Le télégraphe à petite vitesse

Marengo, 1886-1887, quand le progrès n’est pas au rendez-vous

Un réseau né de la conquête

Vers 1844, la télégraphie aérienne fait son apparition en Algérie. Les travaux sont exécutés par le génie militaire sous la direction de M. Jules Lair. En 1854, le réseau est achevé : les lignes partent d’Alger vers l’ouest : Blida, Miliana, Cherchell, Mostaganem, Oran, Sidi Bel Abbès, Tlemcen et vers l’est : Bône, Sétif, Constantine, Guelma, Annaba et vers le sud-est jusqu’à Batna et Biskra. Les postes télégraphiques sont espacés de 12 kilomètres environ.

Le télégraphe électrique, qui supplantera rapidement le modèle Chappe aérien, a été introduit en Algérie en 1854 en embrasse en 1876 la totalité du territoire en rapport direct avec la Tunisie et l’Europe et comprend un développement de 6500 kilomètres de lignes et 108 bureaux livrés à la correspondance privée dont 53 sont ouverts au service des mandats (transfert d’argent).C’est ce réseau que les colons de Marengo utilisent au quotidien pour leurs affaires. Ou du moins, c’est ce qu’ils essaient de faire. Le poste de Marengo, quant à lui, sera installé en 1857.

1886 : quatre jours pour un télégramme de huit mots

Le 10 mai 1886, le journal publie une plainte reçue de Marengo, adressée au rédacteur en chef. Le ton est celui d’un homme d’affaires qui a perdu de l’argent et qui veut que tout le monde le sache.

Le lundi 25 avril, notre plaignant se trouve à Boufarik pour régler une affaire urgente. Il envoie un télégramme à M. Pondié, entrepreneur à Marengo. Simple, rapide, moderne. Son télégramme arrive à destination le 30 avril, à 11 heures. Cinq jours après l’envoi.

« Cela m’a causé de graves préjudices », écrit-il. Il a dû prendre de nouvelles dispositions pour ses affaires, non sans pertes importantes. « Le service des postes et télégraphes est seul responsable du désagrément qui m’a été causé. »

Ce n’est pas un cas isolé. Son ami M. Magne, menuisier et propriétaire à Marengo, avait écrit le 12 avril à M. Félix, à Boufarik, pour lui demander de passer à Blida le lendemain régler une transaction. La lettre ne fut remise à M. Félix que le 25 avril — treize jours plus tard. La transaction avait évidemment eu le temps de se faire sans lui.

Le journal confirme l’histoire par une preuve irréfutable : il a sous les yeux le télégramme envoyé de Boufarik, inscrit le 26 avril à 6h10, avec le cachet d’arrivée à Marengo le 30 avril. Huit mots. Quatre jours. « Un bon marcheur franchirait cette distance en une forte étape en moins de 6 heures. C’est un comble ! Le comble de la petite vitesse. »

1887 : vingt-six heures pour parcourir 90 kilomètres

Un an plus tard, le 22 mai 1887, la situation n’a pas changé ou si peu.

Le dimanche 15 mai, à 10 heures du matin, un habitant de Marengo se présente au bureau des postes et télégraphes. Il insiste auprès du receveur pour l’expédition urgente d’une dépêche à destination d’Alger. Le télégramme est envoyé.

Il est remis au destinataire le lundi à midi. Soit 26 heures pour franchir 90 kilomètres.

Le journal ne mâche pas ses mots : « Le public paie, c’est pour être servi, et malheureusement c’est ce que certains services administratifs semblent toujours ignorer. » Une enquête est réclamée auprès du directeur départemental — « qui ne nous refusera pas », ajoute-t-on avec un optimisme peut-être excessif.

Le paradoxe du progrès colonial

Ces deux épisodes forment un contrepoint saisissant à l’image triomphante du progrès technique que l’on associe à la colonisation. Le télégraphe existe, le réseau est là, les fils courent sur 12 kilomètres de poteau en poteau à travers la Mitidja. Mais l’infrastructure ne vaut que par ceux qui la font fonctionner et manifestement, à Marengo comme à Boufarik, quelque chose grippe dans la machine.

Pour les colons, le télégraphe n’est pas un luxe : c’est un outil de travail, un lien commercial vital. Un télégramme qui met quatre jours à arriver, c’est un marché manqué, une transaction avortée, des pertes sèches. Dans une région où tout est encore à construire, où chaque affaire compte, la lenteur administrative n’est pas un désagrément mais un frein au développement.

La même communauté qui réclame des routes praticables, une boîte aux lettres au Nador et des gendarmes contre les braconniers, réclame ici simplement que le télégraphe fonctionne à la vitesse du télégraphe.

Sources : Le Petit Colon Algérien, 10 mai 1886 et 22 mai 1887.

© 2025 marengodafrique.fr – Marengo d’Afrique. Tous droits réservés.
Ce site présente des informations et ressources sur Marengo d’Afrique. Toute reproduction, même partielle, est interdite sans autorisation préalable.