ce M. Magne, c’est Frédéric Auguste Magne, et cette anecdote, seule trace de lui dans la presse coloniale, en dit long sur le personnage : un homme établi, à la fois artisan et propriétaire, qui mène des affaires dans toute la Mitidja et s’impatiente, comme tant d’autres, des lenteurs de l’administration.

Le menuisier et le maître-charron

Le 10 août 1884, Jean Joseph Lamouroux, maître menuisier et beau-père de Frédéric Magne, s’éteint à Marengo. Deux hommes se présentent à la mairie pour déclarer le décès : le gendre du défunt, Frédéric Auguste Magne, menuisier — et Charles Chapotin, maître-charron.

Charles Chapotin (1840–avant 1907), le seul fils de la fratrie Chapotin, cette famille pionnière arrivée à Marengo avec le convoi n° 12, dont j’ai déjà raconté l’histoire, avait épousé le 11 juin 1870, à Marengo, Marie Claire Fleury, dite Clara, originaire de Marseille.

Charles Chapotin et Clara Fleury vers 1870 à Marengo
Clara Fleury (1846-?) et Charles Chapotin (1840-1907)

Un menuisier et un maître-charron dans le même bourg : deux métiers du bois, deux ateliers complémentaires. Le menuisier façonne et assemble ; le charron bâtit les roues, les essieux, les carrosseries. Dans une plaine céréalière comme la Mitidja, où tout se transporte en charrette ou à dos de mule, leurs clients sont les mêmes : les colons. On les imagine volontiers travaillant côte à côte à fabriquer charrettes, tombereaux et autres cacolets — ces sièges de portage adaptés au bât des mules, si caractéristiques de l’Algérie rurale. Le fait qu’ils se présentent ensemble à la mairie en août 1884, pour déclarer le décès du beau-père de l’un, en dit long sur leur proximité : voisins, amis, et très certainement compagnons de travail.

Une charrette en Algérie vers 1880
Des paysans et leur chaouch sur un cacolet, Algérie vers 1880. Photographie originale anonyme. Collection personnelle de l’auteur.

Et pour boucler la boucle : l’acte de décès fut dressé par Michel Eugène Beauvais, alors maire de Marengo, lequel avait épousé en 1852 Eulalie Chapotin, la sœur aînée de Charles. Le maire, le charron et le menuisier ne faisaient qu’un seul et même petit monde.

Mais ce petit monde ne cesse de se retisser au fil des actes. Le 10 novembre 1866, Catherine Magne, la sœur aînée de Frédéric Auguste, épouse à la mairie de Marengo Charles Simon, cultivateur né en 1842 à Saintreux, dans les Vosges. Parmi les témoins figure Jérémie Louis Néron, « gérant de M. de Malglaive », le régisseur du domaine du fondateur de la colonie. Patriarche de la famille Néron de Marengo, il est le père de Joseph Eugène Néron, qui épousera en 1873 Louise Euphémie Adèle Beauvais, la fille du maire. Le menuisier, le charron, le régisseur et le maire : tous se croisent, se témoignent et s’allient, de mariage en mariage…

Les Magne, une famille de Marengo

Que disent les actes de l’état civil ?

Frédéric Auguste Magne naît le 12 mai 1857 à Blida. Son père, Jean Auguste Magne, né vers 1817 à Bizanos, dans le Béarn, fils d’Antoine Magne et de Marie Bacqué, a épousé à Blida, le 25 mai 1848, Julie Caroline Élisabeth Doër, née vers 1831 à Kempfeld, en Prusse; l’une de ces nombreuses familles européennes venues tenter l’aventure algérienne. Le ménage s’établit d’abord à Blida, hors la porte Bab-er-rabah, au lieu-dit les Bains-Froids, où Jean tient débit, avant de rejoindre Marengo. Jean Auguste y devient propriétaire ; il meurt à Marengo le 23 juillet 1867 (acte n° 49). Un acte qui le nomme « Auguste », là où les registres du vivant disaient « Jean », et qui révèle enfin le nom de ses parents.

Il laisse derrière lui une veuve de trente-six ans, devenue aubergiste, et un dernier enfant à naître : Jean Michel Auguste, né le 22 décembre 1867 (acte n° 60), cinq mois après la mort de son père. Un enfant posthume qui reçoit les prénoms complets du disparu. La naissance est déclarée par la sage-femme du village, Jeanne-Marie Barthe, née Raynaud, installée à Marengo depuis 1856, en présence du garde colonial Jules Boudouresque et du ferblantier François Cochard. Ce dernier déclarera aussi le décès de Caroline, cinq ans plus tard. L’enfant posthume mourra célibataire à Marengo en 1901, à trente-trois ans.

Le 4 mars 1880, il épouse à Marengo (acte n° 1) Marguerite Joséphine Lamouroux, née le 12 avril 1858 à Cherchell, fille de Jean Baptiste Joseph Lamouroux, né en 1818 dans une cabane de Camargue, maître menuisier établi à Marengo et d’Hermence Honorine Ricord, née à Grasse en 1835, mariés à Cherchell le 22 novembre 1856. Le métier de menuisier, on le voit, se transmet de beau-père à gendre.

De cette union naissent cinq enfants en treize ans : les jumeaux Lucien Jean et Lucienne Jeanne (2 mars 1885) ; les jumelles Marcelle Lucienne Félicie et Eva Louise Jeanne (19 juillet 1892). Marcelle ne survivra que trois mois, emportée le 19 octobre de la même année ; enfin Laurence Andrée, née le 15 janvier 1898.

C’est cette dernière qui relie l’histoire des Magne à notre lectrice dont le commentaire a donné naissance à cet article : Laurence Andrée Magne épouse le 6 mai 1922, à la mairie de Marengo, le sieur Garros et c’est de cette union qu’elle descend.

Restent des zones d’ombre, qui ne demandent qu’à être éclaircies : le décès de Frédéric Auguste lui-même, le sort de Lucien Jean, de Lucienne Jeanne et d’Eva Louise Jeanne, ou encore la descendance Garros. Quant au mystère du « gendre Simon » qui déclara le décès de Caroline Doër en 1872, il est désormais levé : il s’agissait de Charles Simon, époux de Catherine Magne. Les registres de Marengo, numérisés et consultables en ligne aux Archives nationales d’outre-mer, gardent sans doute le reste des réponses.

Sources

État civil de Blida, Cherchell, Mustapha et Marengo (Archives nationales d’outre-mer, en ligne) ; Le Petit Colon Algérien du 10 mai 1886 ; l’article Le télégraphe à petite vitesse publié sur ce site.

Note : un article consacré à Jeanne-Marie Barthe, née Raynaud, sage-femme de Marengo de 1856 à sa mort en 1893, est à venir sur ce site.

Si vous êtes descendant des familles Magne, Lamouroux ou Garros, n’hésitez pas à laisser un commentaire : ces histoires ne vivent que par ceux qui les prolongent.

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