Les promoteurs de la colonisation étaient des progressistes

Le XIXe siècle, matrice du monde contemporain (2/6)

Par Etienne LAUDE, avril 2026

L’un des grands impensés du débat contemporain sur la colonisation est le suivant : ses promoteurs les plus ardents n’étaient pas les réactionnaires, les cléricaux ou les nostalgiques de l’Ancien Régime. C’était la gauche républicaine, les socialistes, les positivistes, les libéraux — les progressistes de leur temps. Comprendre cela ne justifie rien. Mais cela éclaire tout.

Jules Ferry : l’école et l’empire, même combat

Jules Ferry (1832-1893) est l’homme de la laïcité, de l’école publique gratuite et obligatoire, du divorce, de la liberté de la presse — autant de conquêtes que la gauche contemporaine revendique comme siennes. C’est le même Jules Ferry qui théorise et met en œuvre l’expansion coloniale française (Tunisie, Tonkin, Congo, Madagascar).

Son discours à la Chambre des députés du 28 juillet 1885 est sans ambiguïté :

« Les races supérieures ont le droit vis-à-vis des races inférieures… Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. »

Et ailleurs, dans le même discours :

« Il faut que notre industrie, notre commerce aient des débouchés. La politique coloniale est fille de la politique industrielle. »

Ferry ne cache rien : l’humanisme et le mercantilisme se confondent dans sa pensée, sans la moindre contradiction apparente. C’est précisément cela qui est troublant.

Tocqueville : la liberté pour les uns, la conquête pour les autres

Alexis de Tocqueville, auteur de De la démocratie en Amérique, chantre inégalé des libertés individuelles et de l’égalité politique, fut l’un des défenseurs les plus explicites de la colonisation de l’Algérie. Il s’y rendit deux fois et rédigea des rapports parlementaires favorables à la conquête — y compris à ses méthodes les plus brutales.

Il écrit en 1841 :

« J’ai souvent entendu en France des hommes que je respecte trouver mauvais qu’on brûlât les récoltes, qu’on vidât les silos et enfin qu’on s’emparât des hommes sans armes, des femmes et des enfants. Ce sont là, suivant moi, des nécessités fâcheuses, mais auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre. »

Tocqueville – le même qui avait dénoncé l’esclavage et l’oppression – acceptait la destruction des récoltes algériennes comme une « nécessité fâcheuse ». Le père du libéralisme politique moderne cautionnait ce que nous appellerions aujourd’hui des crimes de guerre.

Karl Marx : le colonialisme comme moteur du progrès historique

Marx lui-même n’échappe pas à cette contradiction fondatrice. Dans ses articles pour le New York Tribune de 1853, il analyse la colonisation britannique de l’Inde non comme un crime, mais comme un rouage — certes violent — du progrès historique :

« L’Angleterre a accompli en Inde une double mission : une mission destructrice et une mission régénératrice — la destruction de la vieille société asiatique et la pose des fondements matériels de la société occidentale en Asie. »

Marx voit dans la colonisation un agent de modernisation forcée, brisant les structures « stagnantes » des sociétés traditionnelles. Pour le père du socialisme scientifique, le colonisateur est, malgré lui, un instrument de l’Histoire. Ce n’est pas une dérive marginale de sa pensée : c’est une conclusion logique de son évolutionnisme historique.

Léon Blum : le devoir des races supérieures

Léon Blum, futur président du Conseil du Front populaire et figure tutélaire de la gauche française, écrivait en 1925 dans Le Populaire :

« Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles les races qui ne sont pas parvenues au même degré de culture. »

Blum n’est pas un marginal, ni un provocateur. Il est, à cette date, l’un des chefs les plus respectés du socialisme français. Cette phrase, aujourd’hui impubliable, était alors parfaitement recevable dans les cercles progressistes.

Les Fabiens britanniques : l’empire au service du socialisme

En Grande-Bretagne, les Fabiens – le courant intellectuel qui donna naissance au Parti travailliste – partageaient la même vision. Sidney et Beatrice Webb, fondateurs de la London School of Economics, soutinrent l’empire britannique comme vecteur de modernisation sociale des peuples colonisés. George Bernard Shaw lui-même, prix Nobel de littérature et socialiste affiché, écrivait en 1900 :

« Un monde de nations libres est un monde où les races capables de se gouverner elles-mêmes le font, et où les autres sont gouvernées par ceux qui en sont capables. »

Le progressisme britannique, comme son équivalent français, intégrait la hiérarchie des civilisations comme une donnée scientifique, non comme un préjugé.

Ce que cela nous dit

La colonisation du XIXe siècle n’était pas le projet de la droite réactionnaire contre une gauche éclairée. C’était un projet modernisateur transpartisan, porté par les mêmes forces qui construisaient l’école publique, la démocratie, la médecine et le droit du travail. La « mission civilisatrice » n’était pas un mensonge cynique : c’était une conviction sincère, inscrite dans le cœur du système de valeurs progressiste de l’époque.

Et si c’était l’humanisme lui-même qu’ils avaient trahi ?

Car c’est peut-être là que réside le vertige le plus profond de cette histoire. Ferry, Blum, Tocqueville, Marx — ces hommes ne parlaient pas contre l’humanisme. Ils parlaient en son nom. Ils invoquaient la raison, le progrès, la science, l’universalité des droits — le vocabulaire même de l’émancipation humaine — pour justifier la domination d’un peuple sur un autre.

Ils n’ont pas ignoré l’humanisme. Ils l’ont usurpé.

Et c’est précisément pour cela que leur legs est si difficile à regarder en face. Il serait rassurant de pouvoir les rejeter comme des monstres étrangers à nos valeurs. Mais ils étaient nos valeurs — ou du moins ce que leur époque en comprenait. La colonisation n’a pas été commise malgré les Lumières. Elle a été commise avec elles, en leur nom, par leurs héritiers les plus convaincus.

Ce constat devrait nous inspirer une vertu rare : l’humilité. Celle de reconnaître que les certitudes morales d’une époque — même les plus généreuses, même les mieux intentionnées — peuvent devenir, un siècle plus tard, des justifications de l’inacceptable. Et que les nôtres, peut-être, n’échapperont pas à ce jugement.

Mais cette lucidité n’autorise pas pour autant le cynisme. Ce n’est pas parce que l’idéal a été trahi qu’il faut y renoncer. C’est précisément parce qu’il l’a été qu’il faut l’exiger davantage.

Des héritiers ou des imposteurs ?

La question mérite d’être posée franchement. Les héritiers politiques de Ferry, Blum et Jaurès – la gauche républicaine et socialiste contemporaine – ont opéré sur la colonisation un retournement complet de position. Hier promoteurs zélés de la « mission civilisatrice », ils sont aujourd’hui les champions de la décolonisation, de la repentance et de la mémoire des victimes. Ce revirement est-il une évolution légitime ou une imposture ?

La réponse honnête est : les deux, selon ce qu’on examine.

L’évolution est légitime sur le fond : une tradition politique a le droit et même le devoir, de corriger ses erreurs à mesure que la connaissance et la conscience progressent. Reconnaître que la colonisation fut une faute n’est pas en soi une trahison de ses ancêtres — c’est une forme de maturité intellectuelle.

L’imposture commence là où cette évolution s’accompagne de trois mécanismes problématiques :

Premièrement, la sélection mémorielle. Ces héritiers revendiquent avec fierté l’école de Jules Ferry, la laïcité de Jules Ferry, les libertés publiques de Jules Ferry mais se gardent bien de mentionner que c’est le même homme qui théorisait la supériorité des races. On prend l’héritage quand il flatte, on le renie quand il dérange.

Deuxièmement, la téléologie morale. En jugeant les colonisateurs du XIXe siècle avec les normes du XXIe, ils s’érigent en tribunal de l’Histoire — tout en refusant d’appliquer ce même tribunal à leurs propres ancêtres idéologiques. Les conservateurs de l’époque sont condamnés ; les progressistes de l’époque sont absous ou ignorés.

Troisièmement, le retournement du stigmate. Avoir été du côté des colonisateurs devrait, dans leur propre logique, les disqualifier moralement. Mais ils ont réussi le tour de force d’inverser la charge : ce sont leurs adversaires politiques qu’ils accusent de porter le poids colonial, tout en occultant que leurs fondateurs en furent les architectes les plus éloquents.

Ce n’est pas de l’évolution idéologique. C’est de l’amnésie sélective organisée.

Imposteurs ? Le mot est sévère mais il a sa logique : on ne peut pas simultanément se réclamer d’un héritage et en effacer les pages qui dérangent. Ce faisant, ils trahissent deux fois, leurs ancêtres d’abord, la vérité historique ensuite.

La suite dans un prochain numéro … où je parlerai du personnage le plus oublié du XIXe siècle, effacé de l’histoire par ceux que je dénonce plus haut.

Sources :

  • Assemblée nationale, Discours de Jules Ferry, 28 juillet 1885 (archives en ligne)
  • Gallica/BNF, Discours et opinions de Jules Ferry
  • Tocqueville, A. de, Travail sur l’Algérie, 1841, Gallica/BNF
  • Marx, K., La domination britannique en Inde, New York Tribune, 1853
  • Les socialistes français et le problème colonial entre les deux guerres, Revue française de science politique, Persée, 1968
  • Shaw, G.B., Fabianism and the Empire, 1900
  • Histoire globale des socialismes, Cairn.info, PUF

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